MICHEL BOURRÉE
laume Bourdin s’est, à notre jugement, rendu coupable de ce délit ; délit d'outrage à l'égard d'un mystère, avec diverses circonstances aggravantes; versification lourde ct gauche, incorrections grammaticales, jeux de mots pauvres d'esprit.
BOURRÉE (micneL).
On lit dans la Bibliothèque de La Croix du Mainc: « Michel Bourne, sieur de La Porte, avocatau « siége présidial et sénéchaussée du Maine, poëte la- « tin et français. Il a écrit plusieurs poèmes en l’hon- « neur de saint Julien, premier évêque du Mans, « imprimés à Angers et au Mans. Il a écrit plusieurs « Noëls ou Cantiques sur l'avénement de Jésus-Christ, « imprimés au Mans. Il a davantage composé en « vers français le paranymphe du mariage du roi « Charles avec Madame Elisabeth d'Autriche. Ode « Panégyriquedu Maine, imprimée à Angers; elle con- « tient l'éloge des Manceaux, etc., etc. Elégie sur le « trépas de Madame d'Averton au Maine, nommée « Françoise de La Chapelle, femme de messire René de « Bourré, chevalicr de l'ordre du roi, scigneur de
« Jarzé, Chemiré ct Avrillé, etc., ete., imprimée au € Mans. Il a écrit plusicurs autres poëmes français en « la louange de MM. de Rambouiïll:t, et entre autres « de M. le révérendissime cardinal de Rambouillet, « Charles d'Angennes, évêque du Mans, tant alors « qu'il faisait son entrée en ladite ville qu'autrement, « [a écrit plusieurs tragédies et comédies françaises, « desquelles je ne sais pas Les titres. J'ai autrefois vu « celle qu'il fit en latin sur la mort de M. de Guise, « tué par le sicur de Meray, surnommé Poltrot, mais « elle n'est encore imprimée, non plus que ses autres « œuvres. I florit au Mans cette année 1584, s'adon- « nant du tout à sa principale profession, qui est la « jurisprudence. Son grand-père s'appelait Jean Ory, « avocat au Mans, l'an 1530 ou environ. »
Il semble y avoir, dans cette notice, une contradic-
tion manifeste. Après avoir indiqué les lieux divers où urent, dit-il, imprimés les poëmes principaux de Hichel Bourrée, La Croix du Maine déclare qu'aucune des œuvres de cetécrivain fécond n'avait encore vu le jour en 1584. Mais nous devons chercher à mettre La Croix du Maine d'accord avec lui-même, et peut être ces mots autres œuvres signifient-ils des poëmes autres que ceux dont il a précédemment parlé. I n'y a pas de note sur cet article dans l'édition de Rigoley de Juvigny, ct aucun des ouvrages attribués à Michel Bourrée par La Croix du laine ne se trouve dans les Catalogues que nous avons consultés.
BOUSSARD (crcorrroy).
Geoffroy Boussann raconte lui-même l'histoire de
sa vie, en quelques pages cmphatiques et amères, dans une préface dont nous allons traduire et commenter les passages les plus intéressants :
« Aaledictus onnis qui confidit in homine ! C'est pourquoi je reviens vers toi, Ô mon Dieu, qui par la bouche d'un de tes serviteurs as dit : Domine, refuqium factus es nobis. Les autres écrivains ont coutume de dédicr leurs ouvrages à quelque mortel qu'ils s'efforcent de rendre illustre avec mille mensonges, dans le dessein de capter par ces flattcries une vaine faveur : un homme cruel est pour eux appelé les plus humain des hommes; le plus brutal est le plus bicaveillant; le dilapidateur des deniers publies est le père de la patric; qui renverse et foule aux pieds toute loi ct tout droit, est un modèle de justice et d'équité. Voilà leurs | coupables impostures. Je ne nomme pas ces flatteurs, effrayé de leur nombre, écrasé par leur multitude, et ayant d'ailleurs quelque pitié pour leur infamic.
Et, pour dire la vérilé sur moi-même, oui, je le
confesse, j'ai quelquefois suivi leur coupable mode, et j'avais dernièrement encore résolu de faire comme
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ceux, par vanité, par gloriole, et J'avais écrit l'épitre dans laquelle je dédiais ce livre, si peu qu'il vaille, à un des premiers dignitaires du parlement de Paris, dont, il y a peu de temps encore, je fréquentais la maison. Mais quand, Ô mon Dieu, par un don de ta gräce, je reconnus en quelles ténèbres je marchais, sur quelles illusions j'avais fondé de vaines espérances, faisant un retour sur moi-même, je me suis arrêté, j'ai réfléchi sur la voie que je devais suivre et je suis revenu vers toi. »
Boussard en fait l'aveu, sa conversion n’a pas été
facile. Il était bien engagé dans la voie d'où la grâce divine est venue le tirer : « Oui, dit-il, auparavant
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et depuis longtemps j'avais apprécié toute la vanité des choses du siècle, et, soupirant, gémissant, je t'invoquais souvent, Ô mon Dieu, dans le fond de mon cœur ; mais la violente folie qui me liait, qui m'enchainait, qui me conduisait à sa guise, qui me précipitait vers les biens de ce siècle périssable, ne me permettait pas de longtemps penser à toi; mes yeux étant aveuglés, mon esprit errait vaguement en des routes obscures, et j'ambitionnais les honneurs, j'aspirais après les dignités, je poursuivais tout ; un goût pervers me portait comme un fiévreux à désirer le plus les choses les plus contraires à ma santé... » Mais enfin cette fièvre s'est calmée, est guéri, et, ne demandant plus rien au siècle, ne lui offre rien. Ainsi n’aura-t-il plus désormais
GEOFFROY BOUSSARD. 195 qu'un superbe dédain pour ce grand personnage qu'il avait récemment honoré d'une épitre dédicatoire. Son cœur pénitent n’adressera plus d'hommages qu'à Dicu. Cette déclaration faite, Boussard va nous raconter Îles épreuves de sa vie.
« Jeune encore, dit-il, à l’âge de dix-sept ans, je « vins à Paris, cette cité fameuse, la plus renommée « du monde entier et par ses vices et par la culture « des lettres. Quand je fus dans cette Babylone, tu « me conduisis d'abord, Ô mon Dicu, par un don de « ta grâce, dans ton illustre maison de Navarre. Je « dista maison, car, sainte et saintement pudique, elle « ne cesse d'entretenir pour toi une pépinière de jeunes « arbustes, qui portent des fruits en leur temps, ct « qui, transplantés au loin, décorent le monde entier. « Elle est la retraite des Muses, l'exemple de toutes « les vertus, le sanctuaire de l’éloquence, la colonne « de la religion, le séjour de la pudeur : que dirai-je? « elle est le sol où ont été semées toutes les bonnes « choses que possède l'univers. »
A cet éloge du collége de Navarre l'auteur ajoute le panégyrique des plus célèbres docteurs qui ont occupé les chaires de cette maison. Puis il continue en ces termes : « Il est vrai de dire que je ne marchais « pas sur leurs traces avec assez de zèle. Aveugle, « insensé que J'étais! je suivais la voie mauvaise, la « voie du vulgaire, m’écartant de tes sentiers, Sei- « gneur, comme une brebis malade qui s'éloigne du
sacré troupeau. J'ai donc grandi dans ce saint asile,
«où j'ai quelque peu profité dans l'étude élémentaire
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des arts, ayant obtenu de ta grâce des professeurs vertueux et érudits, sous lesquels, à la fleur de mon adolescence, j'ai été successivement élevé à tous les grades qui, suivant l'antique usage de l'école de Paris, sont accordés à ceux qui se livrent aux études libérales. Pour gagner ces grades, pour les conserver, que de fois, Seigneur, n'ai-je pas péché ? Tu le Suis ; je lc sais, moi aussi, mais moins bien que toi!... Quand j'eus quelques annécs de plus, je me consacrai, malgré mon inexpérience, à former quelques jeunes gens peu nombreux que l'on voulut bien conficr à mes soins ; j'adoptai cc parti, d'abord pour gagner de quoi vivre et de quoi me vêtir, car, privé de mon père ct de ma mère, je ne pouvais espérer que de toi, Scigneur, un secours à ma détresse, et ensuite pour me fortifier dans la connaissanec des lettres saintes. Ainsi je passai quelques années, et, quand vint le temps déterminé par les règlements universitaires, je me fs initier aux études sacrées, aspirant avec une audace téméraire au premicr grade qu'obticnnent les élèves de la faculté de théologie. »
Poussard raconte ensuite avec quelques détails que, us Îe temps où il se livrait tout entier à ces études,
il fut atteint d'une fièvre aiguë, et que, sauvé de la mort par la grâce divine, il monta de degrés en degrés
jusqu'au grade suprème de l'enseignement scolastique, le doctorat en théologie. S'il faut l'en croire, il ne méritait pas cette dignité; mais nous avons licu de supposer que, lorsqu'il fait de lui-même si peu de cas, sa modestie n'est pas sineère. Ce qui nous conlirme dans cette opinion, c'est qu'il n'oublie pas de mentionner qu'à cette époque de sa vic il était recherché par les hommes les plus haut placés dans l'estime du prince, viri clarissimi etsumma auctoritate pollentes ; que plus d'une fois il rédigea pour plusieurs d'entre eux les discours qu'ils vécitèrent dans le parlement, ct qu'il fit même un jour, pour un membre du conseil du roi, unc traduction de quelques opuscules latins, dont il réclame le prix et la gloire. Ce sont là des souvenirs un peu vains dans l'esprit d'un homme qui parait faire si bon marché de lui-mème ; ct quand Boussard ajoute : Jnnumerabilia alia silere me cogit pudor, quæ allorum causa tam diligenter quam libenter efficiebam, on ne croit pas à cette fausse pudeur, on tient pour suspecte cette ostentation d'humilité.
Après avoir, au courant de la plume, imploré de la grâce divine le pardon de ses égarements passés, Boussard recommence le récit des tribulations que lui a fait éprouver la profession d'écrivain aux gages d’autrui : «Appelé souvent et trop souvent par quelques « hommes grands selon le siècle, par des patriciens, « par des membres du sénat, je les ai servis, j'ai tra-
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duit en latin les discours qu'ils devaient prononcer; ils ont eu les applaudissements, moi la peine ; ils ont eu la gloire, moi le travail... : ils croyaient me payer assez et au delà, alors qu'ils m'invitaient à leur table. Quand j'ai eu besoin d'eux, soit pour moi, soit pour mes amis, ils ne m'ont pas reconnu, ils ne se sont rappelé rien de mes services passés ; je les ai trouvés plus fâcheux à mon égard que des gens avec lesquels je n'aurais jamais eu aucun rapport. [ls se figuraient que j'avais été mis au monde à cause d'eux, et qu’ils m’avaient fait trop d'honneur en me chargeant de les suppléer dans l’accomplissement des devoirs de leur charge... — Je viens à leur hôtel, pour leur demander un bon office. Je frappe trois fois. Un valet daigne à peine me répondre, et m'introduit en toussant, en fronçant le sourcil. Je reste debout devant le vestibule, je demande le maître de la maison, qui jadis m'appelait, moi, son maitre (magister) : le valet me répond qu'il ignore où il est. Une servante tourne dans toute la maison, en parcourt tous les recoins. Le maître y est, elle le sait, elle sait aussi que je le demande; maisil se repose, il dort, ou il joue aux dés, ou, je rougis de le dire, il s’ébat avec une courtisane. Le valet revient, et, l’air contrit et me faisant la moue, il me dit, le menteur! que son maitre est sorti. Je reviens donc dans mon modeste asile, las, indigné, et vomissant contre l’ingrat toutes sortes de malé-
« dictions... » Voilà une peinture fort curieuse des mœurs du temps. Certes, la condition de l’homme de lettres est bien changée depuis cette époque. Ceux de nos écrivains qui s’abaissent encore devant les grands du monde suivent en cela leur penchant personnel. On n'a plus coutume d'écrire aux gages d'autrui.
Mais écoutons la suite des doléances de maitre Boussard. Non-seulement il a fort à se plaindre des patriciens qui ont mal payé ses traductions, ses discours, ses mémoires ; les puissances de l'Eglise ne l'ont pas mieux traité. Il avait (il s'en repent) servi dans ses intrigues un méchant homme, qui, à l’aide de moyens réprouvés, s'était élevé jusqu'à l'épiscopat. Boussard, le considérant comme sa créature, pensa qu'il pouvait lui demander, à titre de récompense, quelque charge ecclésiastique. Comment fut accueillie sa requête? Il se vit préférer par ce traître (nous ne traduisons pas l'épithète beaucoup plus énergique de scortator) un autre théologien qui n'avait aucun titre à sa reconnaissance. «Mille autres encore, dit-il, m'ont trompé; mais « ilen est un dont je ne puis ne pas parler. C'était « un homme docte, instruit, très-lettré, très-savant, « grave, doux, libéral, et qui passait pour avoir une « vie pure et intègre. Aussi gagnait-il facilement le « cœur de toutes les personnes qui s'approchaient de « lui, Cependant je n'ai pas rencontré parmi tous mes « contemporains un homme à ce point astucieux,
rusé, fourbe, habile à feindre et à dissimuler, ambiticux et prompt à s'accommoder à l'air du temps. J'étais autrefois tellement son ami qu'il semblait me confier tous les secrets de son cœur, ct m’associer à fous ses desseins ; À cause de mon commerce trop intime avec cet homme la plupart de mes collégues à l'Université me portaient envie. Mais, sans avoir rien fait pour l'accroissement de ma fortune, il me laissa de côté. Comblé, pour sa part, de tous les dous de la faveur, il ne songea qu'à lui-même, aux sicns, à sa famille presque ruinée ; il s'employa de tous ses efforts à la relever de son abaissement et fit ses affaires de telle sorte qu'il a maintenant dans toute la France des parents dispersés, devenus riches à ce point qu'ils ne se proposent plus sculement d'acquérir des champs, des maisons de campagne près ou loin des villes, mais encore des provinces, des régions entières, presque des royaumes. Cet honnète homme, comme vous le voyez, ce parfait honnête homme m'atrop cruellement trompé. II m'avait, disait-il, destiné une charge considérable dans uneillustre église, le roi consentant ct la cession de cette charge étant faite à mon profit par une personne qui, depuis longtemps, en jouissait sans conteste. Voyant que le roi m'était favorable, il promettait de m'aider; mais il mentait. Pour remplir, en effet, sa promesse, cet homme de bien appuyait contre moi de ses intrigues un rival qui
m'avait été suscité par un de ses plus proches parents. C'est là ce que toute la ville de Paris peut hautement attester. Voilà la bonne foi des évêques! Voilà leur sincérité, leur probité, la solidité de leurs promesses Get homme de bien, après de nombreux services rendus au roi, au royaume, est enfin devenu, par la faveur du roi, pasteur d’unc église, et comme il dominait, avec ta permission, mon Dieu, l'esprit du roi, marchant toujours à ses côtés, il quitta bientôt celte église et obtint un siége plus élevé, non pour s'élever et se distinguer lui-même davantage, mais pour faire attribuer Le siége qu'il laissait à un de ses parents, qui ne lui ressemble guères, un homme de rien, qui rit de tout, qui affecte de tenir en mépris tous les gens de bien, qui n'est pas le pasteur, mais le tondeur des brebis dont il n'a pas reçu de toi la garde, ô mon Dieu, mais de son oncle... »
En somme, Boussard n'a rencontré dans ce monde
que des ingrats, dont il serait trop long, dit-il, de citer tous les noms ct de raconter toutes les pertidies : aussi ne croit-il plus qu'aux récompenses de l'autre vie, et, pour toujours fuyant lès hommes, 1ldit et redit, car c'est le refrain de tous ses paragraphes : Afeledictus omnis qui confidit in homine!
C’est en l'année 4522 que Geoffroy Boussard a fait
cet inventaire de toutes ses disgräces, au début d'un commentaire sur les sept Psaumes de la Pénitence. Il
est, dit-il, pénitent. Non, il est chagrin. Il se croit malheureux, il a de laigreur ct se plaint; mais il ajoute à sa plainte tant de médisances et peut-être de calomnies, qu'il fait beaucoup douter de la naïveté de sa conversion. Ce client qui déclame avec tant de véhémenee contre l'ingratitude de ses patrons, parait moins un dévot contrit qu un mondain dépité. Racontons à notre tour plus simplement ce que nous savons de sa vic. Ce récit prouvera peut-être qu'il est injuste envers le monde en le quittant, lorsqu'il l'incrimine avec tant d'amertume.
Boussard nous apprend qu'il vint à Paris âgé de dixsept ans; mais il omet de nous dire en quelle année. Assurément ce n'est pas une affaire du plus haut intérêt que la désignation précise du jour natal de Geoffroy Boussard, et cependant il s'est élevé sur ce point une curieuse controverse. Jean Liron, dans ses Singularites historiques (1), s'emporte assez vivement contre de Launoy qui, dit-il, faisant venir Boussard à Paris en 1456, le suppose né en 1439. Ainsi, dit Liron, Boussard aurait écrit à l'âge de quatre-vingts ans un livre qu'il a désigné lui-même comme l'ouvrage de sa première vieillesse. Après Jean Liron, Ansart répète cette date de 4456 et ne la discute pas ; mais il traite avec beaucoup de dédain l'autorité de maître Jean de Launoy, et dénonce, dans l’article publié par l'historien