GARNIER ( JEAN-JACQUES
JEAN-JACQUES GARXIEU est né à Gorron, bourg de larchidiaconé de Passais et de rélection de Mayenne, le 18 mars 1729, de parents pauvres, qui se tirent un devoir de sacritier leur modeste épargne à leducatiou de leur fils. Aous ignorons quels furent les premiers maîtres de Garuier, mais nous savons qu'il profita sous leur discipline. Ses études acbevées,!! vint à Paris y chercber un emploi. Voici quelques détails sur ce
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voyage et sur les étranges aventures qui en floneat ia suite. Noos empruntons ce récit à la Notice êur Im Mt ei les ouvragée de M. Gamier^ lue par le aecré» taire perpétuel de 1* Académie des Inscriptlooa, dttM b séance publique du^ii avril 1806.
Ainsi s'exprime l'autair de cette notice : • Qmmà I te arrivé dans la capitale i à Tàge d*enviroo dis-Wl ans, il pouvait dire, comme Bias: • Je porte toaisw • moi. • Quoiqu'il eAt voyagé modeateaseol à pM, I n'avait plus que vingt-quatre sous dans sa poche. £■ passant par la me de la Harpe i il vit des enbntada différents âges se précipiter en foule par une porte qu'une inscription en lettres d*or, placée au-detsas, lui apprit être la porte du collège d'Haroonrt. n tmxt avec eux ; tous se dispersent aussitôt dans les disses » et il reste seul dans la cour. Le sous-prioctpal| chargé de la police de ce petit état , lui demande pourquoi i n'entre pas en classe comme les autres ; Garnie répoed qu'il a terminé son cours d*études , qn*il vient il Paris pour chercher à tirer parti du peu qu'il sait , et il ne lui dissimule pas sa situation. Sa franchise et sa naiveté intéressent le sous-principal ; il questionne le jeune homme sur les auteui*s classiques grecs et latins; il est satisfait de ses réponses et le prc^nie au proviseur, qui lui assure dès Tinstani même le logement et la subsistance, et Texhorte à étudier et à être tranquille sur son sort. Devenu commensal du collège d'Ilarcourt , Garnier s'y concih'a lesiime générale, et apK'sy avoir passé plusieurs anuées, livré sans réser\eàrétiide la plus assidue et la plus opiniâtre, il en sortit on état de se suflire à lui-uiénieel d aspirer à prendre place parmi les hommes capables de servir utilement les lettres par
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leurs travaai et leurs veilles. Il eut alors occasion de faire cooDaîssaoce avec M. Mëuard de Cbousy, premier commis du ministère de Paris et de la maison du roi, qui le présenta au ministre , M. le comte de Saint-Florentin , depuis duc de la Vrillière i auquel il inspira de rintérét et dont il ne tarda pas à se concilier la bienveillance , en se dévouant à travailler en secret à un ouvrage auquel devait mettre son nom un ami ou un protégé du ministre i assez bizarre pour vouloir se faire passer pour savant sans avoir rien appris , pour homme de lettres sans avoir de littérature , et pour auteur d*uu ouvrage sans avoir eu la peine ou le plaisir de le faire. Mais ce qui contrariait le plusM.Gamier, et lui causait une peine réelle , c'était de voir Tauieur prétendre se mettre Tesprit à la torture pour gâter cbaqne morceau qu'il lui fournissait , croyant parla se l'approprier , et rendre ainsi l'ouvrage indigne da véritable auteur et de l'impression. Cette excessive complaisance méritait d'être récompensf^ ; elle le fut en effet d'une manière honorable. L'abbé Sallieri professeur de langue hébraïque au collège royal de France, étant devenu par Tùge hors d'éuit de continuer ses fonctions avec exactitude, le ministre, qui, au nom du roi, disposait des chaires du collége^royaly lui donna pour adjoint , en 1769 , l'homme de lettres qui avait fait peut-être le plus grand des sacrifices , celui de son amour propre. » Il nous a paru que ce fragment de la notice de M. Dacier pouvait servir d'exorde à notre récit , et qu'il ne saurait être indifférent de connaître les voies difficiles par lesquelles la misère a conduit jusqu'au fauteuil académique un des hommes qui ont le plus honoré les lettres durant le XVIir siècle.
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M. Dader nom laisse tgoorer le nom do courtisao qiri emprunu la plame de Garnier el le litre de l*o«?rage qui parut sous le nom d'un auteur supposé. Cet o«?rage est-il un de ceux que nestfonne Barbier dans ses Dietiotmairê des anonymes ei deê Pêeméamymm ? Nous ne l'affirmons pas , car nous ne coimaiasotts que les titres de ces premiers écrits de Gantier : Le Cem^ meree mis à sa pleee; Paris , 1759 ; Le Héfairf l^iHme , on le Tri&mphe dm Cemmqme Utrmmfmttif Parfs j 17S7. Nous n'arons entre les mains aucun ouvrage de Gamier antérieur h son mémoire , ou phrtAt à son Traiiif de Ferigine du Geweememeni fremçats (i), couronné, en 1761 , par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Voici le si^et de prix qui avait été proposé par l'Académie : • Examiner ce qui est resté en France sous la première race de nos roisy de la forme du gouvernement qui subsistait daus les Gaules sous la domination romaine. • C'était une tlon qui! était fort embarrassant de résoudre. Téiat des études historiques , quel parti devait prendre Técrivain? Devaii-il, adoptant pour vraies les bjpo> thèses aventureuses du comte de Boulainvilliers , faire la plus grande part aux traditions germaniqties dans les institutions civiles et religieuses qui succédèrent aux tumuliesanarchiques de la conquête? De\ait-tl, suivant la route contraire récemment tracée par Tabbé Dubos, nier Timportation des mœurs et des coutumes frankes, et faire survivre à la conquête toutes les institutions gaMo-romaines ? L'Académie n'ignorait pas que les
(t) Faillie tOQS ce litre en 176S ; Fuis, Teote, In-tt.
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énidits étaient partagés entre Tnne et l'autre méthode ; elle demandait ki solution d*un problème dont elle ne pouvait se dissimuler la gravité. Si Topinion du comte de Boalatnvilliers était , sous une forme para* doxile ) Tapologie de la noblesse héréditaire et de la •Mveralnelé seigneuriale , celle de Tabbé Dubos, qui nriiiak la base historique de cette prétendue souverafrmté> devait éire bvorablemeni accueillie par le tiers^ éiil^parles philosophes. Garnier la défendit avecvi-* gueur. De ce principe qu*un peuple conquérant ne SMrali fonder «m établissement durable , s'il n^est plus nonriMiMix, plus civilisé que le peuple conquis, Garnier argumente pour démontrer que la race franke a oublié sM propres traditions aussitôt après la conquête , que llnfroductton de Télément barbare dans la société gaftonromaine ne Ta pas modifiée d*une manière no<^ table, que le gouvernement civil et miliiaire établi dans les Gaules par les empereurs y subsistait encore au temps des rois Mérovingiens. Il remarque bien quel** qâes différences entre le régime administratif des provinces rooMûnes, sous Temptre , et le gouvernement fMM, mats ces différences lui paraissent être plui6t HOmittales que réelles ; des noms ntRiveaux ont été donnés aux anciennes charges , mais Tordre hiérar* chique des officiers, des magistrats, n*a pas été changé. De même que l'administration , la législation impériale a été coosen'ée; les lois qui, sous les Mérovingiens, régissent la propriété^ ne sont pas barbares, mais romaines ; on retrouve dans le code de Justinien tout ce qui concerne les coutumes observées au sujet des impôts , des dons gratuits , des exemptions , des bénéfices militaires et ecclésiastiques. Telle est sommaii*ement la
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ihèiehUtoriqiiedévelqipéeparGâiiiier. Oa t'aeeofdt aii4oQi^*i^Qi ^ reoonnature llnfloeiiot pr^KMdënaie it rélément romain dans la conaiiiation de la aodM firançaiie (1) I cependant , depuis le XYIir titetet origines nationales ont été robjei d'étadea ei ces études ont réfélé certains biu à l*aide onpentjustiBerqnelqQes-Qnes desassertions du comte de Bonlainvilliers. S*U avait nml ?• T Me » il avait pins d'une fois , dans le détail , la Térité.
Gamier ftit admis à l'Académie des InscriptloiiSt de temps après avoir été couronné par elle cohmm teur du Mémoire que nous venons d'analyser. U plaça«avec le titre de membre associé , Tabbé BeUcy. Il ne fut compté parmi les membres pensjonnaiws» qu'en 1781, après la mort de La Came de Sninie^li* laye.
Nous aurons occasion de dire queliee ftweat les moeurs de i*abbé Gamier ; quelles furent , dorant le cours d*une lougue vie , au milieu des plus dîBciles épreuves , son respect pour les lois de la conscience et le désinléressement de tous ses actes. Ses principes liltëraires D*éiaîenl pas moins rigides , et II ne les observa pas avec moins de scmpules. Estimant que fécrivain doit adresser la parole au public moins pour le récréer ou pour flalter ses passions, que pour Tinstruire , et convaincu d'ailleurs qu'on ne saurait enseî* gner convenablement ce qu'on n'a pas pris le sois d'i
(t) Bl. Guizol, HtMiaire dt la CiiiUsation en Frmtct, 1. 1. pane |SS. — M. AugusUn Tblrrry , ht^i eu lempi Hcrwà^fitnt, t. t. bm« •07.
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prendre, il s'appliqua dès sa jeunesse à Tétude des philosophes de ranliquité, moins pour satisfaire une curiosité vaine, que pour faire un choix éclairé parmi leurs systèmes et s*inspirer des leçons de quelque grand maître. On peut apprécier dans tous les écrits de Garnier Tinfluence de ces premières études : il a contracté dans le commerce des anciens une manière d'être originale ; toujoui*s grave , toujours digne , il disserte plus volontiers sur des lieux-communs que sur des opinions mises nouvellement à Tordre du jour; quelque sujet qu'il traite, il ne sourit, il ne s'emporte jamais , tant il redoute de compromettre la msgesté de son pallium. De nos jours, un écrivain prétend être oiûginal à peu de frais ; il y a même certaine recette d'ime pratique facile , au moyen de laquelle on peut passer pour tel devant des arbitres peu éclairés; il ne s*agit que d'enfler sa voix et de faire de grands gestes pour prononcer des mots vides. Ces contorsions sont acceptées par le vuigaiie comme l'indice d'une spontanéité vigoureuse, et il y applaudit. L'abbé Garnier ne connaissait pas ou méprisait ce charlatanisme. Dans tous ses écrits , il est simple , modeste ; ce qu*il y a d*individuel dans sa manière, ce n'est pas le faux éclat d'un style apprêté , ni celle confusion d'idées vagues , d'affirmations téméraires et de négations irréfléchies, que l'on a confondue bien souvent avec le beau désordre auquel lart a présidé : il se distingue de tous les écrivains de son icmps par la candeur de ses convictions philosophiques, par la fei^meté sloïque de son attachement aux traditions d*une école dont il se proclame le disciple. Et quelle est celle école? Les
auteurs de V Encyclopédie avaient rcccmnuMii relevé
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le crddii d*ArUlolc ; Garoicr eui le courage de ke couiredire, d avouer ses préférences pour Ffanaa» et d*ioierpeller publîquemeiil ses déiracleiin. Il liptas encore : il se proposa de remeitre en houeor ÇfÊtkques pariies de sa docirîae , dans plusieurs iniiés spéciaux sur des quesiions morales ou poUiiques. Nous parlerons d*abord des dissertations criiiqMS de Garnier sur les ouvrages du pliilosopbe d^Atbèoes.
La première de ces dissertations à ponr oljjel le Cmraeière de la Philosophie Socratique. Commimiqiiée à rAcadcmie des Inscriptions , le 30 juillet 1761 , elle fui publiée dans le recueil de Tannée 1768 (i). Platos a-t-il altéré la philosophie de Socrate? a-l-il misée lumière ses propres sentiments sotis le nom de sue illustre nialire ? Ou bien, doitnlétre considéré conoM un interprète sincère de la docirine socraiiqee? SU faut en^croire Diogène de Laerte, Platon n a reprodeil de cette doctrine que la partie morale; poer ce qui oonc^erne les problèmes de la philosophie première , il suit Pythagore; quand il disserte sur les pbt^nomùiies (le rèire, il se uiuuire ûilèle disciple de l'ëculc dlléracliie. L'historien Brmker, mal porté à reg;Ard de Platon, a coiumeulé ce témoignage de Diogène de L:icrtc , et n'a vu dans les écrits du divin maître de Proilus (|u'un syticréii&mc incohérent. Garnier prétend H'fuicr CCS ai>i>ciltons et prouver qu'elles sont raloninieuses. Sui\ant Garnier, Platon n'a pas été Sïeu- Icnient , si l'on peut ainsi parler , le s<^rréiaire de l'iMole socraiique ; il a iiiierprcté les principes admis
'l Miiintiten tie l.mrrutttfc ^ lires des RcgUtTOS de l'AcaJva^ des lii^criptioiik, l. xixii.
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dans ccue école , comme le devait faire un homme doué d*un grand esprit ; mais s'il a supposé, enire les divers interlocuteurs de ses Dialogues^ des entrevues qui n*ont pas eu lieu , il leur a toujours attribué le langage qui leur convenait , el ù Socrate , moins qu'à tout autre il n'eût pas fait tenir des discours contraires atix véritables sentiments de ce philosophe. Socrate, diton, ne s'occupa que de la morale ; Platon a tour à tour abordé et discuté les diverses solutions données par les écoles contemporaines aux problèmes qui intéressent la physique , la psychologie el la logique. A cette objection Gamier répond > en définissant la morale la science de l'homme et des moyens qui peuvent perfeo» tionner sa raison ; d'où il conclut que Socrate ne put et ne dut négliger aucune des parties de la philosophie , puisque la morale , dans sa doctrine , les com* prend toutes. Quant aux emprunts faits par Platon , suivant Brucker, aux écoles d'Ephèse et d'Italie, Garnier afilrme qu'ils sont imaginaires. Toutes ces aflirmations ne sont pas, il est vrai, justifiées par despreu-* ves suffisantes. Il nous semble d'ailleurs que, dans son admiration pour le philosophe d*Athènes , Gamier s'est trop préoccupé d'établir la conformité de sa doctrine et de celle qu'il suppose être la doctrine socratique. Ce n'est , il nous semble, rien retrancher aux mérites de Platon que de louer son indépendance! que de le représenter comme un auditeur intelligent de trois grandes écoles , inierrogeanl tour à tour Socrate , Heraclite , Pythagore , pour les concilier ensuite les uns el les autres dans un vaste système où il y a place pour toutes les vérités. Si cette méiiiode est celle que l'on appelle éclectique , elle n'est pas la Bioins bonne.
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Garnicr, ù uoticscns, devail répondre aux détracteurs de Platon, en disiinguaul lecleclisnie du syucrélisme. On ne peut accorder à Brucker que Platon ail mis en scène divers pei*sonnages historiques, pour leur donlier occasion d exposer devant le public des oploious contradictoires , sans avoir le dessein de faire un choix personuel enlise ces opinions et de le manifester; Platon avait l'esprit trop enclin au dogmatisme pour se résigner à ce rôle modeste. Voilà ce qu*il importait de démontrer. Garnier n*est pas dans le vrai , lorsqu*il confond deux choses bien différentes, le criiicîsme zëtétique de Socrate et la doctrine platonicienne ; cette confusion ne permet pas d'apprécier convenablement la puissante individualité de Platon , et Tinfluence considérable qu*dlle a exercée , qu elle exerce encore dans
toutes les écoles idéalistes.
Le second mémoire de Garnier sur Platon , lu par Tautcur à TAcadémie des luscriptions , le 19 mars 1762 (1), concerne Tusage que ce philosophe a fait des fables. On a souvent disserté sur le style de Platon , on a souvent remarqué que, pour avoir mis les poètes llor^ de sa république imaginaire , Platon n*a pas dédaigne remploi des imagos poôiiciucs. Maisilo Ficin s'exprime en ces termes, dans la préface de ses Commeuiaiies, adressée à Laurent de Médicis : ■ Bien souvent Platon forge des fables à la manière des poètes...; on le\uit, possédé par une fin*eur lyri(|ue, mépriser les voies de la logique humaine et prendre le ton d'un prophète inspiré par les Dieux. • Au dire de IJrucker 'J), Platon
(!) ilimoires de lAïu-ratitre , lin-s (1«'S Ki^yiblros de l'AcaJcuiic des iiiRTiptions, t. xxxii. page 164.
(S) klui. Crit, Pful, édItiuQ de Leipzig, 1767, t. i. page 662.
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emprunta l'usage des fables aux prèlrcs de TEgypie, et il s'en servit pour dissimuler au vulgaire les arcanes de la doctrine ësotérique. Colotès, disciple d'Epicure, a blâmé cet emprunt, au lémoignagede Macrobe. Gamier s'efforce de le justifier. Il divise en trois espèces les fables qui se trouvent dans Platon : les fables poétiques , les fables théologiques et les fables politiques. Les fables poétiques de Platon ne sont, fait-il observer, que des ornements littéraires ; elles reposent et charment le lecteur. On ne rencontre que peu de fables théologiques dans les Dialogues; Platon n'avait pas la foi des simples , il dédaignait les traditions populaires, et quand, par aventure, il les a invoquées à l'appui de son propre sentiment , il a eu soin de donner cet avertissement au lecteur : « Comme dit la fable , iK iv pOOtt. » Quant aux fables politiques , elles ne sont pas moins rares dans Platon, mais il en recommande l'usage aux législateurs. Voilà , en peu de mots, l'analyse du second mémoire de Garnier sur Platon.
Un travail plus docte et plus intéressant, aiir les origines de la philosophie platonicienne , fut lu par Garnier à l'Académie des Inscriptions, dans la séance du 11 mars 1768. Ce travail a pour titre : Diêsertaiion sur le Cratyle. Avant de dire quel est l'objet de la dissertation de Garnier, nous devons faire connaître quelle est la question agitée dans le Cratyle, Proclus résume en ces termes ce dialogue : • Les personnages sont Cratyle l'héraclitéen , dont Platon suivit les leçons, et qui prétend que les noms sont tous naturels ; que ceux qui ne sont pas naturels ne sont pas des noms , de même que celui qui dit faux ne dit rien ;
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Hermogène le socratique , qui prétendait , aa coo • traire , qu*il n*y a pas de Doms oainrels , ec qalb sont tous de convention ; enfin , Socrate , qui divise la question , en faisant voir qu*il y a des noms naturels et des noms conventionnels , qui sont comme reflet du hasard... Les noms des choses nitorelles viennent plutôt de la nature , et ceux des choses périssables du hasard... L'opinion de Cratyle fut celle de Pythagore et d'Épicure ; Démocriie et Anstoie pensèrent comme Hermogène... CO " Or , voulant démontrer qu*il y a des noms naturels , suivant Topinion de Cratyle et la sienne , Socrate a recours à Tanalyse philologique , et cette analyse lui apprend que la plupart des noms primitifs expriment Tidée du mouvement. Que les élymologies allégm^es par Socrate pour justifier cette opinion , soient ou ne soient pas admises par les grammairiens , il importe peu : ce que Ton remarque surtout dans le Cratyh , c'est l'étrange réponse que fait Soci*ate aux objections d'ilermogène , son disciple ; c'est Tapolugie de la doctrine de l'école d*£phèse dans la bouche dun philosophe qui passe pour lavoir le plus opiniùti ement combattue. Aussi s'accordc-t-on à supposer que, dans le Cratyle , Socrate ne parle pas suivant sa conscience , mais suivant la fantaisie de Platon. Cette hypothèse ne pouvait être acceptée par liamier. dont on connaît di^à lopinion touchant Tidi^ntite de la doctrine professée par Socrate et de celle dont Platon a été Torgane. Comment donc saura -t- il
(1) Notes sur le Cratyle, dans rédition des fEuirtt dt tiai^ de If. Y. CoQsio, t. XI. |>age 50i.
iRA?i-iAr.orE3 GAnxiER. Hr>
concilier la sentence révère portée par Socruie sur le système d*Héraclite et lu jusiilication de ce système présentée dans le Cratyle ? Il n*hésitera pas à croire que la première partie de ce dialogue est une pure ironie , une Ingénieuse diatribe contre tous les sophistes en général, et en particulier contre Prodicus et Eutyphron. Telle est Topinion qu*il a émise et développée dans sa Diêêertation iur le Cratyle. Cette opinion est, à notre sens, mal fondée; mais nous devons reconnaître que Garnier la défend avec autant d*habileté que d'assurance. Nous ne savons pas qu'avant lui aucun commentateur se soit permis de mettre en doute la bonne foi de l'argumentation philologique du Cratyle. Proclus Ta prise fort au sérient ; Marsile Ficin croit si fermement à la valeur naturelle , au sens absolu des noms primordiaux, qu'il cherche et tfonve dans plusieurs langues inconnues au philosophe d'Athènes, la confirmation du fhit observé , ou , si Ton veut , du paradoxe défendu par Socrate dans son entretien fictif avec Hermogène et Cratyle.
La dernière étude de Garnier ayant potll* objet la philosophie de Platon, est un Mémoire iur la Paradosei philoiophiquei f lu le 31 mars 1765 (1). On considère les Stoïciens comme les premiers qui ont Mi usage des paradoxes. Suivant Garnier, toutes les formules de Téthique stoïcienne se trouvent dans les Dialogueê de Platon ; les Stoïciens ont pris ces formules, et suivant leur méthode, qui est celle des géomètres, ils les ont énoncées comme des maximes absolues, dont ils ont ensuite cherché les conséquences. Or,
(1) Mémoires de Liiiérature, t. xsxv. p. 309.
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en morale, les aftiômos henrtcni bien sooTent TopioloB commune. Combien de fois, dans ki pratique de la \ie, ncsl'on pas détourné de la ligne droite par des obsudes imprévus? Alors même qu'on ne manque pas de coarage, que de concessions ne doil-on pas faire aux préjugés d'antrui ? qtie de sacrifices n'imposenl-ils pas aux cœurs les plus fiers ? Cest vainement qu*une philoso- Sophie rigide condamne ces inf raclions quotidiennes aux articles du code dont elle a ordonné robserrance; assigné à comparaître devant deux arbitres , qui ne sont pas toujours d*accord , le sage lui-même se montre souvent plus empressé de satisfaire aux exigences de la société , que d'obéir aux prescriptions des philosophes. Aussi Garnier irappruuve-t-ii pas , dans la méthode stoïcienne , lusage trop hVqueni des sentences absolues et paradoxales , le but que se propose la philosophie morale étant d éclairer la conscience « et non pas d*offenser l'opinion. Socrate a obsené ces ménagements avec un art meneilleux. Tel est , en substance , le Mémoire *ur les J^aradoxe$ phihsophiques (1).
^'ous vrnons de faire connaître divers opuscules dt* Garnier, dans lesquels lauteur fait profession du plus vif enthousiasme pour Iccole platonicienne. Nous allons parler maintenant de quelques traités où li*s mœurs , les opinions modernes , sont criti(|U(*os au point lie vue des principes de cette école. Le plus
(1 DaiiNlle lomc \ixit (lo<i M^ntoin^ ilt* rA<'»li''fliie, à la 1>:iï:c* 33ri. si» lroii\t'W7.7u'/r </«• Lth^aH Ifrmlrl. |iar Talilit* (larnit^r. Cri Kln;:i' iif i otiipurlanl \>u>> l'itiiaUM*. il imiu snHil «!<* Ii* iiicnliniiiKT 11 :i fit- lu |ar l'jiiti'ur. en ITùO. iiU ^'Mïi,% (»ublii|uo *W la SiiiiUM^trliii.
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curieux de ces trailcs parut en 176&; sous le litre de L'Homme de Lettres ; Paris , Panckoucke , un volume in-S"*. Nous lisons dans Téloge académique de Garnier : « Cet ouvrage intéressant, dans lequel il (Garnier) s'est peint lui-même , ne fit qu'une fortune médiocre, parce que la philosophie, qui en est Tàme, n'étant pas au ton de la philosophie du jour, parut âpre , sauvage et surannée. » Le style de Garnier a beaucoup vieilli ; il est simple, mais trop peu châtié, et si la simplicité est le plus grand charme du style , ce n'est pas quand elle résulte de la négligence. Dans le traité qui a pour titre L'Homme de Lettres , la forme est donc peu louable ; le fond mérite plus d'estime. Nous l'avons lu avec intérêt. On y trouve beaucoup de sentences pleines de sagesse ; et comme la thèse principale que l'auteur a développée est celle de la fonction civile de l'écrivain , il a fait valoir contre la littérature frivole beaucoup d'arguments qui , de notre temps, ont encore du crédit. Quand Garnier invite le jeune homme qui se sent porté pour les lettres à ne pas suivre l'exemple de ces écrivains qui, se proposant pour unique objet de satisfaire le goût dépravé des gens du monde, travaillent sur des données fausses et corrompent plutôt qu'ils ne corrigent les mœurs , on comprend qu'il adresse cette amère critique aux romanciers vulgaires qui , de son temps , avaient beaucoup de lecteurs, et dont les écrits avaient, dit-il quelque part, infesté la France depuis environ deux siècles. On sait de même de quels poètes il censure les transports déréglés , l'enthousiasme puéril et le jargon précieux , lorsqu'il les condamne à faire les délices des enfants et des femmes. Il y a quelques
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passages da discours phîlosophiqne de Garnier qoeFos supposerait Toloniiers io>pirés par la lecture de teli» écrivains de noire temps. L'esprit est-il soumis, eomme le corps , à diverses affections nioii>ides? Faut-il considérer comme un des symptômes de ce malaise, Tengouement que nous voyons manifester pour certaines productions littéraires ? Quand elles tombent ea discrédit , faut-il croire qu'il s'est opéré dans intelligence une crise salutaire, et qu'elle revient à sm état normal? Nous n'insisterons pas sur cette h3rpothèse : c'est néanmoins un fait bien curieux et bien digne d'exercer la criiique , que cette variatk» dans les jugements , dans les goûts littéraires ùê public , que ce caprice passionné et peu durable pour le faux , que celle résurrection périodique da sens commun. Garnier a négligé de recbercber comment ce fait s'accomplit et quelle est sa raison d'être ; il ne s'est préoccupé que de faire la guerre aux mauvais livres , cl de recommander les fortes , les saines^études. Ce n'est pas loulefois , observons-le , la cause de la grammaire qu'il défend avec tant de zèle , mais la cause des mœurs ; son prin. cipe , nous Tavons dit , est que les bons écrits dir ciplinonl In raison publique , et que les mauvais b perverlissenl ; il appelle les écrivains à exercer sur la société une sorte de sacerdoce ; il convie le peuple a les venir entendre sous quelque nouveau Portique ; il veut leur attribuer , comme aux beaux temps de la Grèce, la direction des consciences et le gouvernement de la république. On peut écrire sur cette tliése on fort beau livre. Si Garnier s'était moins préoccupé de la condition des gens de lettres dans lantiquilé , s'il avait
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compris qu'un sage réformateur ne doit jamais proposer la restauration de ce qui a été, il eût été encore mienx inspiré , il eût donné à ses contemporains des conseils plus utiles. Mais c'est là une erreur dans laquelle tombent les meilleurs esprits : les systèmes les plus absurdes ont eu souvent pour prémisses les opinions les plus sensées. Il faut respecter la tradition , il faut sans cesse Finterroger et mettre à profit ses enseignements ; mais c'est un jeu d'esprit vraiment puéril que celui qui consiste à reconstruire doctrinalement toutes les formes du passé , sans tenir compte ni des temps , ni des lieux , ni des faits actuels. Jusqu'où Garnier se laisse-t-il conduire par la ferveur de sa passion pour la société grecque? Il lui plairait, il le confesse , de voir les gens de lettres reprendre leurs antiques insignes ; il regrette le pallium, non moins que les jardins d'Âcadémus. D'autre part, il calomnie son siècle, en nous le représentant comme plus curieux des mauvais que des bons livres , et indifférent à la propagande des philosophes. Telle est la logique de l'esprit de système ; si quelquefois elle éclaire , bien souvent elle aveugle : l'argument de l'évidence n'est pas môme suffisant pour lui démontrer la réalité des choses ; elle croit plus volontiers aux fictions qui ne la contredisent pas. '^*
Bien que L'homme de Lettret eût été peu goûté , Garnier ne se laissa pas désespérer par cet insuccès, et continua de décrier les poètes itX les romanciers. Il en avait le droit, et alors même qu'il censure avec le plus de dédain les partisans de la littérature folâtre, alors qu'il les blâme avec le plus de vivacité d'adresser à des Muses impudiques un hommage qu'elles ne méri*
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leot pas, 00 ne saurait reprendre cet excès de zèle po«r la bonne cause. Il modifia d'ailleurs sa manière et soa langage dans un discours sur VÉdtteaiian eirile , publié en 1765 ; Paris , Tente , in-18. Ce discours « moins déclamatoire que le précédent , est un des écrits les plus remarquables de Gamier. Ce n*est pas qse Taccueil peu favorable fait à ses propositions de réforme, l'ait engagé à dissimuler son admiraiioo irt^ eiciusive pour les institutions et les ouvrages de rantiquité ; mais comme il s'est proposé surtout dans ce discours d*indiquer et de faire accepter un système nouveau d'éducation publique » il a pris quelque soin de ne pas blesser le lecteur par des paradoxes « de ne pas compromettre son système près des arbitres officiels par im programme inacceptable. Voici, en peu de mots, l'analyse du discours sur VÉducaiîon ciriit : La littérature est toujours l'expression la plus vraie de la société ; quand les ouvrages de l'esprit sont légers et frivoles, quand l'art de bien dire est sacrifié à fart de plaire , c'est une preuve que les mœurs manquent de gravité, et qu'il y a du désoixlre dans 1 eiai des âmes. Mais la liuérature n'est pas seulement la formule d'une situation morale, elle exerce encore une influence sur la conscience publique. 11 importe donc que cette influence ait le bien pour objet. Or, les gouvernements ont un moyen d action également eflicace sur la litienn turc et sur les mœurs , et ce moyen c'est l'tHlucatioo publique. Quand la littérature et les mœurs sont perverties, 1 eduaition ne l'est pas moins. Suivant Gamier, il existe une grantic laciuie dans rtHltication univer>itaire. Cette lacune est précisément celle que Six-raie signalait dans toutes les doctrines philosophiques ac-
JEAN-JACQUES GAKNIER. 421
crédiiées de sou teoips; TUniversiië forme des leUrés ei des érudils , mais elle n'a pas de chaires pour l'euseignemenl de la morale, de la philosophie pratique , des devoirs el des droils du ciloyen. C'est là un détestable régime : on le prouve en signalant le mauvais emploi que la jeunesse lettrée fait des counaissances qu'elle a laborieusement acquises. La société est-elle autorisée à lui faire un crime de ses débauches d'esprit ? elle ne l'est pas ; car où cette jeunesse a-t-elle appris quelles doivent être les règles de sa conduite, quels devoirs l'engagent , quels périls il y a pour l'association civile dans les écarts de la liberté individuelle ? Garnier demande donc que le système universitaire soit complètement réformé ; que la philosophie soit considérée comme la première de toutes tes études , et que cette philosophie ait pour objet principal , non la logique, mais la morale. Nous ne pouvons reproduire ici tous les arguments qu'il invoque en faveur de celle opinion. Le résumé que nous venons de faire de son discours sur X Éducation civile suffit d'ailleurs pour le recommander. On a beaucoup disserté , de notre temps , sur la nécessité d'une réforme universitaire , et de tous les plans qui ont été proposés, nous n'eu connaissons pas un qui soit préférable à celui de Garuier. C'est en 1765 qu'il publia le traité dont nous uous occupons en ce moment. Le censeur royal auquel fut soumis le manuscrit, eu loua « les vues sages et nouvelles. >» Nous ne savons que souscrire à cet éloge , et nous n'y ajouterons rien, si ce n'est que les • vue& nouvelles » de Garnier ont eu pour elles, depuis bientôt un siècle, l'assentiment de tous les bons esprits. C'est au Collège royal de France que Garnier con'-
429 JEAN-JACgUES GARMEa.
seillaii d*ouvrir la première chaire de morale publique, cl de faire Tessai de sou syslème. Il put bicniâi apprécier lui-même combien il est difficile de modîier u régime consacré par une longue pratique. Eu i76S, Tabbé Vatry , inspecteur du Collège it>yal, éiaot empé^ ché de remplir cette charge par son ftge et ses îairmités, Garnier fut désigné poiu* son successeur. Ou peut croire qui! acctieillit avec une vive sâtisbctiou ce nouveau témoignage de la confiance qu'avait eu lii le comte de Saint- Florentin. Il s'empressa de la jasiifler. Nous lisons dans la notice de M. I>acier quelques détails pleins d'intérêt sur la part qu'il prit à la restjuration du Collège royal. « Lorsque M. Gamier fat nommé inspecteur du Collège royal , ainsi s eipriae M. Dacier, rédifice tombait en ruines, et les professeurs, dont les traitements avaient été fi\és sur le taux du marc d'argent , au temps de François T*, oe rece» valent que la huitième partie delà somme qui leur avait été assignée. S'ils n'avaient pas de fortuite personnelle, il fallait qu'ils se partageassent entre les devoirs de leur chaire et d'autres occupations plus lucratives : au.\sine sollicitait-on ces chaires que comme un litre d'honneur, ou comme une faible pension qui n'obligeait presque à rien , et souvent on les remplissait mal. On se sou\ient encore de la manière dont un certain professeur se tlé* barrassait des élèves qui se pri'seniaieni pour suivre son cours. S'ils étaient un |>eu instruits : • Vimis per- » driez votre temps à mon cours, leur disait-il ; je suis
• obligé de proportionner mes leçons à la faiblesse des
• commençants. • S'ils étaient commençanis : • Mon
• cours n'est pas fait pour vous ; il ne convient qu a
• ceux qui ont déjà îles connaissances et qui veulent les
JEAK-JACQUES GARNIER. 4S3
• perfeciionuer. • De sorte que,n'ayaolpoinl d'élèves, il Jie faisaii point de cours. M. Garnier , qui chérissait cet éiablissemeot , voyait avec douleur le triste état daos lequel il était tombé , et résolut de faire tous ses efforts pour le relever et le rappeler à sa diguiié première. Il teuta d'abord d'obtenir la réunion temporaire du revenu de quelque abbaye pour restaurer les bâtiments y sous le prétexte de faire construire une chapelle ; mais il échoua dans celle entreprise. Le gouvernement refusa de s'y prêter , dans la crainte de déplaire au clergé. M. Garnier avait une volonté trop ferme de restaurer le Collège royal , pour être rebuté par le mauvais succès d'une première démarche. Il savait que Louis XY avait affecté à l'Université , sur le produit des postes et messageries , un revenu annuel de 30,000 francs y dont il s'était réservé de fixer l'emploi pour le bien de l'iBstrucliou , et que TUniversité sollicitait l'autorisation nécessaire pour employer ce revenu et les arrérages accumulés depuis longtemps à se construire un chef-lieu. M. Garnier pensa qu'il pouvait être convenable que l'Université eût un bel édifice, un palais même , pour tenir ses assemblées ; mais qu'il était beaucoup plus utile à l'instruction que le Collège de France fût réparé et achevé , et que les professeurs fussent un peu plus honorablement traités. Il ne se dissimulait pas les dilTicultés qu'il aurait à vaincre pour arriver à ce but , et de la part de l'Universiié , qui ne regardait pas le Collège royal comme un de ses membres, et de la part du Collège , qui n'avait jamais paru regarder l'Université comme sa mère. Il ne désespéra cependant pas du succès, et, après s'être assuré des intentions du ministre, et avoir réussi à faire adopter ses
424 JEAN-JACQUES GARMER.
Yuesel ses espérances par le plus grand nombre des professeurs, il demailâa, en leur nom, que les fonds eC le revenu doni on vieni de parler fussent appliqués aux besoins urgents du Collège de France.
« UUniversiié se souleva contre cette demande. Son opposition donna lieu à une muUiiude d'écrits et à un procès dans lequel M. Garnier eut tout l'avantage , puissamment secondé par M. de La Lande... L'Université fut obligée de reconnaître par ses propres archives que le Collège royal était un de ses membres et de lui abandonner une partie des fonds qu*il réclamait... Ses bùtimenls furent bientôt réparés , ou plutôt reconstruits, et surmontés d'un obsenatoire pour Técole d'astronomie ; la dotation des chaires fut augmentée, et les professeurs redoublèreut de zèle et d'exactitude à remplir leurs honorables devoirs. Ce service important ne fut pas le seul que M. Garnier lui rendit. Il y avait plusieurs cliaires doubles pour la môme partie de la littérature ou des sciences ; il obtint qu'une des deux chaires fût supprimée dans chaque partie et rétablie aussitôt pour un objet denseiguemeut qui manquait au collège... Ainsi furent créées une chaire de littérature française , une de physique expérimentale, une de chimie , une d^histuire naturelle, une de droit de la nature et des gens , une de morale et dlûstoire, et eulin une de turc et de persan. • Dans le nombre des nouvelles chaires créées par li*s conseils et sous les auspices de l'abbé Garnier, nous eu trouvons deux , celle de droit naturel et celle de morale, qui répondent bien an programme développé dans le discours de \ Education civile. Si l'établissement de ces deux chaires n'a pas eu tous les résidtats qu'en ut-
tendait Garnier , il faut DéaDmoiiis reconnattre qu*el* les n'ont pas été sans influence sur la direction de quelques esprits; elles n*ont pas, il est vrai, réformé les mœurs , mais elles ont encouragé , elles ont entretenu les études morales , et cela seul a été un véritable bienfait.
Quelles qne fussent les occupations de Gamier au G)]lége de France, la vie active lui laissait encore quelques loisirs. Il les employait à étudier nos annales historiques. S'étant fait introduire par la philosophie dans le sanctuaire des sciences , il avait adopté l'histoire comme le genre auquel il se trouvait le plus propre. Suivant ce précepte, qu'il avait toi^ours présent à l'esprit:
Quem te Dcus cssc Jossit et hamaoa qua parte loeulus es in re Nosce....
il s était constamment appliqué à se bien connaître , et, après quelques hésitations, quelques tâtonnements, il avait pensé que la tendance naturelle de son esprit était vers les études et les travaux historiques. Ce qui nous recommande le plus l'abbé Garnicr comme historien , c'est la part qu'il prit à Y Histoire de France, commencée par Velly et continuée par Villarel. Velly était mort, laissant bien imparfaite l'œuvre qu il avait entreprise : il devait i*aconter Thistoire des événements accomplis en France depuis Toriginc de la monarchie jusqu'au règne de Louis XIV, et il n avait pas été audelà de Tannée 1329. Villarct, chargé d'achever cette
histoire, avait sgouté quelques volumes à ceux de Velly,
4S6 JCAN-JACQUËS CAicciea.
mais il s*éuii vu lui-même ioteirompo dam le cours de ses laborieuses études, avant qu*il eûi écrti les demieres années du règne de Louis XI. Le style de YtUarei, clair , facile , incorrect , mais abondant , avait llatié le goùl peu sévère des gens du monde ; et, en 1766» quand Villarel expia par une mort prématurée les dissipations de sa jeunesse , tme place honorable était désormais acquise à XlIUtoire de France sur les rayons de toutes les bibliotlièques. Les éditeurs crurent devoir conGer à Garnier la iftcbe honorable , mais difficile, de continuer Veily et Villaret. Accablé d'ailleurs de beaucoup d'autres soins, Garnier accepta ce nouvel engagement et le remplit avec zèle ; sobre de loisirs, ayant dès sa jeunesse coniiacté l'habitude d*un travail assidu t il connaissait la mesure de ses forces. Il poursuivit donc le travail de Villaretet publia successivement la seconde panie du règne de Louis XI (1), Thistoire entière de Charles Vlll , de Louis XII , de François I*' , de François II , et la moitié du règne de Charles IX. Un raconte qu'il achevait Thistoirc de ce règne au moment où Ton entendait déjà gronder lorage qui devait frapper la tète de Louis XVI, et que ne voulant pas produire au jour, dans cette circonstance pleine d*alarmcs, cerlaines pièces tachées de sang dont on se fût aussitôt emparé pour grossir Tacie d'accusation de la monarchie, il sacrifia lui-même louvrage de ses veilles à m^ convictions royalistes. Il y a donc lieu de croire qu'il eût terminé Vl/is/oîre de France , s'il n*avait eu ces su'Upules ; scrupules d'uu cœur honnête , que nous ne saurions blùmcr , mais dont nous avons à déplorer les tm-
(I) Dtpuiè la lo^o lae du UNue is de l'édilkNl i»4*.
JEAN-JACQUES GAUNIER. 427
pérteuses exigences. Après Garnier, personne ne s*est rencontré pour meure la dernière main à ce monument imparfait.
Il eût fallu, pour continuer Toeuvre de Velly, de Villaret et de Garnier , accepter leur méthode et s'y conformer. Mais, du vivant même de Garnier, on commençait à décrier cette méthode , et ou faisait quelques tentatives pour s'en affranchir. Bientôt on vit se constituer une jeune école qui , peu respectueuse à Tégard des antiques traditions, réussit à accréditer unenouvelle manière de comprendre et d'écrire l'histoire. Cette école eut pour premiers régents des érudits dont le savoir ne peut être contesté , dont les mérites divers ne sont loués que dans une juste mesure. Comme il s'était opéré dans presque tous les esprits une violente réaction contre les ouvrages et les systèmes plus ou moins suspects de philosophisme, on accueillit avec une sorte d'enthousiasme les essais vraiment remarquables qui furent faits suivant le nouveau procédé. Il consistait à proscrire les formes dogmatiques , à raconter le détail des événements accomplis , sans en apprécier ni les causes, ni les conséquences , à mettre en scène les personnages hisioiigues , non plus pour initier le lecteur aux motifs déterminants de leur conduite, mais pour lui faire connaître leur physionomie extérieure, leur caractère individuel , leurs pratiques , leurs mœurs et leurs faiblesses. Ainsi, les archives du passé n'étaient plus explorées dans un autre but que celui de composer un récit dramatique : ou ne voulait plus que l'histoire fût le manuel des rois et des politiques; mais on avait à cœur d'intéresser aux résultats d'une investigation curieuse les esprits les plus frivoles et les moins cultivés. Tel fût
428 JEAN-JACQUES GÀKiaEK.
le programme de la nouvelle école. Il fal observé reiîpieusement par quelques écrivains dont on louera Tintelligence, Tesprii et les connaissances, alors même que la justice sera rendue à la méthode qulls ont injorieiisement censurée. Il s'accomplit des révolutions bien étranges dans le goût du public ; si quelque bd esprit du siède dernier avait émis cette opinion, qu'il n'appartient pas aux philosophes d'écrire Thisioire, qodie clameur un tel paradoxe eùc-il provoquée ! Cétait alon Tépoque des grands ouvrages et de la grande criiique : il était permis de formuler en vers toute fantaisie , et de lui donner tel tour qu'on jugeait bon ; mais la prose était soumise a des règles sévères qu'on ne transgressait pas impunément. Voltaire lui-même l'avait respectée. Or, c'était dans la composition des ouvrages historiques qu'on accordait le moins de licence au libre caprice. Il n*est pas sans intérêt de connaître le sentiment de Garnier sur les règlesdu genre historique, sur les études nécessaires à rhistorien. Après avoir défini la dialectique Torigine et le fondement de tous les genres de littérature et de science , après avoir enseigné que tous ils relèvent d'elle et sont soumis à ses lois sevt^ res, il s exprime en ces termes au sujet de riiistoire ; «Ce genre ne ma point paru simple, ni formé immê diatemeut par la dialectique, mais composi' de plusieurs antres genres qu'il était nécessaire de fiiire connaître auparavant. De ce nombre sont la critique, la murale, la politique et la rhétorique. Cbacnne de ces srienn s doit dominer dans riiistoire, suivant le genre tl'hi^totn* que l'on iraile. Ainsi riiistoire civile l.i plus parfaite n'est guère que la puliti(|ne appliquée aux événemeuis ; les vies des gi auds hommcb sont la morale mise en ac-
JEAN-JACQUES GARNIEU. 429
(îon ; rbistoire liuérairc et ccclésiaslique n^csi que le recueil des arrêts de la critique ; la rhétorique se mêle aux charmes de ces sciences pour donner une forme et un arrangement convenables aux pensées. Or, la politique y la morale , la critique et la rhétorique ne sont , comme je Tai expliqué plus haut , que la dialectique appliquée à des sujets différents. L'histoire , ainsi que tous les autres genres , vient donc se résoudre en la dialectique; et, par une conséquence nécessaire , elle appartient légitimement à la raison , et non à la mémoire, comme l'ont établi de célèbres écrivains (1)... • Tel est le but que Garnier propose à Thistorien , telle est la méthode, telles sont les études premières qu'il lui recommande ; sans repousser un compromis entre ces principes peut-être trop austères et la pratique beaucoup trop relâchée des écrivains de notre temps , sans condamner tous les agréments de leur manière, et sans toujours approuver le ton sentencieux , les allures doctorales, des écrivains du siècle dernier, nous ne pouvons ne pas préférer la méthode philosophique à la méthode poétique; nous ne pouvons admettre qu'il importe plus à l'historien de raconter que de prouver.
On a considéré l'ouvrage auquel nous venons d'emprunter cette définition du genre historique comme la profession de foi de Garnier; on a dit qu'après avoir exposé dans cet ouvrage les règles que doit suivre Thommc de lettres dans ses écrits et dans sa conduite, il s'y conforma scrupuleusement. C'est surtout dans les travaux historiques de Garnier que Ton peut apprécier
(1) L'Homme de Lettres /cb.'i. page t7.
A30 JEAN-JACQUES GARMER.
combien il se montra fidèle observateur de ces règles. Si nous ouvrons Vllisioire de France à la page où fi* Dit Tœuvre de Villaret , nous voyons succéder aux périodes déclamatoires de cel écrivain une narralion simple j grave , un peu solennelle , mais sans faux édai , pauvre d*omements, mais riche de faits, substantielle et toujours concluante. S'agit-il de nous initier aux longs débats de Louis XI et de Charles-le-TéméRiire , de nous faire connaître ces deux princes si différents Tun de Tautre , mais également obstinés à poursuivre un but contraire , promenant leurs bataillons de Tune à Tautre extrémité du territoire, épuisant la France et h Bourgogne d*bommes et d*écus , et n'acceptant jamais une trêve que dans Tinteniion de la rompre à la première occasion? Garnier ne s*inquiciera pas seulement de rapporter les faits avec une rigoureuse fidélité , il cherchera Torigine d'une animositc si violente , d'une guerre si acharnée, et, n'attribuant qu'une faible part dons toute cette niïaire à de niisêrablos passions , à de farouches rancunes , à la conirariéu» des carancres , il fera voir que les deux chefs représcnlèrenl deux do<trines poliiiques entre lesquelles aucune transaction n'était praticable, et que leur puissani e individuelle eut pour éléments deux principes, dont Tun devait anéantir l'autre. Garnier , cela est digne de remarque , est le premier histori(M) qui ail compris Louis XI et qui Tait approuvé, le premier (jui ail eondanin<' les entreprises du duc de Bourgogne au nom de la chose franvaise, <]iii ait fait valoir dans rinlérêidu parti monarchique Targumenl d'un progrès nécessaire dans les voifS dt* l'unité. A la mort de Louis XI , son jeune tils monte sur le trône , et l'ambition rivale des princes agite de non-
JE AN- JACQUES GAUrnER. 131
veau le royaume. Garnier nous rnconle leurs dissensions, mais elles TiDléressent moins que les séances orageuses des États-Généraux ; il en reproduit le procès-verbal, il met en scène les orateurs, il rapporte les décrets et les explique; il remarque que, depuis Torigine de la monarchie , la nation ne s*était jamais exprimée avec autant de liberté, et il semble prévoir qu'un jour elle osera plus encore. Ne lui demandez pas de vous représenter Tîntérieur du palaisoùCbarlesYIII est assiégé partant d'intrigues, où tant d'influences se combattent, où tant de passions fermentent avant de se produire au dehors par des actes de révolte ; il oublie de rappeler ces détails : si Ton dods permet de parter ainsi , il néglige et laisse indécis les seconds plans de ses tableaux , afin que les premiers aient plus de vigueur. Le règne de Louis XII est bien présenté; on peut signaler dans l'histoire de François T' quelques omissions qui n'ont pas toutes été réparées par Gaillard ; il y a des parties fort remarquables dans l'histoire des règnes de Henri II, de François II ei de Charles IX. On n'attend pas de nous une analyse des volumes qui concernent cette période si féconde en événements. Ce que nous devons faire observer , c'est que Garnier apprécie ces événements avec le calme, la réserve d'un juge impartial. Dans la responsabilité des crimes publics qui ensanglantèrent la France à la suite des prédications de Calvin , il fait une part égale aux protestants et aux catholiques ; il tient pour suspectes toutes les relations écrites par les annalistes des deux factions ; il discute leurs témoignages contradictoires , et ne se laisse jamais abuser par l'esprit de parti.
Divers jugements ont été portés sur YHhtoire de
432 JFAN-JACQUES GARSOEli.
France. L*aiUeur d\in article inséré dans le Mer^ cure du 11 octobre 1781 n'approuve pas complèiemeiic la manière de Garnier , mais il ne faut pas teair compte de cette censure , qui , sur tous les potnis , est mai fondée. Elle parait cependant avoir catisé quelque déplaisir à rhistorien,car il a pris soin d'y répondre (1). V Année littéraire (2) a exprimé sur V Histoire de France une opinion plus favorable et plus éclairée. Garnier devait faire quelque cas du journal fondé par Fréron, mais il est à croire qu il fut encore plus flatté d*entendre louer ses écrits par un arbitre aussi considérable que riiistorien Gibbon. Gaillard a critiqué longuement louvrnge de Velly et de ses continuateurs. M. Dacier résume en ces tei*mes son sentiment sur les mérites de Garnier : « Pour n*étre pas un historien du premier rang, du plus grand ialenl, du goût le plus sûr et le plusdélicat, Garnier n en est pas moins un lrès4ioD historien. Il na point encore paru, et l'on attendra peut'éire longtemps encore celui quisatira, en profitant de ses travaux , faire vieillir et oublier son histoire. • Nous ne préieiidons faire aucun parallèle , mais nous estimons, avec M. Dacier, que Garnier doit , à divers titres, ('irc considéré comme un de nos meilleurs histo^ riens. Assurément sa manière n est pas irrépréhensible ; son récit, toujours austère, est bien souvent monotone; mais il faut observer que Tauteur s*iuquiétait moins d'obtenir un succès littéraire que d'achever un monument national, il avait d'ailleurs, nous l'avons dit , um^ nH*ihjdo,oi comme ilaobser\é cette méthode à la ri-
;1 ll> flerintis préliminaires , lomc XV tlc lïtiition io-4« 5 178<;, II'» 13.
JEANWAGQUES GARNIEH. 43 3
guenr, il n'échappe pas aux réprimandes qui peuvent é(re adressées à tous les écrivains systématiques. On lui reproche d'avoir trop négligé les faits épisodiques, d'avoir raconté trop longuement les faits principaux. Or, il a sciemment provoqué cette critique. Quand il parle d*un historien qu'il estime peu , il le qualiûe « un froid bel esprit, fastidieux dans le détail des petits faits , stérile ou aveugle dans le développement des causes (1). • Veut-il justifier son indifférence à 1 cgard des événements dont les conséquences ne sont pas appréciables, et qu'il importe peu de rappeler? il invoque en sa faveur le témoignage de « ceux qui lisent l'histoire pour y puiser des connaissances solides , et non pour se procurer un stérile amusement (2). » Quand l'exposition des faits ne lui parait pas contenir un enseignement clair, facile à saisir, il a soin de les commenter; il interrompt la narration de l'historien pour accorder la parole au philosophe. Quelquefois, il est vrai , le philosophe intervient fort mal à propos pour n'émettre que des idées communes, ainsi qu'on peut le juger par Tinlroduction au règne de Louis XII ; mais le plus souvent on l'écoute avec intérêt, et l'on approuve ses opinions sur les hommes et sur les choses. Il faut d'ailleurs le remarquer, ces monologues philosophiques sont beaucoup moins fréquents dans Y Histoire de France de Garnier que dans la plupart des compositions historiques du même temps, et l'on ne saurait apprécier que par comparaison le caractère individuel d'un écrivain. La méthode de
(i) Telle est son opinion sur Jean d*Àuthon , exprimée à la ftn du règ:ne de Louis XII.
(î) Tome X, page 8S de Tcdiiion 10-4°.
434 JEAN-JACQUES GAUTOER.
Garnier n'est ni celle de Mably, ni celle de Ila3nial; il argoinente rarement sur des fictions idéales, mais il analyse les faits , il en recherche les causes , il en établit les conséquences nécessaires avec une reaiarqa:rtile précision ; on reconnaît, en lisant ses ouvrages bistori* ques , qu*ils ont été dicté^-ipr un philosophe , non pas au tour de la phrase, mais aux questions que raoïenr se pose> aux objets qu'il traite de préférence. • Si, dit-il , j'ai porté mes premiers soins à déterrer dans les archives des pièces propres à suppléer au silence de nos historiens sur presque touies les branches de radminislra* tion, si j'ai donné plus d'étendue aux matières épineiises et toujours arides de législation et de finances qu'aux descriptions de lieux, de sièges, de batailles; si j'ai mieux aimé, toutes les fois que les monoments sont venus à mon secours , mettre en scène les prineipan acteurs , les faire parler et agir comme ils ont Tértnblement parlé et agi, que de présenter des réflexions et des portraits; c'est qu'il m'a toujours paru que , de tontes les productions de l'esprit humain , la plus frivole serait une histoire nationale qui négligerait d'apprendre par quels degrés celte naiion s'est élevée ou dcii^ riorée, et de lenir un regislrc exact de ce qui a été dit , fait et lonié ù son avantage ou à son préjudice. Si efir remplit son tiire , J'hommo public doit y puiser drs exemples ù suivre et à éviior, le simple citoyen la con naissance de ses droils et de ses obligations , l'étranger des leçons pareilles pour le fond , différentes pour la forme, à celles que lui oiïriraii un irailêde morale ei de politique (1). • Ce plan est, il nous semble, le meilleur
(!) Iti\f -e rion^ pri'iiminair fnUi toniC XT. Ë^Iitktn in-4».
JEAN-JACQUES GARNTER. 433
qu'on puisse se proposer , et Garnier ne s'en esl pas écarté. Aussi trouvera-t-on longtemps encore son Hiitoire de France entre les mains des jurisconsultes , des économistes et des hommes d'état. Quand on veut connaître les origines d'uqe institution, quand, avant de traiter une question grave de finances ou de droit administratif , on est curieux de savoir comment à une autre époque elle a été résolue , Il faut consulter Garnier ; c'est de lui que l'on peut attendre les plus utiles renseignements.
Garnier a développé dans plusieurs mémoires spéciaux, lus à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, quelques parties de son grand travail sur l'histoire de France. Ces mémoires peuvent être considérés comme des notes explicatives- Le premier a pour titre: Eclaircisseinenti sur le Traite de Dijon, Voici quel en est l'objet. Pendant les guerres auxquelles donnèrent lieu les entreprises de Louis XII, La Trémouille conclut avec les Suisses , à Dijon , une sorte de traité d'alliance défensive. Cette convention, dont les articles ne furent pas ratifiés, et qui n'eut pas de suite , était restée inconnue à la plupart des historiens. A l'aide d'un extrait publié par Yarillas et des pièces manuscrites qui existent à la Bibliothèque royale, Garnier s'était efforcé de rétablir le texte du traité. Le texte officiel ayant été découvert quelques années apj|:ès la publication des volumes concernant le règne de Louis XII, par un mem- * bre associé de l'Académie des Inscriptions, M. Zur- Lauben, celui-ci fit aussitôt parvenir à l'Académie un mémoire dans lequel il censurait le passage de YHiêfoire de France relatif à cette négociation. Garnier lui répondit. Cette réponse se trouve dans le recueil aca-
436 JEAN-JHCQUES GARNIER.
déniiqiic,àlasniiedes mémoires de M. Zur-Laaben^l}. Le 5 mai 1778 , Garnier lui à rAcadëmie uo trarai ayant pour litre : Observations critiques sur les Mémoires delà Fie de François de Seépeaux, par Vincent Carloîx, son secrétaire. Ces Mémoires^ eoserelis pendant deux siècles dans les archives d*une maisoo seigneuriale , avaient été exhumés et publiés en 1757, par le pi^re GrifTet. Garnier reconnaît qu'ils sooi authentiques , mais il prouve qu*il ne faut pas aroir toujours confiance dans le récit de Carloix (2). L*aniiée suivante, 27 juillet 1779, Garnier lut à rAcadémîe on Mémoire sur la ligue entre la France et le pape Paul IF. L*objet de ce mémoire est de rectifier quelques passages de V Histoire Universelle de De Tboo , qui, suivant Garnier, n'a pas convenablement apprécié le rôle joué dans cette négociation par les agents diplomatiques du pape et du roi de France (3).
Les recherches et les travaux de Garnier sur l'histoire de France ne lui firent jamais négliger I étude des philosophes anciens. Nous devons meniionner ici quelques monographies inléressanies, communiqutVs par lui à rAcadômie des Inscriplions vers le même temps que les dissertations historiques dont nous >enous de rendre un compte sommaire. La première concerne un parallèle d'Homère et de Platon, de l'abbé Massieu, qui se trouve d;tns le tome II des Mémoiree de Littérature. Garnier ne juge pas que ce parallèle soit bien motivé : entre la doctrine morale de Platon
(1) Hist, (le VAcadcm. lUt Inscript, {, xli.
(2) Ihi(i. l. XLlll.
(3) n)i<i. page 598.
JEAN-JACQUES GARMER. 437
et les allégories homériques , il ne voii pas le rapport que labbé Massieu a prétendu démontrer j il reproduit celte démonstration et la critique. Cependant le traité de la République lui paratt avoir été conçu snr le plan de Xlliadey et il accorde que certaines maximes de gouvernement énoncées dans ce traité se rencontrent aussi dans les discours des héros â*Honière. Nous ne possédons pas le mémoire de Garnier sur celte question , mais on peut en lire une longue analyse dans le recueil académique (1). Les Recherchée iur lee lois miliiairei des Grecs , lues par Garnier le 21 janvier 1780 , ne concernent guère que la législation athénienne. Ce travail est long , diffus , mais il prouve le savoir de Tauteur (2). Sa Dinertation sur le caractère de la satire de Perse est une apologie quelque peu téméraire. Ce n*est pas le poète que Garnier recommande , c'est le philosophe , c'est Tami du stoïcien Comutus ; si , pour l'élever davantage , il censure la manière d'Horace et celle de Juvénal, cette critique s'adresse soit au client d'Épicure , soil au disciple
(1) Lu le 8 juillet 1777 , au (omo xlii de Vllisioire de VAcadémZ de* Inscript,
A )a page SIS de son Traité sur VHomme de Leuret , Garnier nous apprend au'il se proposait de faire oonnatire les origines de la poésie chez les Grecs, dans un ouvrage spécial auquel il donne ce titre : Iliuoire critique de la poésie jusqu'au temps d'Hésiode et d'Homère, A-t-il écrit cette histoire, el n'a-l-il pas jugé son travail digne de l'impression ? M. Quérard ne le mentionne pas au nombre des ouvrages de Garnier, el nous n'apprenons pas quM soit demeure manuscrit.
M. L. A. Binaut a publié dans la Hevue des Deux-Mondes (t. i. de Tannée 1841) une étude sur la Philosophie d'Homère^ dont quelques passaj^es concernent la question qui est Tobjel du Mémoire do rabbé Massieu , critiqué p%r Garnier.
(i) Mimoires de LUlérature, t. XLY*
438 JEAN-JACQUES GAIlX.£a.
du rhéieur Gorgtas (1). Le 13 janvier 1786, Garoîer lii uoe lecture à TAcadéaiie sur une question d*hislolre liitéraire qui n'esl pas encore résolue ; elle a pour litre : DUserialioH sur le tableau de Cebès. L*auleur de ce labieau esl-iiCébèsleTbébaîUi disciple de Pyilugore? Jérôme Wolff, Berkelius, MascardusetTabbé Sevio ^i] avaient combailu celle ailribuiion avec de docies arguments , mais ils u avaient su à quel philosophe de raniiquilé ils devaient restituer le fameux opuscule qui a été 1 objet de tant de commentaires. Lliypoihèsede Garnier est fort ingénieuse. On avait prouvé que Tauleur du Tableau ne saurait être Cébès le Thébain , et citant quelques phrases qui avaient pu être iniroduiies dans le texte par un copiste infidèle ; Garnier ne néglif e pas CCS preuves , mais elles lui semblent insuffisautes ; et , discutant la doctrine même contenue dans k Tableau , il démontre avec assez de vraisemblaoce qu*il n*est pas louvrage d un disciple de Pythagore, mais d'un sioicien. Or, dans le livre IV des Duripoosopbislesd'Alliénêe, il est parlé d'un sioicien du nc-m tie Cûbùs , né à Cy/iiiiie, cl c'est lui quo (^ jrnier \»ry.^ pose déconsidérer conjine l'aulour du TahUau. Apn-s avoir lu le mémoire de Garnier , on ne sait irup qu« lie objection lui opposer, les témoignages qu'il pro luii >c*ni nombreux, précis el concoi dams, et Ton eî»l furt cnclifl à éire de son avis («0- Teunemaun ne se prononce |ki» sur celle gra\ e qiiesiion,mais nous voyons <|ue dans U-»
^1) llhl, de r.UiïJ. dii lnscrif,i, { xl> . p. 27.
(2, //iw. de l'Àcadtin, dts l/uirtpt, t. III. |». 137.
r>* L.I Di&M'rlalimi tJi' <i;triii(T Mir lo taMeaii <lt* OMh.* c*: (iau5 le lomc XLViii dc6 J/tmuirn dt Luuriuurt, |»age4&S.
édilioos réceoles de Cébès, publiées à Leipsig, en 1839, vi à Paris , eo 1840 , on a conservé ce titre : Ki6r.Toc erfiaiiM iiivA^ Comme nous devons un compte exact de tous les travaux liitéraires de Garnier , nous ne pouvons omettre de rappeler qu*on lui doit Tédition de la Traduction des Ilérotdei d'Ovide ^ en vers français, par Raymond de Cucé-Boisgelin, archevêque d*Aix. Cette édition , tirée à douze exemplaires , fut publiée par les soins de Garnier, en 1786. L*année suivante , 9 février 1787, il lut à l'Académie la dernière de SCS dissertations historiques ; elle a pour titre : Memoire iur unepreletidue compiration contre Jeanne dAlhret et ses enfants. Une pièce anonyme, publiée dans les Mémoires d'£tat de Yilleroy, rapporte que, voulant porter un grand coup au parti calviniste , les Guise entreprirent de faire enlever Jeanne d'Albret et ses enfants, et de les livrer , en Espagne, aux tribunaux de l'Inquisition , mais que leur complot ayant été découvert, lexécuiion en fut prévenue. Garnier prétend que l'auteur de celte pièce ne doit pas être cru sur parole , que cette conspiration est imaginaire , et que les Guise ont été trop souvent calomniés (1).
Les travaux historiques de Garnier avaient été favorablement accueillis par le public , et lui avaient mérité le titre d'historiographe du roi et de Monsieur, pour le Maine et l'Anjou. £n 1788 , la seconde Assemblée des Notables crut devoir le consulter sur les questions de droit constitutionnel qu'elle pouvait élic appelée à résoudre, ou du moins sur l-i nature et l'étendue des pou-
(l; Mémoiru de LUtérature, l. L.
440 IEAX--IACQCES GARiOEt.
voirs qu'elle prétendait eiercer. Gtrnier se rendit i Versaillet poar donner les renseignements qu*oo loi demandait, mais comme il comprenait mien le passé qne les faits actuels, comme il ne partageait pas les opinions noTatrices que la miyoritë des membres de rAssemblëe se proporait bantemeit de fsiire prévaloir, il revint bientôt & Paris, dans sa retraite du Collège royal , plein de tristes pressentiments et s*éloigDant avec effroi de Tarène ou les partis allaient livrer bataille. On le vit même assister rarement aux séances de TAcadémie , où le parti conservateur comptait peu d'adhérents. Tout entier désormais à ses éludes et à radminislration de son Collège, il publia , en 17S9t une soiie de facium à Tappui de ses prétentions sur les revenus de rUniversité , sous le titre de : Eeluireissementi sur fe collège de France (1). Quand, en 1790, on vint lui annoncer qu'il fallait prêter serment à la nouvelle consiiiuiion , il considéra cette obligaiion comme une tyrannie , et offrit sa démission , qui fut acceptée. Il avait enseigné , dans son traité Je ï Homme de Lettres , que le philosophe doit tout sacriOir au maintien de son indépcnilance, et,n*accrptant pas les principes politiques de la nouvelle cou»titution, il ne crut pas devoir trahir sa coiiscieiire pour conserver sa place. • Il sortit du Collège ru>al , ;iinsî s'exprime M. Dacicr, presque aussi pauvre qu'il) nuit entré. Il se retira au culh'^ge des Cliokis a\oc scb li\n's et son irès-inodeste mobilier, dans un logement (jui aurait à pciuesulli à un homme des dornièrci classes de la
(1) Nmis ira\4iiis |iu n<Mi> |iru«'urrr rotte lirocbun* : il m j vie i»u))lic de loiitf» fnigQK'UU ilau» k* JimriuU du 5m «im* d« l'SO.
;eànwàcquss gàrnier. 441
société. Il y a vécu dix à douze ans i dans un état voisin de l'indigence , si ce n*éiait pas Tindigence même. Du pain et du riz à Teau étaient sa seule nourriture $ mais, soutenu et consolé parla vraie philosophie, il ne désirait rien au-delà et s*estimaii heureux de tous les maux dont il était exempt. Jamais il ne lui échappait une plainte ; il cathait au contraire avec un soin extrême sa situation au petit nombre d*amis qui le visitaient encore par intervalles, pour ne pas les affliger, et si quelqu'un lui témoignait de l'inquiétude sur son sort : • Soyez tranquille, disait-il; je ne suis pas
• très-riche , mais tout est relatif. Je ne me suis jamais » accoutumé aux aistfices de la vie ; je me suis rappro-
• ché sans cesse de mon premier éiat ; j'ai tout ce qu'il
• me faut , il ne me manque rien. • Ces |)aroles, que
M. Dacier avait peut-être lui-même entendues, sont
bien placées dans la bouche de l'homme qui a écrit ces
lignes : « La pauvreté... je sais combien ce malheureux
mot inspire d'horreur et d effroi. J'ai lu tout ce que les
poètes et les déciamateurs ont écrit à ce sujet : mais,
oserai-je le dire , il ne m'ont point effrayé : ils ne l'ont
calomniée que parce qu'ils l'ont mal connue ; ils ont
confondu la pauvreté avec l'indigence. 11 y a pourtant
bien de la différence. L'une gaie, libre , courageuse et
mère du bon esprit , accoutume l'àme à ne rien espérer
que d'elle-même; elle lui montre ses forces et ses
ressources , cl la remplit d'une noble fierté : l'autre ,
lùche et rampante , fille de la débauche ou de l'oisiveté ,
abat le courage , étouffe tous les germes de l'honneur
et de la vertu, et traîne à sa suite le désespoir. La
première , lorsqu'elle ne nuit pas à l'éducation , est le
plus beau présent que le ciel puisse nous faire; elle
441 liAlf-aCQCBi GAâSClU.
liMi Vkm éreiUée, «Ile ratguillomie •! lapowM àdt Bobta Mlreprites i k seconde , est un sippUœ io«* juvrs reuaissaot ; c*est le vauioor de Proméikée. Koaseulemeal il foyi lool meure en osage poor s en délivrer, mais il faut penl-^ire, suivant le conseil de Tliêognis , « la précipiter du somme! des md^rs et • Tensevelir dans les abîmes de la mer... (t). • Cette distinction entre I Indigence et la pauvreté purelira bien subtile $ il n'appartient pas à tout le monde de la comprendre : on ne peut nier cependant qu*eUe soit réelle , qnand on voit un sage comme Gamier , réduii à la plus triste condition , s'y sotuneure avec une sorte dlndifféneace , el ne rien entreprendre punr s*en aCrancbir.
La retraite el la pauvreté inspirèrent à Gamîer pour la secte stolcîenue pitis d*esUme qu'il n'en avait eu jusqu'alors. On Ta vu , dans son enthousiasme pour les docteurs de l'Académie , traiter peu favorablementi en toute occasion , ceux du Poniqtie, et Irnr adresser le reproche da\oir compromis la doctrine morale de Socrate par Tàprelé de leurs rcmontrancvs et la rigueur farouche de leurs paradoxes. Il appiit «kitts la suite à les juger mieux , ei conçut à leur égard de meilleurs sentiiucnis. On peut déjà remarquer celle tardive inclinaiîon pour Técole stoïcienne dans le mémoire sur les Satires de Perse : une étude plus approfondie et aussi » ronimc nous sommes porlé ù le civil e , un genre de > le toui-à-fait conforme aux préceptes sloiciens , 1 eloignement des afisires
^Ij L'iSomtm ée L<ur€ê, |»agc l^d.
JEAN-JACQUES GARNIKR. 443
et quelque peu de mélancolie déterminèrent Garnier à plaider la cause de Zenon et de Chrysippe avec autant de zèle qu'il en avait témoigné pour celle de Platon. Un Mémoire sur les ouvrages d'Epictète^ lu par Garnier à l'Académie des Inscriptions , le 8 février 1792 (1), est peut-être le plus remarquable de tous ses écrits : nous ne l'analysons pas , car c'est surtout par le détail que ce mémoire se recommanda : on y trouve les renseignements les plus curieux sur la part qu'il faut attribuer à Epictète , et , si Ton peut ainsi parler, à l'éditeur de ses œuvres, Arrien de Nicomédie, dans XEnchiridion et dans les Dis" sertations ; ce travail doit rester entre les mains des érudiis aussi longtemps que les célèbres commentaires de Jusic-Lipse et de Saumaise.
Les événements qui suivirent la révolution du 10 août 1792 paraissent avoir profondément affecté l'esprit de noire philosophe, même dans sa retraite. Si, du moins , il entreprit durant cette époqtie orageuse quelques nouvelles recherches sur l'histoire de la philosophie ancienne, il ne publia rien. M. de Mesmes, qui avait pour Garnier le plus vif attachement, rengagea plus d'une fois ù quitter le Collège des Cholets et à venir habiter avec lui le château de la Chaussée, près Marly : Garnier résista longtemps à ses sollicitations, mais ayant épuisé ses dernières ressources, il prit enûn le parti d'accepter l'honorable asile que lui offrait l'amitié. Ne voulant pas être un embarras pour ses hôtes , il se résolut à laisser
(1) Ménunmde Liuératurt, t. XLViil. p. 408.
444 jeax-jàcques garmer.
à Paris sa bibliolhèque , qui éiait considérable, tel était alors Télat de ses affaires , qa*il ne possédait pas la somme dont il avait besoin poor pajer le loyer du modeste réduit où se trouvait celte bibliothèque. Il va trouver Lalande, lui expose toute sa misère , et le prie de vouloir bien recevoir ses livres en garde , pour lui épargner la douleur de les vendre. Lalande accepte ce dépôt , puis il court chez le ministre t demande et obtient une pension de douze cents Ihincs pour le restaurateur du Collège de France , et Garuier conserve ses livres avec soo logis.
Nous empruntons à la notice de M. Dacier ce qu*il nous reste à dire sur les dernières années de la vie de Gamier : « M. Garnier parut avoir retrouvé ses forces et sa santé quand il fut admis, à Tépoque de la nouvelle organisation donnée en Tan XI à Tinstitut, dans la Classe d^bistoire et de littérature ancienne, ù laquelle il éluil si digne d*oppartenir : il avait du moins reirouvé toul son zèle et son aucicnuo exactitude à remplir ses devoirs. Nous le voyions avec iulcrét venir assidûment , et quelquefois par des temps rigoureux , de la Chaussée , où il éiait iv* tenu par la reeonnaissanee , pour assister ù nos seauces ; nous le voyions avec plus d'intérêt encoie offrir à la Classe , dont il u aurait pas voulu être un membre inutile, le tiibut de ses doctes veille». Pendant le court espace de temps qu elle Ta poss4*di* , il lui a communiqué deux mémoires intéressants, et tels qu*il aurait pu les composer dans la vigueur de Tàgc. • ^'ous interrompons ici le nn^it de M. Dacter pour dite quelques mots de ces deux mémoiics. Le
premier , qui a pour litre : Mémoire sur tari oratoire de Corax{i)y lu le 8 fructidor de Tan XI, a pour objet de prouver que la Rhétorique à Alexandre ^ imprimée dans le recueil des œuvres d*Aristote , u*a été composée ni par ce philosophe , ni par Aximène de Lampsaque, à qui Tont attribué Vossius , Heinsius et Ménage , mais bien par Corax , contemporain de Pindare , fondateur de Técole de Syracuse. Les preuves que Garnier fait valoir à l'appui de son hypothèse semblent à M. Dacier presque incontestables. C*est là un problème historique que , pour notre part , nous tiendrons pour irrésolu, jusqu'à ce queTopinion de M. Barthélémy Saint-Hilaire nous soit connue. Le second mémoire lu par Garnier à la Classe dllistoire et de Littérature ancienne , le k brumaire an XIT^ a pour titre : Observations sur quelques ouvrages du stoïcien Panetius (2). Dans ce mémoire , où Garnier se propose de réfuter quelques assertions erronées de Cicéron et de Diogène de Laerte sur la méthode du philosophe Panetius, nous avons encore une fois occasion de remarquer combien , vers la fin de sa vie, Garnier prit en affection la doctrine morale des stoïciens. « Il s'occupait d*un autre mémoire sur la philosophie, ajoute M. Dacier , car la révolution Tavait ramené exclusivement à ses anciennes affections , lorsqu*une mort imprévue , mais à laquelle il était toujours préparé , Tenleva aux lettres et à Tlnstitut le 2 ventôse
(1) Histoire Cl Mémoires de VInsiitut ; Classe d'Hist. Cl de LiU. aoc. t. II. p. 44.
(S) Ibid. page 81.
4i6 JEAN-JACQUES GAUNIEU.
an XIII ( 1 ) , dans la soixaiilc-qiiairk^e année de son âge.
• On serait peul-éirc surpris du dénùment absolu dans lequel il s eiail trouvé , si Ton ne connaissait pas toute rétendue de sou désintéressement et la noblesse de son âme. Ayant appris qu*un de ses amis, qui était dans le commerce , éprouvait de l'embarras dans ses afîaircs, il va le trouver, et lui offre vin^^t mille francs pour laider à en sortir. La proposition est acceptée : Garnier , qui n'avait pas à beaucoup près cette somme , vend sans délai une maison de campagne qu'il avait fait construire à Bougival , près la Chaussée, et dont il faisait ses délices, réunit tous ses moyens , et porta les vingt mille francs qu'il avait oiTerts. Quelque temps après, le débiteur meurt insolvable. On presse Gai*nier de paraître avec les autres créanciei*s ; il s'y refuse opiniâtrement ; • Puisque
• quelqu'un doit perdre , dit-il , la préférence appar-
• tient à ses amis ; je la réclame à ce titre. • Il se conduisit de la même manière envois les liéritirrs d'un autre de ses amis , membre du Parlement , niurt victime de la révolution, ù qui il avait prêté dix ou douze mille francs, et dont la famille restait pies(]ne sans ressuUî'ce : • Ses enfants sont déjà trop mallirn-
• reux , dit-il , je ne demanderai rien, je n'a^gra\iTai » point ietir inforuine. • 11 déchira le hiilet . ri alors (jarnier manquait de tout. Vuilà comme il plaçait SOS économies. •
M. Dacier termine ainsi leloge de Garnier : • S;i-
(i) 21 fêxritT 1805. Il eut pour sucros^cnr, dans la Cbsse d'Iltstotrc et (le Litt^rauirc aDciiMiiio, M. do tîénindo.
!M\Tlirni.N JIII'HKK. HT
vaiil niodoftlA oi Ktiii& pn'ic^iuioii , il nv l'iinivliuil point à se fnire valoir el ne montrait Janiaitt do con- Daiftsances que ce qu'on lui en demandait. Ami de Tindépendance , le seul bien qui eut du prix à ses yeux , il ftVtait toujours restreint, pour la conser\*er, aux plus simples besoins de la nature. Inaccessible à Tambition , à l'intérêt , à la crainte , rien ne pouvait faire fléchir ses principes , ni les lui faire abandonner. Aussi, constant et dévoué , dotix el facile dans le commerce de la vie, tolérant dans ses opinions, jamais il n'a perdu un ami et ne s*esl fait un ennemi : sévère pour lui seul , plein d'indulgence pour les autres , lorsque ses principes les condamnaient , la bonté de son &me les excusait : il savait plaindre les hommes , jamais il ne sut les haïr. Tel a été le vertueux et re»> pectable Gamier , tel a été le sage dont ta mort cause nos regrets. Il n*a vécu qu*un instant parmi baus , mais il vivra longtemps dans notre sonvenir. •
JOUSSE (mathurin).
M. Weiss , qui parle favorablement de màtsubiii JOUSSE , dans la Biographie Univergelle publiée par M. Michaud , commence en ces termes Tartide qui te concerne : « Jossse (Mathnrin) , architecte assez connu pour qu*on doive être surpris qn'aucmi biographe fie lui ait encore acoofdé ta moindre nettiioR ,
448 KATHURm JOUSSB.
ëtail Dé au comnienceinent du XVII* siècle, dans TOrléanais ou l'Anjou , et l'ou peut conjecturer qu1l habilaii la Flèche. • Ces lignes contiennent plasieors erreurs que nous devons rectifier. Il ne peut y avoir d*încertitude sur le pays natal de Mathurin Jousse , car il a pris soin de nous apprendre lui-même qu*il était de la Flèche (1). Il est né dans cette ville le 27 août 1607 , suivant M. Marchant de Burbure (î). M. Weiss a aussi ignoré la véritable profession de Mathurin Jousse : il n'était pas architecte, mais serrurier ; telle esi du moins la profession qui lui est attribuée dans le privilège d*un de ses ouvrages : • Marchand et maistre- serrurier en notre ville de la Flè che. • M. Weiss ajoute : • Il avait de rinstraction , des coniaissances assez étendues en géométrie , et avait fait une étude particulière de Vitnive et des grands maîtres en architecture. Cétait un homme simple, droit, plein de franchise et de loyauté. Cest là , du moins , Tidëe qu'on prend de lui en lisant ses ouvrages , et Ton regrette sincèrement de n'avoir pas réussi à recueillir les détails qui auraient pu servir à faire apprécier davantage cet artiste estimable. • Cet éloge nous parait mérité. A l'âge de 20 ans, Mathurin Jousse livrait aux presses de Georges Griveau, imprimeur a la Flèche, deux ouvrages qui sont encore estimés. L'un est intitulé -. La Fidèle ouverture de tari de Serrurier; la Flèche, t6î7, petit in-fol. Dans ce traité , dont la dédicace est
(i) Dans le tiu^ intime do ces deux ouvrages, LafidèU Onrr^ lure de Cari de Serrurier et le Théâtre de l'art de Charpentier,
(9) Eêtm mu. sur Ui viU€ dh CoUé^e d$ la Flèche, pife 104.
MATHURIIV JOUSSE. 449
adressée aux Jésuites de la Flèche (1) , Jousse a décrit quelques pièces de serrurerie qu'il considérait comme des chefe-d'œuvres. Il s'y trouve des planches assez nombreuses. Duhamel du Monceau paraît avoir fait cas de cet ouvrage : il le ciie dans son grand travail sur Y Art du Serrurier (2). En la même année 1627> et chez le même libraire, Jousse publia le Théâtre de VArt de Charpentier y ermchi de diverses figures j petit in-fol., dcdié à René de la Yarenne, gouverneur de la Flèche. A la suite de cet ouvrage se Irou/e un Brief Traité des cinq or^ dres des Colomnes, avec figures. Il y eut, depuis la mort de l'auteur, trois éditions de son Théâtre de VArt de Charpentier, La première fut publiée à la Flèche en 1692 , squs le litre de VArt de Char peuterie, in-fol. ; la seconde , à Paris , en 1702 , par les soins de Phil. de la Hire , de l'Académie des Sciences, qui corrigea certains passages du livre de Jousse , fit graver de nouvelles planches , et réunit dans un même volume les deux principaux ouvrages de cet auteur, sous ce titre : L'Art de la Serrurerie et de la Charpenterie de MathuHn Jousse, corrigé et augmenté de ce qu'il y a de plus curieux dans cet art, par M. D. L. H. ; Paris, Moette, petit in-fol.
(1) Noas lisoDs dans cette dédicace quelques phrases qui viennent conGrmer co que nous avons dit de la profussion de Mnthurin Jousse. Il parle ainsi de Part du serrurier : « Ayant expérimenté par un long et assiduel exercice que j'en ay faict, depuis un assez bon nombre d'années, tant en diuerses sortes de besongnes et ouurages où m'auez faict Tbonneur de m'employer qu'en plusieurs autres particuliers »
(9) Dticripiion des Arts et Miiiert, par MM* de V Académie des Sektices, in-fol.
450 iiATiiiTiii!« joiite.
Il pnrtiU qiic celle tecoude tfdiiiou Ait proniiiiminii épuisée, car Ch.-Anl. Joniberi eo publiaii nno troisième à Paris , en 1751 , in-rol. , avec de nouvelles gravures sur bois et en taill^^ce (1). Ces deux oa\ rages de Math. Joosse rurent^t^ndant iongiemps eotre les mains de tous les architectes. Nous ne connaissoBs pas le traité suivant attribué à Math. Joosse , par M. Weiss : I^ secret J^Arckiieeiure Jécouvrmèi fidèlement les traits géométriques » coupes ci éérobements nécessaires dans les bâtiments; la Flèche. 16A2 , in-fol. (S).
(1) Nous tisons dans La Franet Unirairê de M. Qocrsrd : c M. Barroii Talné est en potiesskMi d*ini SitppléaMat à cet ouvrage, en manuscrit, qui , selon son catalogiie, est intitalé : 5^^ plément à l'art de CkarpetUerU de Uatk. Jomste , cooleiiiot les notet, additions, éclairdssements et dessins néoesiaim fiovr llnlelHgence de ce Trait >, par les officiers du génie, à MèM&rt%. de 1751 à 1760, S Tol. in- fol , dont un de teste maanscrii» et un de It7 pi. dessinées et lavées. •
(t) SiiîTant M. Marchant de Burlwrc, on a encore de Matliuria Joussc : Iji Pertpectiit potttitx de Victor. Que signifie ce litre? Nous Tignorons.