‹ Histoire littéraire du Maine. Nouvelle édition. Tome secondChapitre 20 sur 32 · BORDIER · texte numérisé non relu

BORDIER

L'abbé Borpier, ancien curé de Champagné, chanoine de l'église du Mans, est auteur de l'ouvrage suivant : Aatinées de l'ex-curé de Champagné, ou Inslructions à un jeune clerc tonsuré; Genève, 17178, in-12. C'est un opuscule de deux feuilles d'impression qui nous est signalé par M. Desportes (1), mais que nous avons vainement recherché. M. Quérard ne le

mentionne pas.

BOTTU (Louis).

Louis Borru, avocat à Lassay, se fit connaître au rédacteur du Journal historique de Verdun par une lettre qui contenait des observations critiques sur l'écrit anonyme du P. Bougeant, intitulé : Amusement philosophique sur le langage des bêles; Paris, 1739, in-12. Le P. Bougeant ayant sur ses entrefaites désa-

(1) Bibliographie du Maine.

LOUIS BOTTU. 461

voué son ouvrage, les observations de L. Bottu ne furent pas publiées.

Dans le numéro du Journal de Verdun du mois d'avril 4745, nous lisons une autre lettre adressée par l'avocat de Lassay au rédacteur de ce journal. Celle-ci concerne une dissertation de Gilbert sur l'étymologie du nom des Français et sur l'origine des Germains. Elle a peu d'intérêt.

Dix ans après, au mois de décembre 1755, L. Bottu fit une autre communication au Journal de Verdun. Un rédacteur de ce journal avait disserté, dans le numéro de juillet, sur une thèse curieuse qui avait été posée, mais non résolue, par Boucher d'Argis, dans ses Règles pour former un avocat. Cette thèse est celleci : une femme peut-elle exercer la profession d'avocat ? L'auteur de l’article de juillet avait prétendu démontrer qu'avant la promulgation du code Théodosien les femmes étaient admises à plaider pour elles-mêmes et pour autrui, et que, jusqu’au dixième siècle, malgré le code Théodosien, cet usage s'était partout maintenu. Il citait à l'appui de son opinion diverses preuves, entre autres celles-ci. Bartole suppose, dans un de ses petits traités, que la vierge Marie et Satan sont assignés devant le tribunal de Jésus-Christ. Satan comparait, tant en son nom personnel que comme fondé de pouvoirs de ses collègues infernaux, suivant acte passé devant notaire royal, l'an 1454, indict. 5, en présence de Raphin, de Mahomet et de Cerbère, té-

moins à ce dûment appelés. Le fond de la cause est une demande en réintégrande contre le genre humain. Marie va parler, quand Satan se lève, salue la cour, prend des conclusions tendant à ce que ladite Mariene soit pas admise à défendre sa cause, et, dans le développement de ces conclusions, allègue l'autorité du code Théodosien. À cela Marie répond doctement, en citant une foule detextesnon moins décisifs et péremptoires, suivant lesquels une femme peut être entendue dans les causes où elle est partie. Les débats clos, Jésus-Christ se prononce et déclare Marie recevable en ses prétentions. Pour conclure, Bartole approuve cette mémorable sentence.

Louis Bottu traita de nouveau la question, sur laquelle l’auteur de l'article de juillet ne lui semblait pas s'être exprimé en des termessatisfaisants. Jamais, suivant Bottu, les femmes n'ont été légalement admises à remplir la fonction d'avocat. Il est vrai que, par exception à la règle, certaines femmes ont été vues autrefois plaidant diverses causes ; mais le code Théodosien réprima cet abus. S'il reparut au moyen âge, c’est qu'alors la possession d’un fief conférant le droit de haute ou de moyenne justice, les femmes nobles exerçaient ce droit sur les terres de leur dépendance, siégeaient, prononçaient des arrêts, et, à plus forte raison, défendaient leurs propres causes, lorsqu'elles étaient assignées pour quelque contention féodale devant un tribunal supérieur. Mais cet usage

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LOUIS BOTTU. 163

ayant été aboli par un concile assemblé dans la ville de Nantes, au dixième siècle, on ne voit pas que, depuis cette époque, quelle que soit l'opinion de Bartole, les fonctions d'avocat aient été remplies par des femmes. Cependant Bartole avait raison. Comme l'auteur auquel il répond, Bottu confond deux choses bien différentes : les femmes plaidant pour elles-mêmes et les femmes plaidant pour autrui. Elles n'étaient pas autorisées à plaider pour autrui, même lorsqu'elles rendaient elles-mêmes la justice. Deux vers cités par d'anciens jurisconsultes vont nous désigner les personnes à qui la coutume défendait, en plein moyen âge, de plaider pour autrui :

Luminibus carens, mulier, muliebria passus, Adjectus pæœnæ servus, puer, actor arenæ (1).

Mais le code Théodosien n'a jamais, au rapport de M. Philippe Dupin, interdit aux femmes de plaider dans leur propre cause, et, conformément au droit ancien, elles peuvent encore dans ce cas plaider (2). Dans le numéro du Journalde Verdun de décembre 1757, Dreux du Radier avait énoncé quelques conjectures sur l’étymologie du mot Pictones (Poitevins), qu'il avait fait dériver de picta, pic, outil ou fer pointu

(1) Nepos de Monte-Albano, De Exceplionibus, dans le Tractatus Traclaluum de Zilelti, t. JT, part. 2, fol. 112, art. 10, num. 43.

(2) Encyclopédie du droit, au mot Avocals.

et convexe, servant à la guerre et à la culture. Dans un article inséré au numéro d'avril 1758, Bottu se déclara peu satisfait des explications fournies par Dreux du Radier à l'appui de ses conjectures et s’efforça d'établir que les Poitevins ayant la même origine que les Bretons insulaires, Picti et Pictones, Brithi et Britones étaient différentes formes du même nom. L'avocat de Lassay fit preuve dans cette notice et d'érudition et d'esprit; mais il eût été mieux avisé s'il se füt abstenu de proposer aucune étymologie tant sur le mot Pictones que sur d'autres. |

Ansart a reproduit dans sa Bibliothèque littéraire la meilleure part des derniers articles publiés par Bottu dans le Journal de Verdun.

BOUCHER (:EaN).

I] faut bien distiguer le Jésuite Jean Boucher, célèbre ligueur, né à Paris, de Jean Boucner, Cordelier observantin, auteur d'opuscules mystiques très-divertissants. Quelle fut la patrie du Cordelier ? On s'accordait à dire quil était du Maine, avant que, dans un article de son Dictionnaire bibliographique, M. Peignot lui donnât pour ville natale la ville de Besançon ;

ce qu'ont répété MM. Jourdain et L. Techener (1). Mais il y a plus d'une erreur dans la notice de M. Peignot. En n'attribuant au Cordelier Jean Boucher qu’un seul de ses nombreux ouvrages, M. Peignot nous autorise à penser qu'iln'a pas obtenu des.renseignements complets sur cet écrivain. Et sur quel témoignage le fait-il naître à Besançon? il ne le dit pas. Voici nos preuves en faveur du Mans, ou du Maine. Le frère Bernardin, général des Cordeliers, accordant à Jean Boucher la permission de publier ses Triomphes de la religion chrétienne, le désigne ainsi : fratri Joanni Boucher, nostræ provinciæ Turoniæ alumno ; et les docteurs, auxquels avait été soumis l'examen du même livre, l'approuvent sous le nom du R. P. Boucher, « observantin de la province de la Touraine. » Or l’auteur des Triomphes de la religion chrétienne est-il bien le Cordelier Jean Boucher dont M. Peignot n'a connu qu'un seul ouvrage, le Bouquet sacre ? Luc Wadding mérite ici toute confiance. Il était du même ordre que J. Boucher, il vivait dans le même temps, il avait fait les recherches les plus scrupuleuses avant de mettre au jour ses Annales et sa Bibliothèque : or il attribue sans hésitation le Bouquet sacre, les Triomphes de la Religion et divers autres traités dont M. Peignot paraît avoir ignoré les titres, à notre Jean

(1) Biographie universelle (Michaud). — Répertoire univ. de bibliographie, 1. I, p. 38.

Boucher, le Cordelier de la province de Touraine. Ajoutons que Luc Wadding ne nous fait pas seulement connaître la province ecclésiastique qui le vit naître; il désigne encorele diocèse, le diocèse du Mans: Joannes Boucher, Gallus Cenomanus. Aussi bien le chanoine Ansart place J. Boucher dans sa Bibliothèque htteraire du Maine, et nous apprend qu'il fit profession de la règle de saint François au couvent du Mans, en l’année 1578. Ce ne sont pas là de simples conjonctures : ce sont des indications précises, qu'il faut tenir pour exactes.

Voici ce que nous savons encore de la vie de J. Boucher. 1] fit plusieurs voyages, l’un en Italie, l'autre en Palestine (1610), et comme il avait obtenu, dès ses débuts oratoires, le renom d’un habile prédicateur, il fut prié de se faire entendre, à Venise, devant l'ambassadeur de France, M. de Champigny, et, sur le Calvaire, devant le R. P. Gaudence Saydant, supérieur des Franciscains de Jérusalem. Il revint ensuite au Mans, et fut élu gardien de la maison conventuelle où il avait pris l'habit. Il remplissait cette charge en 1618, quandil eut quelques différends avec les officiers de la maison de ville. Cette querelle eut nous ne savons quel objet : toujours est-il que J. Boucher publia, dans l'intérêt de sa cause, plusieurs libelles ou factums, et notamment une Lettre anonyme, qui fut contredite dans une Réponse faite en forme de correction fraternelle, mentionnée par Ansart. En 1619,

J. Boucher fit plusieurs sermons dans l’église des Cordeliers de Paris ; en 4622, il prêcha le carême à Saint- Etienne-du-Mont, et la Dominicale de la même année à Saint-Eustache. Il était en 1628 prédicateur ordinaire de la reine. Enfin, suivant Ansart, il mourut au Mans en 1631.

Parlons maintenant des ouvrages de Jean Boucher. Pour connaître sa manière, qui est incontestablement fort étrange, il faut lire ses Œuvres spirituelles, qu'il a rassemblées en un petit volume in-8°, et publiées à Paris, chez Moreau, en l'année 1621. Ce n’est pas le premier de ses ouvrages selon l'ordre chronologique, mais c'est, il nous semble, le plus remarquable, le plus soigné, le plus orné ; l'auteur a dû se complaire à l'écrire et s'applaudir l'ayant écrit. Pour notre part, après avoir rapidement parcouru es premières pages du volume, nous avons éprouvé le désir de les relire lentement. Elles ne pouvaient nous émouvoir; elles ont pu facilement nous égaycr. Il ne s’agit pas ici, hâtons-nous de le dire, du mysticisme qui passionne. Assurément il y a des mystiques entraînants, et, si bien muni que l’on soit contre leurs séductions, on se défend mal de les écouter avec intérêt et de suivre tous les élans, tous les écarts de leur imagination intempérante ! D'où vient cela ? Nous pourrions le dire. Mais ce n'est pas à l’occasion du P. Boucher qu'il convicnt de rechercher quel est l’attrait naturel du mysticisme : une aussi grave question serait ici traitée sans

à-propos. Le P. Boucher n'appartient pas, en effet, à la grande école des Bonaventure, des Tauler, des Gerson ; ses Œuvres spirituelles rappellent moins souvent l'Imitalion de Jesus-Christ que le célèbre Voyage de Cyrano de Bergerac ; son style est moins celui de saint François de Sales que celui de Scarron dans ses épîtres et ses œuvres mêlées. Comme ce jugement peut sembler sévère, nous éprouvons le besoin de le motiver.

Les Œuvres spirituelles du P. Boucher se composent de neuf Traitez, « très-utiles, dit l’auteur, pour l’en- « tretien des âmes en l'amour de Dieu. » Le premier des traités est l'Orpheée chrétien. Cet Orphée se présente devant l'assemblée des fidèles avec une lyre, et , cettelyre a dix cordes qu'il fait vibrer tour à tour. Les sons de la première expriment la bassesse de l'homme ; ceux de la deuxième, les horreurs du péché; ceux de la troisième, les tristes sanglots de la mort ; ceux de la quatrième et des cordes qui suivent expriment les horreurs du jugement, le bienfait de la création, les joies de la rédemption, de la vocation, de la justification. Ces cantates ne sont pas d’un style toujours noble; on peut d’ailleurs y signaler plus d'un contre-sens lyrique : cependant il faut aussi reconnaître que, sous les doigts de l'Orphée chrétien, la lyre aux dix cordes rend quelquefois des sons heureux. Le deuxième traité que contiennent les Œuvres spirituelles a pour titre : Les six Ailes mystiques de Séraphin Porte-Feu : ces

ailes sont la pauvreté, la chasteté, l'obédience, le respect et la crainte, l’oraison et la contemplation. Il est difficile de concevoir rien de plus singulier que le fond et la forme de ce traité : ou, pour mieux dire, après l'avoir lu, on se demande quel en est le sens; c’est le récit d'un rêve, d’une extase, et l’auteur fait ce récit dans un idiome auquel ne peutrien entendre un homme doué de raison. Viennent ensuite le Triomphe de l'Amour et de la Mort sur la Vie et le Triomphe de la Vie sur la Mort. Le premier de ces triomphes est une narration fantastique de la mort de Jésus, s'offrant en victime sur le Calvaire pour expier les péchés des hommes; le second est la résurrection de Jésus soulevant la pierre de sa tombe, et venant interrompre les chants d’allégresse dans lesquels la Mort célébrait sa victoire. Ces deux traités sont de véritables poëmes. Après avoir fait une large part au mauvais goût de l'auteur, il faut ici reconnaitre que son audace n'est pas toujours malheureuse : le seul mérite de ces compositions étranges est l'invention, et le P. Boucher est quelquefois, sous le rapport de l'invention, assez bien inspiré. Il est peut-être opportun de faire remarquer, à l'occasion de ces deux poëmes en prose, que la création d'une mythologie chrétienne n'est pas nouvelle. Nous retrouvons, en effet, dans les compositions mystiques du P. Boucher et de quelques autres théologiens de son école, la plupart des personnages fabuleux que M. Edgar Quinet a mis en scène dans son Ahasverus,

et, sans aucun doute, le P. Boucher connaissait quelques-uns de ces drames du seizième siècle, dans lesquels les Séraphins, les Gloires célestes, les Vertus et les Vices remplissent toujours les rôles principaux. Nous n'avons pas le dessein d'analyser tous les traités qui composent les Œuvres spirituelles du P. Boucher : il nous importait seulement d'en définir le genre. Voici les titres des traités auxquels nous négligeons de nous arrêter : Les pleurs sacrés de l’âme repentante, Les soupirs languissants d’un esprit affligé, Les saintes flammes de l'Epoux, Les saintes flammes de l'Epouse, Le Mariage sacre de l'Epoux et de l’Epouse, et enfin Le divin portrait du Phénix éternel. Ces titres ne sont pas plus précieux, plus bizarres, que ne le sont les traités eux-mêmes. Il nous faut maintenant faire connaître le style du P. Boucher. Le fragment que nous allons emprunter à l'Orphée chrétien nous épargnera tout commentaire. — Que l’on soit attentif. Le poëte touche la huitième corde de sa lyre, celle qui exprime les joies de la vocation, et voici ce qu’elle fait entendre :

Vous m’appellâtes de vrai, ô Bonté Éternelle! Non pas pourtant que vous eussiez affaire de moi, mais parce que vous saviez bien que j'aurais besoin de vous.

Vous m’appelläles comme un bon père son enfant, pour lui départir mille baisersetembrassementspaternels.

Vous m’appellâtes comme un prudent seigneur son vassal et serviteur, pour lui faire entendre sa volonté.

Vous m’appellâtes premièrement par vos serviteurs, hérauts du ciel. Mais je ne fis pas semblant de les entendre ; de quoi vous fütes fort offensé : néanmoins vous ne laissâtes pas de m'envoyer, par d’autres messagers destinés à cette fin, plusieurs belles lettres, dont les unes étaient écrites de votre propre doigt, comme était Ja loi, et les autres en style et de la plume de votre Saint-Esprit, par la main de vos secrétaires d’élat, comme étaient mille beaux et religieux écrits des saints docteurs.

Mais, hélas! je ne fus pas moins aveuglé à leurs écrits que sourd à leurs discours, car je ne pris pas la peine seulement d'ouvrir les lettres pour les lire; tellement que j'avais des yeux et ne voyais goutte, je portais des oreilles et n’entendais point.

Que fites-vous à cette heure-là, cher Seigneur, voyant que vous n’aviez su avoir raison de moi par les harangues de vos légats et par les lettres portées par vos courriers? Vous priîtes la peine de me venir appeler vous-même (ô quelle charité!); mais de malheur trouvant la porte fermée (las ! aussi était-il nuit : nuit de péché et d’ignorance), vous commençâtes à heurter brusquement et à crier hautement, pour montrer que vous ctiez pressé du désir d’entrer dans mon cœur. Lors mon âme demi endormie, demi éveillée, mais tout entièrement troublée, haussa un peu la tête, mit l'oreille aux écoutes, et comme tout éperdue et tremblante, n’osant seulement respirer de peur de faire du bruit, en peine de savoir qui l'était ainsi venue importuner de nuit.

Mais incontinent elle vous reconnut à la parole, car il me souvient que vous l’appellâtes ainsi :

« Ouvre-moi, ma sœur, mon épouse et ma bien-aimée, car la terre est pleine de rosée, et mes cheveux couverts du serein de la nuit. » O Dieu ! quels agréables discours,

quels doux artifices d'amour pour la dompter, si elle n'eût point été indomptable.

Premièrement vous l’appellâtes votre sœur, comme si vous eussiez voulu dire : « Ne t’excuse point de m’ouvrir à celte heure de nuit, car tu es ma sœur et je suis ton frère. Quelle liberté n’est pas donnée au frère et à la sœur ?.... Mais y a-t-il point quelque contention et débat entre toi et moi, qui t’empêche de m'octroyer cette faveur? Cela arrive souvent entre le frère et la sœur. Eh bien donc, si tu ne veux ouvrir, comme ma sœur, ouvre-moi en qualité d’épouse, car tu es ma femme. Il y a plus de cinq mille ans que je te fais l’amour, que je brûle d'affection de t'avoir pour mon épouse légitime. Tu sais bien (si tu n’es trop ingrate et légère) les beaux présents que je t'ai faits par nom de mariage : tu les as reçus. Que si tu les as perdus, tu ne laisses pas pourtant d’être toujours engagée; tu ne t’en saurais dédire, car le caractère ineffable que tu portes en fera foi à tout jamais.

a Ouvre-moi donc, chère épouse. Qui est-ce qui te retient ainsi paresseuse? Est-ce la crainte du blâme ? cela ne peut, car n'est-il pas permis à un mari d'entrer au logis de sa fidèle compagne à toute heure ? Mais serait-ce point quelque divorce entre toi et moi, qui me contraigne maintenant me séparer de toi et faire deux ménages ? Cela arrive aucune fois entre deux époux. Sus donc, ouvre-moi maintenant, sinon en qualité de sœur ou d'épouse, au moins comme amante et aimée, car Lu es ma bien-aimée, que j'aime si fort que toutes les oppositions de la mort et de l’enfer n’ont jamais pu rompre ce lien amoureux... Mais si tu n’es infidèle et trompeuse, tu m'aimes bien aussi; car je L’y ai trop étroitement obligée. Aussi me l’as-tu promis en présence de tes soupirs lan-

guissants, et au conspect de tes larmes ondoyantes, que tu versais si largement durant je ne sais quelle nuit d’ennui, en laquelle me cherchant tu ne rencontrais que des fantômes, et que tes bras, au lieu de m’étreindre, n’embrassaient que des ombres. »

Voilà, doux Sauveur, les beaux discours que vous teniez à cette paresseuse, criant à ses oreilles et frappant à sa porte. Mais voyant qu’elle ne se hâtait point de vous ouvrir, vous la pressâtes de si vives raisons, qu'elle fut contrainte enfin de se rendre. Car, redoublant vos requêtes, vous y ajoutâtes encore : « Ouvre-moi, je te prie, chère sœur, sainte épouse, douce amie, car ma tête est pleine de rosée et mes cheveux tout mouillés du serein de la nuit.» Comme si vous eussiez voulu dire : « Si l’amour ne peut vaincre ton cœur, au moins que la pitié touche ton âme... Eh! cruelle! ne vois-tu pas l’incommodité que je reçois ? Eh! ingrate! ne vois-tu point l'extrémité où je suis? Sors, sors un peu du lit de ton péché et regarde seulement l’état où je suis réduit. Ah! si tu savais, si tu pouvais et voulais considérer un peu, je m’assure bien que tu m’ouvrirais ton cœur, fusses-tu cruelle comme un tigre, farouche comme un lion, dure comme un rocher et froide comme un marbre; je m’assure que tu m’aimerais de toute ton affection, tu aurais quelque ressentiment de moi plus que tu n’as, si ta vanité ne t’aveuglait point, si le monde ne t’offusquait point et si tu pouvais voir comme ma tête est mouillée et mes cheveux tout moites du serein. Mais, - hélas! quelle rosée! ce n’est que du sang. Mais, mon Dieu, quel serein! ce ne sont que crachats. Et si. en cette triste nécessité, je n’ai rien pour me couvrir la tête qu’un triste faisceau d’épines que j'ai trouvé à l'aventure. Mais triste chapeau, qui, pour me garantir d’eau, me

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noie tout de sang. Ouvre-moi donc, s’il te reste quelque humanité...»

Voilà, cher Seigneur, comme vous nous appellez tous en votre lumière adorable.

Ce n'est pas là de la poésie : ce n'est pas même, à proprement parler, de la théologie mystique; c’est plutôt de la théologie burlesque. Ce genre a été spécialement cultivé par les Franciscains : les sermonnaires sortis de leur école, dans les dernières années du seizième siècle, ont tous ou presque tous cette étrange allure; mais il nous semble qu'aucun d'eux nese laissa mener aussi loin que le P. Boucher par le démon de Ja fantaisie.

Ce fut, avons-nous dit, vers l'année 1610 qu'il entreprit d'aller visiter les lieux saints. Son voyage fut long et pénible : il ne revint en Europe qu'en 1612, après avoir séjourné six mois à Jérusalem, où il prêcha l'Avent et le Carême, et avoir parcouru la Phénicie, la Syrie, la Grèce, la Sicile et l'Italie. Il a raconté les diverses circonstances de ce pèlerinage dans un volume dont voici le titre : Bouquet sacré, compose des Roses du Calvaire, des Lis de Bethleem, des Jacinthes d'Olivet et de plusieurs autres belles pensées de la Terre Sainte; au Mans, François Olivier, 1614, in-8° (1). Le livre contient bien tout ce que le titre annonce. II

(1) Autres éditions : Le Mans, 1616, in-80; Paris, 1620, 1623,

1626, in-8°; Rouen, 1644, 16,9, 1698 et 1738, in-12; Lyon, sans date.

n'y faut pas chercher de renseignements géographiques. «Le P. Boucher, dit Le Gouz, décrit hardiment « ce qu'il n'a vu que de loin. Ce qu'il dit de la ville du « Caire, des pyramides d'Egypte, du puits de Joseph « et d'Alexandrie, fait assez voir qu'il n’y a jamais « été. » Mais si l'on a du goût pour les descriptions allégoriques, pour les caprices d’un esprit déréglé, on trouvera dans ce livre de quoi se satisfaire. Quelle impression ne devait pas causer la vue de Jérusalem, du Calvaire, de Bethléem, du Jourdain, à un enthousiaste comme l'était notre Franciscain! et comment aurait-il pu décrire sans emphase les choses qu'il avait vues dans ces lieux pleins de souvenirs! Que l'on se représente l'Orphée chrétien accordant sa lyre devant chacune des stations de la montagne sainte et célébrant sur le mode le plus fantastique le sacrifice, les mérites et les douleurs de Jésus; ou bien encore, assis sur quelques débris du temple de Salomon, et conversant avec Jérusalem sur son antique gloire et sur sa désolation présente !

Les éditions nombreuses qui ont été faites du Bouquet sacré nous attestent qu'il obtint un grand succès. Ce succès fut sans doute un encouragement pour le P. Boucher, cr nous le voyons, dans les dernières années de sa vie, à l'âge où l'on ne recherche guère que le repos, livrer à l'impression une série de volumes dont quelques-uns nous paraissent avoir été l'œuvre de sa jeunesse. Nous mentionnerons d'abord : Les

magnificences divines chantées par la Vierge sur les montagnes de Judée et prêchées dans l'Eglise des PP. Cordeliers de Paris, l'an 1619, par le P. Boucher. Paris, Moreau, 1620, in-8° {1). Ce volume est plein de facéties : il ressemble beaucoup aux Œuvres spirituelles qui furent publiées l'année suivante. En cette année 4621, son éditeur habituel, Moreau, imprimait : l'Olympe français, à monseigneur messire Nicolas de Verdun, conseiller du roi en ses conseils, etc., par leR. P. Boucher, mineur observantin ; Paris, in-4°. Les titres que Boucher donne à ses livres sont toujours des énigmes, et nous n'aurions jamais deviné celle que contiennent ces mots Olympe français, si l’auteur n'avait pris soin de nous l'expliquer. Plutarque raconte que les beaux esprits d'Athènes, pleins d'enthousiasme pour les mérites de Périclès, se plurent à l'élever au-dessus de tous ses contemporains en l'appelant l'Olympe de la Grèce. C'est ainsi qu'il faut comprendre le premier mot de l'énigme. L'Olympe du P. Boucher n'est pas, en effet, une montagne, mais un homme qui, dans la France du dix-septième siècle, est supérieur à tous les autres par ses vertus, par son éloquence, par sa sagesse, autant que Périclès, au témoignage de Plutarque, l'était aux plus grands capitaines, aux plus habiles législateurs, aux plus illustres philosophes de son temps. Or cet homme, au-dessus de

(1) Autres éditions : Paris, 1626, in-8°; Paris, 1629, in-&. Voir Léon Techener, Répert. univers. de bibliogr, L. I, p. 38.

tous éminent, cet Olympe français, où le chercher ? où le trouver? quel est son nom dans la langue des simples mortels? 11 siége quotidiennement dans les conseils du prince, et s'appelle M° Nicolas de Verdun. Tel est l’autre Périclès. Que contient donc le volume du P. Boucher ? rien de plus que le panégyrique de ce Nicolas de Verdun. On lisait, on admirait ces bouffonneries en l'année 4621 : mais, hélas! la renommée du Plutarque français n'a pas été plus solide, plus durable que celle de son héros! | Nous avons encore du P. Boucher : Sermons ou Trésors de la Piété chrétienne, cachés dans les Évangiles des dimanches de l’année ; Paris, Boullanger, 1623, in-8° (1). Ces sermons, au nombre de trentesept, sont, pour la plupart, ceux que l'auteur avait récités, durant l'année 16292, aux paroissiens de Saint-Etienne-du-Mont et de Saint-Eustache. Voici le titre d'un autre ouvrage du P. Boucher que nous n'avons pu découvrir : Pensées angéliques, ou Méditations pieuses sur la Salutation angélique; Paris, in-12. Le plus grave de tous ses écrits est intitulé : Les triomphes de la Religion chrétienne, contenant les résolutions de trois cent soixante et six questions, etc., proposées par Typhon, maître des impies et libertins de ce temps, et répondues par Dulithée; Paris, Sonnius, 1628, in-fol. Ces trois cent soixante-six ques-

(1) Autre édition: Paris, 1629, in-8°.

tions, suivies de réponses en nombre égal, sont divisées en six livres, quiont pour objet la foi, l'écriture sainte, la création, la rédemption, la providence et l'âme humaine. C'est à l'occasion de ce livre que Boisrobert adressa le sonnet suivant à Jean Boucher :

Incrédules esprits à la voix des prophètes,

Dont la langue infectée et le discours maudit

Au fils du Dieu vivant tout pouvoir interdit,

Sans qu’un foudre vengeur tombe dessus vos têtes; Monstres d’impiété, si tant d’âmes parfaites

Qui du Verbe incarné la merveille ont prédit,

Si tant de saints esprits n’ont point eu le crédit De vous tirer encor de l’erreur où vous êtes,

Jetez ici les yeux et lisez à genoux

Ce volume sacré, qui, triomphant de vous, Surmonte la malice et brave l'ignorance!

Il faut qu’on le traduise en langages divers,

Et que, passant bien loin les bornes de la France, Ïl fasse triompher la foi par l’univers !

BOUCHER-DESMANIÈRES (3ACQUES-ANSELME).

Jacques-Anselme BoucHEerR-DESMANiÈRES, né à Mamers, clericus Mamertinus, a fait un poëme latin en l'honneur de P. Rogier du Crevy, doyen de la colléglale de Nantes, nommé évêque du Mans en 17412.

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