‹ Histoire littéraire du Maine. Nouvelle édition. Tome secondChapitre 24 sur 32 · Tome III, p. 5l et suiv · texte numérisé non relu

Tome III, p. 5l et suiv

du collége de Navarre, plusieurs autres erreurs signalées déjà par dom Liron, qu'il ne cite pas. M. Tabaraud, dans la Biographie universelle, et M. Pesche, dans son Dictionnaire, adoptent aussi, sur la foi d'Ansart, cette date de 1456, critiquée, mais, toutefois, acceptée à défaut d’autres renscignements par dom Liron. Nous allons maintenant énoncer un simple fait, qui résoudra, nous avons lieu de le croire, cette grave difficulté. Ce fait, c'est que Jean Liron a contredit de Launoy sans avoir lu son texte avec l'attention convenable, et que les biographes postérieurs ont naïvement copié Jean Liron sans s'inquiéter du reste. En effet, cette date de 1456, qui a si fort embarrassé l’auteur des Singularilés historiques, n'est pas dans l’article biographique de Jean de Launoy : il y a 1466. Et cette date, qu'il y a lieu de croire vraie, non-seulement parce que de Launoy pouvait en vérifier l'exactitude sur les livres du collége de Navarre, mais encore parce qu'elle concorde avec les judicieuses observations de dom Liron, nous indique que l'année natale de Boussard n'est pas, comme nous le disent la plupart des biographes, l'année 1439, mais bien l'année 1449.

Ïl naquit au Mans, où sa famille était fort ancienne et fort considérée, quoique peu riche. En 1466, alors âgé de dix-sept ans, il vint étudier la philosophie au collége de Navarre, et fut ensuite professeur dans cette faculté. Vers l’année 1478, il abandonna la philoso-

phie pour la théologie, et, après avoir interprété avec un grand succès, devant de nombreux auditeurs, Îles Sentences de Pierre le Lombard, il obtint les insignes du doctorat en 4489. Ce fut alors qu'il fit ses premiers ouvrages. En décembre 1498, il était au nombre des représentants de l'Université devant lesquels fut lue la sentence qui prononçait la dissolution du mariage de Louis XII et de Jeanne de France. Puis, vers l’année 1504, il fit le voyage de Rome ct vint ensuite à Bologne. Etant à Bologne, il fut chargé de prononcer une harangue solennelle devant Jules IT et ses cardinaux, le 4% janvier de l'année 1507. S'il faut l'en croire, car il aime trop, on le sait, à parler de luimême et à se mettre en scène comme un persécuté, ses ennemis (il en avait partout) le dénoncèrent au pape comme ayant reçu de la cour de France la secrète mission d'injurier la cour de Rome, et, trois jours avant le 4% janvier, le pape averti le fit mander. Il parut devant le pape, lui soumit le texte de sa haranguc, où les cardinaux les plus scrupuleux ne trouvèrent pas mêmeune allusion désagréable, et cette harangue, par eux approuvée, eut en public le plus grand succès. Quelques années après, Boussard assista, comme député de l’Université de Paris, au concile de Pise (4511), et en revint chargé par les membres de cette assemblée, de soumettre à la censure de l'Université le livre célèbre du cardinal Cajétan sur l'autorité du pape et celle du concile. Ge fut

J. Almain qui répondit aux diatribes de l'avocat du Saint-Siége (1).

La fortune n'a pas semblé jusqu'alors contraire aux vœux de Boussard. C'est un professeur en renom, qui représente devant un pape, dans un grand concile, la première université du monde. 1l peut déjà se compter au nombre des ambitieux parvenus : comme dit le poëte, on le montre du doigt. Mais au retour de Pise, en la même année 1511, ayant traité de la chancellerie de l’église de Paris avec Louis Pinelle, sorti comme Jui du collége de Navarre (2), qui venait d'être appelé à l'évêché de Meaux, cette transaction est attaquée par un certain Jean Des Fossés, pour qui se prononce cet évêque lettré, grave et fourbe, autrefois ami de Boussard, qui est devenu son plus redoutable ennemi. On plaide, et, pendant le procès, un chanoine du Mans, Jean Lemaignan, archidiacre de Passais, excrce la charge disputée. Puisqu'on traitait alors de tous les emplois, emplois de l'Etat, emplois de l'Eglise, la cause de Boussard était, selon les mœurs du temps, la meilleure, et il gagna son procès, malgré l’artiticieux évêque.

En l'année 1516, nous voyons Geoffroy Boussard avec trois dignités. Il est chancelier de l'église et de l'Université de Paris, il est doyen des maitres de théologie et préside à ce titre leurs assemblées ; enfin, il est chanoine de l'église du Mans. De Launoy ne

(1) Du Boulay, Hisl. univ. Par., sæcul. VIII, p. 50.

(2) De Launoy, Regii Navarr. ygm. hist., part. IE, lib. 3, c. 6. g*

parle pas de ce canonicat; mais nous lisons dans un registre authentique que, le 4 mars 4516, Antoine de Crevant, abbé de Saint-Calais, se plaignant des grands désordres de son abbaye, le parlement de Paris désigne pour la réformer l'abbé de la Coûture, Guillaume de Cohardy, archidiacre du Château du Loir, et Geoffroy Boussard, « chanoine en l'église du Mans (1). » Ainsi, pour un homme si mécontent de sa fortune, Boussard n'était pas, cn l'année 1516, trop mal pourvu.

Nous avons peu de renseignements sur son séjour à la chancellerie. Il est à peine installé qu'il attaque le chancelier de Sainte-Geneviève, comme ayant empiété sur ses attributions ; mais le parlement intervient et apaise le différend. Quelque temps après, Boussard remplit le principal rôle dans une grande solennité. La reine entrant à Paris, le 42 mai 14517, Michel Manterne, alors doyen dela Faculté de théologie, lui présente le salut d'honneur au nom de l'Université. Enchantée, parait-il, de la bonne grâce des docteurs, la reine leur dit qu'elle prendra plaisir à les entendre, et qu'elle les recevra volontiers au palais des Tournelles. Cette visite eut lieu le 15 mai, et ce fut Boussard qu; fit le discours à la reine. Mais il ne conserva pas longtemps la charge qui lui avait procuré cet honneur. Fut-il contraint de s'en démettre? On ne le dit pas. Il la quitta donc volontairement, sans doute après quel-

(4) Registres de la chimbre du conseil du parl., à la bibliothèque des avocats àla cour de Paris, t. XIE, fol. 13, verso.

que ennui, quelque débat dont l'issue ne l'avait pas satisfait. Son successeur, par lui-même choisi, fut Nicole Dorigny, grand maitre du collége fondé par le cardinal Le Moine et conseiller clerc au parlement de Paris, homme d'une piété rare. Le 14 août 1518, il avait pris congé de ses collègues du parlement pour se rendre à Notre-Dame-de-Licsse, où il avait fait vœu d'aller à pied (1). C'est au retour de ce pèlerinage que Dorigny fit le traité qui le rendit chancelier de PUniversité de Paris. Quant à Boussard il eut en échange une modeste cure de l'Hiesmois.

Mais il se garda bien d'y résider. Etant chanoine du Mans, c'est au Mans qu'il établit son domicile. « On peut croire, dit Jean Liron, qu'il était scolasti- « que, car il nous apprend que.ce qui donna occasion à la publication de son Explication du sacri- « fice de la Messe, est que, pendant le carême, il en avait expliqué tous les mystères dans les Ieçons qu'il « faisait dans l'église du Mans, in ecclesia nostra a Cenomanensi vespertinis lectionibus. » Cette supposition n’a rien d'invraiscmblable. 11 est d'ailleurs prouvé qu’il mourut au Mans et fut enterré dans l'église de Saint-Vincent. Mais on se trompe quand on inscrit sa mort soit à l'année 1520, soit même à l’année 1522. IImourutau mo it :: mai de l’année 1524. Nous tenons ce renseignement

(4) Bibliothéque des avocats à la cour de Paris, Registres de la chambre du conseil, t. XI, fol, 109.

précis d'un contemporain de Boussard, Guillaume Ledoyen (1).

Vers le même temps mourut son confrère, son ami, ce Jean Lemaignan qui avait quelque temps tenu sa place à la chancellerie de l'Université. Guillaume Leloyen parle de Lemaignan avec enthousiasme. Il venait de prècher le carème dans la ville du Mans quand la maladie l'emporta. Si pitoyables que soient les vers de Ledoyen, nous Îles citons. Quand ils relatent des faits historiques, de mauvais vers valent bien de la mauvaise prose. Voici ceux de Ledoyen sur Jean Lemaignan :

Plus parfait est de l'évêché,

En bonté, beauté et science,

En esprit, en voix, en loquence, C'était maître Jean Lemaignen, Qui, du Mans vrai citoyen, Chanoiïine, docteur authentique, De Passais archidiacre unique, Lequel mit tout’en général

En paix le peuple de Laval

Par ses tant belles remontrances Et délibérées ordonnances.

Devant lui n’eut si grand pécheur Que ne mit de son fait asseur, Faisant dûe confession

Et vraie satisfaction :

Mais Atropos à son convai

(1) Annales et chroniques du pays et comté de Laval, fol. 65, verso,

L’invita, septième de mai

Ensuivant, par moult grande audace, Et l’ôta de si noble place,

Au Mans, où était à repos,

Et lui fit perdre son propos.

Ledoyen dit encore de Lemaignan et de Boussard qu'ils s'étaient l’un ct l'autre enrichis :

Eux pourvus d’or et de pécune;

et qu’au moment où la mort vint les surprendre, ils se signalaient l'un et l’autre en combattant avec une égale ardeur les funestes doctrines de Luther :

Les deux, faisant leur prêchement, Criaient de fait publiquement Luther, le méchant hérétique.…

C'était propager son hérésie. Il est à croire que les gens du Maine auraient été longtemps sans connaître Luther, si les prédicateurs catholiques leur avaient moins souvent répété qu'au delà du Rhin, au delà des monts, au delà des étroits défilés de la Forêt Noire, un religieux téméraire avait entrepris cette difticile besogne, la réformation de l'Eglise. Mais, trop bien éclairés sur les intentions de ce religieux, les gens du Maine étaient déjà presque gagnés à sa cause quand ils furent secrètement visités par Îles agitateurs schismatiques. Aussi les vit-on passer au plus vite dans le parti de la rébellion.

Nous avons maintenant à parler des ouvrages de Geoffroy Boussard. Le premier qui fut publié est une édition nouvelle des histoires de Cassiodore et d'Eustbe : Cassiodori senatoris de Regimine ecclesiæ primitivæ Iistoria tripartila, cum Historia ecclesiæ Eusebii Cesariensis, interprète Rufino, emendata per Geoffridum Boussardum; Paris, Levet, 1497, in-4°. Ce n'est pas une reproduction pure et simple d'une édition antéricure. Un poëte du temps, Publio Fausto Andrelini, nous l’apprend dans ces v2rs que nous lisons à la fin de l'ouvrage :

Inclyta si quæris sanclorum gesta virorum, Omnia tam cultum seripta volumen habet :

Obsita quæ fucrant magnoque oppressa veterno

Bussardi polit lima diserta mei.…

C'est, du reste, ce que Boussard nous apprend luimême, dans une préface qu'il adresse, sous forme d'épitre, à Etienne Poncher, président au Parlement’; et nous le croyons sans peine, quand il dit que la collation des textes et la correction des erreurs commises dans l'édition précédente ne furent pas une besogne sans difficulté (1).

Boussard édita quelques années après, avec une préface de sa façon, l'Explication des Éji'res de saint Paul tirée des livres de saint Augustin : Vene-

(1) Autres éditions: Paris, Regnault, 1525. in-8°, Lyon B. Bouuym, pour l'r, de Giuneta, 1526.

rabilis Bedæ expositio in Epistolas Pauli ex sancto Augustino collecta; Paris, 1499, in-fol. Boussard attribuait cette compilation à Bède le Vénérable ou à saint Augustin. On sait aujourd'hui qu'elle cest de Drepanius Florus, diacre de l'église de Lyon au neuvième siècle.

Le plus curieux, le plus remarquable des ouvrages de Boussard, est celui qui porte ce titre : Gaufredi Boussardi, cancellarii Parisiensis, de Continentia sacerdotum, sub quæstione nova ; utrum Papa possit cum sacerdotibus dispensare ut nubant ; Paris, Laliseau, 1503, in-4°; Rouen, Laur. Hosting, 1513. Quand parut la première édition, Boussard n'était pas chancelier; ainsi nous venons de reproduire le titre de la seconde. Naturellement curieux de connaître, et non moins empressé de faire connaitre tout ce qui avait été dit, dans tous les temps, sur Îcs questions périlleuses, Jean de Launoy a fait une analyse latine de cet ouvrage, qui se trouve en français dans la Biblio”

thèque des auteurs ecclèsiastiques d'Ellies Du Pin. Nous allons la reproduire : |

« L'opuscule de la Continence des Prêtres, ainsi « s'exprime Du Pin, sur cette question nouvelle, si le « pape peut permettre à un prêtre de se marier, con-

« tient sept propositions. La première : Il est permis « et il a toujours été permis partout, tant en Orient « qu'en Occident, aux clercs qui sont dans les ordres « mineurs, de se marier. La seconde : [fa été permis,

Pa

tant en Orient qu'en Occident, depuis le commencement de l'Eglise jusqu'au temps des papes Sirice et Innocent [®", de promouvoir des gens mariés aux ordres, jusqu'à celui de prêtrise inclusivement, et à cux de vivre avec leurs femmes, sans être exclus des fonctions de leur ordre. La troisième : Depuis le temps de Sirice et d'Innocent [°, il semble qu'il n'ait plus été permis, en Occident, de promouvoir au diaconat et à la prètrise des hommes mariés qui vécussent avec Icurs femmes, et que tous ceux qui étaient promus à ces ordres devaient n'avoir point de femmes, ou que, s'ils en avaient, ils étaient obliges depromettrequ'ils vivraient en continence ; mais, jusqu'au temps du pape Grégoire, les personnes mariées pouvaient être promues jusqu'au diaconat, sans Ss'obliger à la continence. La quatrième

Depuis le temps de saint Grégoire, 1l n'a été permis, en Occident, de promouvoir au diaconat que ceux qui promettaicnt de garder la continence. La cinquième : Ia toujours été permis et il l'est encore aux Grecs et aux Oricntaux, qui ont des femmes, d'être promus aux ordres sacrés jusqu'à la prêtrise inclusivement, et de vivre avec leurs femmes. La sixième : [] n'est pas permis, et 1l ne l’a jamais été à ceux qui sont dans les ordres sacrés, c'està-dire qui sont prêtres, diacres, sous-diacres, de contracter mariage. La septième : Le souverain pontife peut donner dispense, dans certains cas,

« à un homme qui est dans les ordres sacrés, de se « marier. »

Nous n’ajoutons rien à l'analyse qui nous est fournie par Ellies Du Pin. Pour ce qui regarde les assertions historiques de Boussard, ce n'est pas ici le lieu d'examiner celles qu’il faut admettre et celles qu'il faut rejeter. Depuis la controverse qui s'est engagée sur ce point avec les protestants, la question du mariage des prêtres a été plus sérieusement étudiée qu'elle ne l’avait encore été douze années avant que Luther livrât aux flammes, sur la place publique de Wittemberg, et la bulle de Léon X et le recueil des décisions émanées du Saint-Siége.

Nous mentionnons ensuite le discours ou sermon prononcé par Geoffroy Boussard, à Bologne, devant Jules IT, et publié en 1507 : Oratio habita Bononiæ coram summo ponlifice Julio 11; Paris, Marnef, 1507, in-4. Il y a plus à dire sur son Exposition du Sacrifice de la Messe, publiée, en 1511, chez Jehan Petit, in-4°, sous ce titre : De divinissimo Aissæ sacrificio,per Gauf. Boussardum, Cenomanum, theologum doctorem, post Gabrielem et G. Durandi, compendiosa et brevis Expositio (1). Ge petit livre est en effet un abrégé de deux traités fameux de Guillaume Duranti et de Gabriel Biel, mais un abrégé fait par un maitre, qui sait retrancher aussi bien qu'ajou-

(1) Autres éditions, Lyon, Ant. Du Ry, 1515, in-8°; Paris, Chevallon pour Jean Petit, 1520, in-40.

ter à ses modèles. Boussard avoue lui-même qu'il y a des fautes dans son opuscule; mais il ne veut pas qu'elles lui soient imputées. Il raconte donc que, pendant un carème, ayant du loisir, il lut à ses écoliers, aux exercices du soir, cette dissertation sur le sacrifice dela messe; qu'un des auditeurs, du nom de René Croisard, ayant pris des notes pendant ces lectures, les mit ensuite en ordre et vint à Paris les livrer à un imprimeur ; qu'à cette nouvelle il s'emporta fort vivement, mais que ses menaces n'eurent aucun effet ni sur le voleur, fur alle, ni sur le libraire, et qu'il ne lui fut accordé, à lui Boussard, l'auteur spolié, que la permission d'imprimer, en tête de l'ouvrage, une préface dans laquelle il invite le lecteur à mettre toutes les négligences sur le compte de l'abominable Croisard.

À vrai dire, cette anecdote nous paraît fabuleuse ; cet éditeur responsable nous est bien suspect de n'être qu'un prête-nom complaisant. Nous n'osons le décider, mais on se tromperait si l'on croyait que notre siècle a eu le mérite d'inventer les artifices du « prospectus, » dela «réclame,» et de toute cette charlatanerie dont la pratique est devenue si vulgaire. Jamais peut-être cette « réclame, » comme on l'appelle, n’a été plus cultivée, et ne s’est produite avec plus d’impudence, pour employer le mot propre, qu'au jour natal de l'imprimerie. Elle prenait alors les formes les plus diverses : elle s'appelait Epigramma ad aucto-

GEOFFROY DOUSSARD. 2145 rem, Commendatoria oratio, Testimonia de auctore, dédicace, épitre au lecteur, épitre à l’auteur, sonnet, anagramme, ctc. : quelquefois même, au début d'un volume, nous trouvons et l'anagramme, ct l'oraison, et le sonnet, et les épitres. Qui de nos jours ose le plus, sans égard pour les scrupules des honnêtes gens, eût, en ce temps-là, paru timide. Veut-on un exemple de la « réclame » telle qu’on la mettait en œuvre au commencement du seizième sièele? En voici une qui n'est pas trop immodeste pour l’époque. Nous la trouvons en tête d'un traité de Boussard sur les Sept Psaumes de la Pénitence, signée par un bachelier d'Angers, du nom d'Étienne Alard, et nous la traduisons avec la plus grande exactitude :

« J’ai lu dernièrement, dans mes loisirs, quelques « commentaires sortis à peine de la presse du libraire : « ces commentaires, sur les sept Psaumes de la Péni- « tence, ont été composés, comme le titre l'indique, par « notre maitre Boussard. La première lecture m'invita « à une seconde, tant j'y ai trouvé d'utilité et d'agrément, « Ce qu’en dira la critique d’autrui, je ne sais; mais, « quant à ce qui me concerne, Je fais tant de cas de ces « commentaires, qu'ils me paraissent dignes d'être lus « par tout homme docte et bon. Qu'on les lise, qu’on les « relise.… Crois-moi, honnête lecteur, cette lecture ne te « causera aucun dégoût, aucun ennui : je dis mieux, « quand une fois tu les auras lus, ces commentaires, un « si vif désir de les relire s’emparcra de toi, que tu vou- « dras les lire et les relire de nouveau. Tourne et re- «a tourne les feuillets, lis et relis, prends et reprends

«encore le livre. Ouvre-le au hasard, et lis ce qui s’offre « à toi tout d’abord; si tu ne trouves partout quelque « chose qui flatte ton goût, dis que je suis un menteur, « dis à ce volume un éternel adicu.…, etc.»

On le voit, dans cet art qui consiste à provoquer l'attention du public par Femphase du prospectus, nos vénérables aïcux ont vraiment été nos maîtres. Et si Boussard, loin de protester contre les éloges qui lui sont donnés si copieusement par le bachelier Etienne Alard, a lui-même autorisé l'insertion de l'épitre que nous venons de citer au début de son commentaire sur les Sept Psaumes de la Pénitence, il est permis de croire que ce qu'il nous raconte ailleurs des indiscrétion, de l’obstination et même des perfidies de René Croisard, n'est qu'une ingénicusce fiction, imaginée pour désarmer la critique. Mentir un peu, à son propre avantage, ce n'était peut-être alors, même pour un directeur de conscience, qu'un péché véniel. Nos mœurs sont plus sévères, et nous ne mentons plus ainsi, sans prendre les conseils de personne, parce que nous avons un plus grand souci de notre dignité. Le traité sur les sept Psaumnes de la Pénitence est le dernier écrit de Boussard. On dit qu'il fut publié pour la première fois en 1519 ; mais c’est une erreur. La permission de l'imprimer ne fut pas accordée avant le 28 mars 1529 (1) ct il parut cette année même, avec

(1) Registres de la ch. du Conseil du parl., t. XNI, fol. 136. (Biblioth. des avocats à la cour de Paris.)

la date de 1521, sous ce titre : Gau/ffridi Boussardi, Cenomani, theologi, nova et fructuosa interpretatio in septem Psalmos Pœnitentiales ; Paris, J. Olivier, in-8° . Nousavons parcouru ce commentaire avec quelque attention. Boussard connaissait assez bien la langue latine et ne l'écrivait pas trop mal; c'est un mérite qu'on ne peut reconnaitre à tous ses contemporains. Nous dirions donc qu'il était à la fois un homme de style et de goût, s'il n'avait gravement offensé le goût en voulant commenter Ies Psaumes. Boussard a échoué dans cette entreprise, comme bien d'autres avant etaprès lui. Sa paraphrase en dit moins que la lettre primitive dans son énergique simplicité.

Mais revenons à la préface dont nous avons traduit quelques fragments. Il paraît que le texte de cette préface n'avait pasété joint au texte de l'ouvrage quand la permission d'imprimer avait été demandée. Aussitôt qu’elle est publiée, Etienne Poncher, archevèque de Sens, et son neveu François Poncher, évêque de Paris, déclarent se reconnaitre dans les portraits des deux évêques, l’un faux homme de bien, l’autre homme de rien, et prient le parlement de sévir contre l’auteur du libelle diffamatoire. Cette plainte est du 9 décembre 1522 1). La cour prononce le même jour contre Geoffroy Boussard un décret d'ajournement, et l’affaire est plaidée le 23 février suivant. Boussard atta-

(1) Registres de la ch. du cons., t. XII, fol. 293; à la bibliothèque des avocats à la cour de Paris.

Il 7

que la compétence du tribunal civil, et, le 24 avril, le parlement renvoie Je procès devant des commissaires ecclésiastiques (4). Nous ne savons pas quelle en fut la suite : peut-être n'était-il pas fini quand Boussard mourut.

La Croix du Maine avait, dit-il, entre ses mains, un écrit français de Boussard, contenant « environ une «main de papier, » sous ce titre : Le Régime et qouvernement pour les dames et femmes de chacun état qui veulent vivre au monde selon Dieu. Cet opuscule n'a jamais été imprimé et le manuscrit que possédait La Croix du Maine est perdu.

Disons enfin que les hommages enviés des poëtes ne manquèrent pas plus à notre docteur si courroucé contre sa fortune que les dignités et les richesses. Un versificateur assez habile, nommé Valeran de Varanes, lui adressa les vers suivants, dans lesquels il fait le plus grand éloge de son éloquence :

Obstupet argutum Bussardi Ænotria tellus Eloquium et Gallo vincier ore pudet :

Barbaries olim Gallis objecta facessit, Splendet et emuncto lingua diserta situ.

Ora tenet vindex Romanæ Felsina linguæ, Cum resonat franci culta loquela viri.

PlenaDeo arcanisque sacris oratio summum Pontificem pascit,'cardineosque patres.

(1) Registres... fol. 317.

BARTHÉLEMY BOUTIER. 219

Gratior altarum fulget sapientia rerum, Si lepido prodit vox decorata sale.

Ardua cum tersis referas mysteria verbis, Affluit Ausoniæ gens numerosa plagæ.

Parisius felix et tali prole beata Quæ latios almo lumine spargit agros!

Un autre poëte contemporain, plus connu et plus goûté, Michel Langlois, a fait en l'honneur de notre Boussard une pièce de vers fort louangeuse, dont voici les premiers distiques :

Gaufrede, Palladiæ spirabilis aura cohortis, Gaufrede, Parisiæ lucida gemma scholæ ; Gaufrede, terreni communis adorea mundi, Gaufrede, Sartani luxque decusque soli…

Dans le titre de cette épître Langlois ajoute au nom de Boussard cette qualification pompeusement apologétique : Uberrimum sacrosanciæ litteraturæ ac bonarum omnium arlium myrothecium. Le même poëte célèbre encore les mérites de Boussard dans quelques vers adressés à François de Luxembourg, évêque de Saint-Pons, neveu du cardinal Philippe de Luxembourg, évêque du Mans.

BOUTIER (BARTHÉLENMY).

Né à Chantenay, Barthélemy Bourier fut prêtre et poëte. Le prêtre est mort obscurément dans quelque

cure paroissiale : le poëte parait avoir joui, dans un coin de sa province, d'une bien plus grande célébrité, puisqu'un de ses amis l'a surnommé « le second Ron- «sard, » et qu'un autre l'a comparé même à Virgile. Cette comparaison mérite d'étre citée :

Ut solum poscit romanum Musa poetam, Nam sine Virgilio carmina nulla forent,

Gallica sic poesis te poscit, Bartholomæe, Nam cessante tuo perditur eloquio.

Boutier a fait imprimer ce quatrain en tête de ses Essais poëtiques; La Flèche, Griveau, 1623, in-8°. Est-il excusé par la mode de son temps ? Nous le voulons bien ; mais nous pouvons excuser cette mode : les poëtes eux-mêmes doivent avoir l'apparence de la modestie.

Ilest done entendu que Barthélemy Boutier n’est pas comparable à Virgile. On reconnaîtra néanmoins que ses vers faciles et enjoués méritent quelque estime. Plusieurs fois, il est vrai, Bouticr a tenté d'emboucher la trompette héroïque ; mais il n'en a pas fait sortir des sons mâles et pleins : son vers de douze syllabes est lâche et saccadé. Il suit de plus près Ronsard dans le genre pastoral. Voici quelques vers sur Chantenay qui ne manquent pas de grâce :

Chantenay, ma douce patrie, Ma douce patrie chérie,

Qu’éperdument j'aime bien mieux Qu’autres endroits ni que tous lieux ;

BARTHÉLEMY BOUTIER. 291

Chantenay, ma douce naissance, L’ébat de mon adolescence, Attendant mieux, cette chanson Accepte de ton nourriston.…

Si Phébus de moi se recorde, De mon luth s’il bande la corde, Je ferai, si je puis, pour toi,

Ce qu’as bien pu faire pour moi.

Je te dirai la fromenteuse,

Je te nommerai la vineuse,

Je dirai tes fertilités,

Tes fertiles commodités;

Je dirai tes belles prairies,

Je dirai tes belles saillies,

Je dirai la bonté de l’eau

Que donne ton petit ruisseau ;

Je dirai l’honneur de ta place, Je dirai ta belle surface,

Je dirai ton air si serein,

Je dis si serein etsi sain.

Je te nommerai la jolie ;

Des villes tu seras l’envie.

En attendant, cette chanson Accepte de ton nourrisson.

Les poëmes de Barthélemy Boutier ont pour titre : Essais poétiques sur les affaires du temps. Pour un prêtre de Chantenay, les affaires du temps sont ou la mort de quelque gentilhomme du Maine, ou le retour longtemps espéré du seigneur qui gouverne au nom du

roilacirconseription paroissiale, ou le passage, nonloin des lieux qu'il habite, de quelque prédicateur renommé. Quand Boutier entreprend de traiter des sujets d'un ordre plus élevé, il déclame contre les protestants avec assez de vigueur, où Censure Sans plus de ménagements l'avarice et la cupidité des évêques catholiques. Sous ce titre : Déploration sur les bénéfices simples, il nous a laissé une longue série de stances sur les désordres du clergé contemporain, où nous 'ouvOns d'abord ce portrait de l'Eglise comparée à la Sulamite :

Elle est noire, mais elle est belle,

Les pigeons ont des yeux comme elle, Mème ses doigts sont faits au (our; La lune en lueur elle passe,

Le soleil reluit en sa face,

Elle est plus belle que le jour;

Il n’y a point de tache en elle Qui fasse qu’elle ne soit belle ; À tous sa grace plaît si fort Que les remes exprès l'ont vue, Admirant, l'ayant reconnue,

Sa grace, Sa taille et son port;

Son habit, par grand artifice,

N'a rien qu'un pur or n’embellisse, Et on y voit rire dans l'or

Les diamants, les marguerites,

Les rubis, saphirs, chrysolithes, Bref d'Orient tout le trésor...

BARTHÉLEMY BOUTIER. 993

Tel est portrait de l'Église suivant le cœur de son divin Époux, mais non pas, au dire de Boutier, le portrait de l'Église réelle. Celle-ci est moins belle, moins parfaite. Ce qu'il y trouve surtout à reprendre, c’est la fainéantise des grands dignitaires, qui laissent à leurs inférieurs tous les tracas, toutes les charges, et dévorent dans une grasse oisiveté les revenus attribués par la piété des fidèles à l'entretien de toute la famille cléricale. Boutier, qui est du nombre des plus pauvres clercs, déplore sa triste

fortune dans ces vers, fort heureusement imités de Virgile :

Ainsi vous ne portez la laine

Pour vous, moutons; ainsi la plaine Pour vous, taureaux, vous n’écorchez ; Ainsi pour vous, oiseaux, ne faites Vos nids aux bois; et vous, avettes, Ainsi pour vous vous ne nichez.

Voici comment il dépeint ensuite l’avidité de certains quêteurs de bénéfices :

D'un bénéfice oyant nouvelles, Leur désir leur donne des ailes, Ils sont des oiseaux à ces mots; Ils courent, la vague liquide

Ne rendrait pas leur pied humide, Tant sont à le courir dispos!

Ceux qui ont déjà ne retardent;

Leur course en rien ils n’y regardent ; À ce nectar et friand mets

Ils ont la dent érésichtique,

Is ont la soif d’un hydropique

Qu'on ne leur étanche jamais...

On à loué beaucoup de vers qui ne valent pas ceux de Barthélemy Boutier. Ce contemporain de Malherbe, de Racan, de Boisrobert, aurait pu fournir quelques pièces au Recueil du libraire Toussaint Du Bray: Touvant, Motin et Mareschal, ces poëtes oubliés que goûtaient alors et la cour et la ville, n'ont pas eu toujours autant de grâce et d'esprit que lui.

BOUVARD (cHaRLes).

Un certain Bouvard, homme honnête et pieux, insigni pietate et virtule, pratiquait la médecine à Montoire vers le milieu du seizième siècle. En l'année 1572, un fils lui fut donné : plein de joie, il arracha cet enfant des bras de sa mère pour l'élever vers le ciel et jurer qu'il en ferait un médecin. Serment solennel, qui fut vraisemblablement entendu par Esculape, car le fils de l'obscur praticien de Montoire devait

être un jour le célèbre Charles Bouvaro. Telle est du moins l'anecdote que l’on nous raconte, dans le paranymphe de sa licence (1).

Ch. Bouvard perdit bientôt son père et sa mère, et perdit en même temps le peu de biens qu’ils possédaicnt, le Vendômois ayant été dévasté tour à tour par les calvinistes et par les catholiques. On le conduisit à l'université d'Angers, où il étudia les humanités, la philosophie et le droit civil. Son professeur de droit civil fut notre Marin Liberge, et cette science eut pour lui tant d'attraits, qu'il eût sans doute embrassé la profession d'avocat, si l'on n'eût pris soin de lui rappeler le vœu de son père. En quittant l'université d'Angers, Bouvard vint à Paris, où, pendant sept années, il consacra toutes ses journées et un grand nombre de ses nuits à l'étude de l'anatomie et de la botanique. Le 46 décembre 1604, il postulait le bonnet de docteur. Nous ne saurions traduire, même avec des périphrases, le titre de sa première thèse : An mulieri quam viro Venus aptior ? Ces sortes de thèses, qu'on appelait erotico-medicæ, étaient dans le goût du temps. Quelque licencié qui, de nos jours, sc proposerait d'argumenter sur un de ces problèmes facétieux, serait assurément fort mal accueilli par les

(1) René Chartier, Paranymphus in graliam V lauræ med. candidalor., cité par l'abbé Goujet, Mémoire hist. et lillér. sur le Collége Royal, partie LE, p. 49, in-4,

dispensateurs des diplômes académiques. Bouvard défendit, au nom de la science, la cause des femmes; sa conclusion fut toute en leur faveur. Nous ne dirons rien de plus à ce sujet. L'année suivante, le 28 avril ct le 47 novembre 4605, Bouvard exposa publiquement son Opinion sur deux questions plus graves; l'une : An declinante morbo sanitas ? si la santé est la suite du déclin de la maladie; et l’autre : An epilepsia post vigesimum quintum annum sanabilis ? Ces deux dernières thèses ont été imprimées. Au témoignage de l'abbé Goujet (1), Bouvard subit ces épreuves avec tant de succès qu'il mérita le premier lieu de la licence; ce qui a toujours été considéré comme un grand honneur pour un bachelier. I} fut reçu docteur le 20 mai 4606.

Bientôt il eut une grande réputation comme médecin. Après la mort de la duchesse de Mercœur, près de laquelle il avait été appelé en consultation, M. le duc de Vendôme le pria de rédiger un mémoire sur les derniers instants de cette dame. Nous avons ce mémoire ; ilse divise en deux parties assez peu distinctes l'une de l’autre, et il est en vers. En voici le titre : Description de la maladie, de la mort et de la vie de M°"° la duchesse de Mercœur ; Paris, Libert, 1624, in-4°. Les vers de Bouvard peuvent être comptés au

(4) Mémoire hist. et litlér. sur le Collége Royal, par l'abbé Goujet, part, IT, p. 9 de l'édit. in-{,

nombre des plus étranges. Tel est le début de son poëme :

Madame ayant été par six mois tourmentée

Du palais échauffé d’une soif indomptée, D’aridité de langue et du gosier amer,

Sachant bien être un feu qui voulait s’allumer Aux foyers principaux de ces nobles parties, Dont les flammes à peine en seraient amorties, Chercha son Riolan, médecin ordinaire...

Riolan donne avis que Seguin on demande, Et, si l’on veut encore, qu’avecque lui on mande Bouvard, qui a servi le prince de Condé,

Le cardinal de Retz naguère décédé,

Et Monsieur de Paris, lequel, étant infirme, Lui commet sa santé et en fait de l’estime.… Bouvard dit que c’était un voyage inulile, Qu’en fièvre comateuse, en tel âge et saison, L’apparence n’était d'espérer guérison...

Il se rend toutefois où on l'appelle, voit la malade avec ses confrères et consulte avec eux. Or voici les propos qu'ils tiennent :

Messieurs, dit Riolan, cette tête engagée

S’est encor cette nuit plus remplie et chargée ; Car, le soir, par nos cris quand elle s’éveillait,

Elle parlait à nous, elle nous connaissait.

Or, pendant que Monsieur et qu’un chacun repose N'êtes-vous pas d'avis de faire quelque chose ?

— Nous voyons, dimes-nous, que ce pauvre cerveau Tout hébété languit sous un pesant fardeau.

Le pouls fort et égal permet que l’on dégage Par remèdes bien forts la tête qui se charge.

À peuts maux ne faut que remèdes légers, Musles forts et puissants sont dûsauxgrands dangers. La fièvre, sans cesser, qui les humeurs élève, Desquels de plus en plus cette têle s’abreuve, Qui s’en vont tous les nerfs remplir et occuper Et aux soufflets du cœur les chemins étouper, Mérite, sans délai, que du sang on retire;

Ou bien, si vous voulez, afin que rien n’empire, Pour faire ce remède attendre le lever

De Monseigneur le Duc qui ne fait qu’arriver, Et de Madame aussi, de Marquise et Comtesse, Qui tiennent le sang cher d’une telle princesse, Attendant leur réveilqu’elle ait des lavements Piquants et laxatifs, de forts médicaments;

On verra si du jour la puissante lumière

Ne dessillera pas l’une ou l'autre paupière...

Ces prescriptions exécutées, les médecins se retirent et vont dormir :

Après quelque repos, chacun de nous accourt Et s’en vient voir l'effet du clystère et du jour; Mais de mème toujours voyons la bonne dame Immobile en son lit, comme un corps sans son âme, Qui a perdu les sens, qui n'entend ni ne voit, Qui ne counaît aucun, qui ne parle ni n’oit.… Nous nous retirons donc et allons discourir

De nature et du mal, pour la mieux secourir.

Bedeau tout le premier son docte avis propose ; Bouvard vient au cerveau, au mal et à sa cause ; I cherche par où vient, qui envoie et reçoit,

Pour mieux remédier au mal qui la pressoit.

Or, bien qu’en la pinçant la douleur elle sente, Elle ne connaît point, dit-il, qu’on la tourmente ; Car ce n’est que le sens, commun aux vermisscaux, Aux insectes chétifs et aux plantanimaux ;

Et quand vous comprimez sa chair tendretle et molle, La douleur la contraint lâcher quelque parole;

Ce n’est pas que ce soit par choix ne volonté Qu’elle montre sur vous son esprit arrêté,

C'est l'instinct animal... , etc., etc.

Cette citation est, 1l nous semble, plus que suffsante; on connait maintenant la manière poétique de Charles Bouvard. Mais d'où lui vint la fantaisie de composer de tels vers ? Et combien il dut prêter à rire aux beaux esprits de la cour et de la ville! 1} ne parait pas toutcfois que le poëte ait compromis le médecin, Car, un an après la publication de ce poème bizarre, Ch. Bouvard était, dit-on, nommé professcur de médecine au Collége de France. C'est du moins ce que nous lisons dans le docte Mémoire de l'abbé Goujct. Cependant on n'est pas d'accord sur ce point ; plusieurs biographes prétendent, en effet, que Bouvard ne fut jamais admis au Collége de France. Quoi qu'il en soit, en 1628, à la mort d'Hérouard, de Montpellier, Bouvard obtenait la charge de premier médecin du roi.

Louis X[IT était, on le sait, toujours malade. Soit à cause de la mollesse naturelle de son tempérament, soit à cause du régime qu'on lui faisait suivre, il était

habituellement souffreteux et souvent alité. Dans un cis plus grave on avait mandé Bouvard, qui s'était concilié l'estime du roi par « ses bonnes actions, son « industrie et sa suffisance (4). » Ses confrères euxmêmes s’accordant à louer son mérite, la charge d'archiâtre lui fut immédiatement attribuée, et, dès ce moment, la santé chancelante du roi fut soumise à des (preuves nouvelles. Bouvard se considérait comme l'inventeur d'une méthode thérapeutique, qu'il paraît avoir constamment pratiquée sur la personne du roi. Guy Patin raconte l’anecdocte suivante : « M. Bouvard « m'a dit autrefois qu'il avait entretenu le feu roi du « mérite et de la capacité de quelques médecins par « les mains de quiS. M. avait passé, ct, après qu'il « lui en eût dit ce qu'il en savait, que le roi s’écria : « Hélas! que je suis malheureux d'avoir passé par « les mains de tant de charlatans ! » Ainsi nommaitil, gagné par Bouvard à sa méthode, Hérouard, Guillemeau et Vautier (2). Suivant Amelot de la Houssaye, Bouvard fit prendre au roi, dans l’espace d'une année, deux cent quinze médecines, deux cent douze lavements, et le fit saigner quarante-sept fois. Nous admettons volontiers qu'il faut réduire de quelques médecines, de quelques lavements et de quelques saignées le compte fait par Amelot de la Houssaye; il est vrai néanmoins que Bouvard ne traitait pas ses

(1) Cb. Bernard, Histoire de Louis XIII, à l'an 1628. (2) Lettres de Guy Patin, lettre 288.

malades suivant les règles de l'école. C'était un novateur, grand partisan de la phlébotomie, et c'est à lui peut-être que Furetière a fait allusion dans ces vers de sa première satire :

….. I blâme surtout les docteurs de chimie

Qui médisent si fort de la phlébotomie ;

Et c’est pour ce sujet qu'il traite d’écolier L'homme le plus savant, s’il vient de Montpellier. Il dit qu’ils sont bourreaux de la nature humaine S'ils ne font pas ouvrir à tous moments la veine.

Quoiqu'il en soit, Louis XIIT ne trouva pas toujours à son goût ce système à la fois préventif et vigoureux. Pressé par son premier médecin ou de prendre une potion ou d'offrir sa veine, plus d'une fois il se révolta contre ce trop vigilant persécuteur. Alors Bouvard se plaignait. Nous allons, en racontant une curicuse anecdote, prouver une fois de plus qu'il y a dans Fhistoire de véritables comédies. Quand le roi refusait un des remèdes offerts par Bouvard, celui-ci se plaignait du monarque indocile à son ministre redouté, le cardinal de Richelieu. Ainsi, le 30 janvier 1639, il écrivait à Richelieu : « C'est un mal qu’il (le roi) n'est « pas prompt à faire les précautions requises, comme «il en a de bonne heure l'avertissement (1). » Et Richelieu lui répondait, à la fin de mars de cette

(1) Lettres, Instruclions de Richelieu, publiées par M. Avenel, t, HIT, p. 513, note,

année : « Je prends la plume pour vous conjurer de « dire franchement au roi quand vous estimerez qu'il « le faille purger, et ne lui celer point ce que vous « estimerez nécessaire pour sa santé. Îl est prince si « bon et si judicicux, que, si votre procédé lui déplait « d'abord, il en sera bien aise en effet. Il vaut mieux « en ce point lui déplure un peu pour lui être utile « que de se rendre complaisant à son préjudice. Si « vous pensez qu'alléguer ma considération porte « S. M. à vous croire et à user des remèdes que vous « lui ordonnerez, vous pouvez vous servir de mes « lettres et les lui montrer (1). » Voit-on bien d'ici Bouvard pressant le roi de vouloir «se purger, » le roi résistant, argumentant, faisant le compte des purgations de la semaine, sollicitant l'ajournement de la potion nouvelle, et Bouvard lui montrant alors une lettre de Richelieu pour le contraindre, et le roi se soumettant à tels ordres donnés par un tel ministre?

Il est vrai que Bouvard ct Richelieu ne pouvaient trop s employer à cette grande affaire des purgations. La reine n'ayant pas encore été mère, on commençait à redouter que la santé débile du roi n’eût pour fâcheuse conséquence de priver la couronne d'un héritier direct, et l'on disait qu'unc habile médication était seule capable de conjurer un tel malheur. C'était certainement l'opinion de Bouvard et de Richelieu. Un

(F) Lettres, Lastructions..…., t UE, p.608.

| jour Bouvard se crut sur le point d'atteindre le résultat quil espérait et il écrivit, en conséquence, à Richelieu : « Depuis la hardicsse que nous avons « prise de toucher au roi le fait que tant de fois vous « m'avez recommandé, depuis sa purgation, il y a dix « ou douze jours, et depuis les bonnes nouvelles de « votre part, jamais S. M. ne futsi gaic, si joyeuse, « si contente; jamais plus d’attraits, de douceur et « d'amour. J'espère qu'en ce temps, qui est bien « propre, l'esprit étant éloigné de chasse, l'effet tant « désiré de tout le monde et de vous particulièrement « réussira. Une. chose me peine; l'interruption de « cette douce conversation par le voyage, et surtout « en ces montagnes où les reines à peine pourront- « elles aller (1). » L'effet, hélas! tarda beaucoup à « réussir; » huit années s’écoulèrent encore avant la naissance de l'enfant qui fut un jour Louis XIV. Mais ne doutons pour cela ni de la science de Bouvard, ni de l'efficacité de son traitement : pourquoi le roiïs’en allait-il, si mal à propos, guerroyer dans ces montagnes de la Savoie, d'où bientôt il devait revenir sans profit, sinon sans gloire ?

Cette expédition de Savoie fut pour Bouvard l’occasion d'un autre ennui. Richelicu jugeait très-utile que le roi fût à la tête de son armée, et quand on lui disait que la peste faisait en Savoie de grands ravages, on le

(t) Leltres, Instructions... t. IIT, p. G09,

contrariait beaucoup ; il ne voulait pas croire à cette peste. Mais le garde des sceaux de Marillac y croyait, et, mandé par le roi lui-même à Saint-Jean de Maurienne, il avait tout fait pour demeurer à Grenoble : « Je vous prie, » écrivait-il à Bouvard, en juillet 14630, « je « vous prie de faire tout ce que vous pourrez pour « détourner S. M. de demeurer davantage en ce lieu- « là... Le roi m'a grandement obligé de me comman- « der de demeurer en ces limbes (Grenoble), et je « vous confesse que s'il m'eût commandé de passer « plus avant, je m'y fusse préparé comme pour mou- « rir (4). » Or quand le garde des sceaux priait Bouvard de renvoycr le roi de ces monts empestés, Richelieu Jui mandait de l'y retenir. Pour obéir au plus puissant des deux ministres, Bouvard écrivit en France que la peste ne sévissait aucunement dans la ville habitée par le roi, qui jouissait d'une santé parfaite (2). Cependant on apprit bientôt à la cour que le roi revenait en France, malgré son principal ministre et nonobstant l'apparente sécurité de son médecin. Bouvard nous est signalé comme ayant eu l’humeur chagrine, et comme ayant abusé de son crédit près du roi pour humilier ses confrères, pour

(1) Letlres, Instructions…., t. TITI, p. 746.

(2) Mémoires du cardinal de Richelieu, 1. VI, p. 145 et 146. Édit. de M. Petitot. On trouve encore, dans les Mémoires pour l'Hist. du cardinal de Richelieu de J. Aubery, deux lettres de Richelieu à Bouvard qui ont pour objet la santé du roi. T. Il de ces Mémoires, pag. 889 ct 890,

opprimer ses contradicteurs. nvidia medicorum pessima, dit un vieux proverbe. Vers l'année 1633, Louis XIII ayant une affection gastrique, Bouvard lui conseilla les eaux de Forges. Comme il n'y a pas une ordonnance médicale qui ne puisse être la matière d'une orageuse contestation, les Piètre, docteurs en renom, attaquèrent l'opinion de Bouvard sur l’efficacité des potions minérales dans le cas du roi, et rédigèrent à ce sujet la thèse suivante : An, visceribus nutritiis æstuantibus, aquarum melallicarum potus salubris ? Et ils répondirent : Non. Bouvard comprit bien que cette thèse était un pamphlet à son adresse : il fit donc d'actives démarches pour empêcher qu'elle fût imprimée. Mais aussitôt les Piètre dénoncèrent toute l'intrigue au doyen de la faculté, qui avait approuvé leur thèse, et celui-ci, jaloux à bon droit de faire valoir son autorité méconnue, porta plainte devant le parlement (1). Bouvard s'empressa de faire évoquer l'affaire au conseil d'Etat. Il fit plus : à sa prière, le roi lui-même se déclara contre les Piètre, et le doyen de la faculté, mandé à Saint-Germain où se tenait la cour, recut du vice-chancelier l'ordre de ne laisser traiter dans les écoles aucune question relative aux eaux minérales. Telles étaient alors les libertés académiques. Eh bien! le croira-t-on ?

(1) Voir sur cette affaire une lettre de Molé au chance. Seguier, du 3 décembre 1633. Mémoires de Mall, Molé, publiés par M. Aimé Champollion, (, IH, p. 192,

Bouvard ne trouva pas cette satisfaction suffisante. Ses adversaires étant réduits au silence, il voulut parler. Il obtint donc une lettre de cachet, aux termes de laquelle il fut permis de discuter sur la nature et la vertu des eaux minérales durant une seule séance ; et avant posé devant ses collègues la thèse suivante : An calidis naturis qualiumcumque metallicarum aquarum potus insalubris ? il plaida vivement sur cette thèse contre les détracteurs des caux. Les Piètre et ceux de leur parti auraient vainement protesté contre sa doctrine, car la lettre de cachet portait, en outre, que la faculté devait inscrire comme vraics, sur ses registres, les conclusions énoncées par M. le Premier. On obéit respectueusement aux ordres du roi. La vanité de Bouvard n'eut pas toujours ces allures hautaines ; elle prèta plus d'une fois à rire, comme le jour où on le vit présenter requête à la faculté pour être admis à disputer en robe de conseiller d'Etat (4). Il n'était pas aimé de ses collègues. L'un d'eux, Guy Patin, a fait de lui ce portrait peu flatteur : « Il est homme dévot et cafard, qui entend « deux messes plutôt qu'une, qui va à matines et à « vêpres ect au salut. Cœætera vir bonus et parum « sanus, qui ne pense qu à son profit. »

Charles Bouvard appela sur sa tête une effrovable tempête, lorsqu'il osa communiquer à quelques amis,

(1) Encycloj'édie méthodique. Médecine. Au mot Bouvard,

vers l’année 1655, un factum très-véhément contre la méthode enseignée et pratiquée par ses confrères. Cet écrit a pour titre : Aisloriæ hodiernæ medicinæ rationalis verilalis Logos prolrepticos, ad rationales medicos, in-4°. Il est fort rare, et nous n’en connaissons que l'analyse faite, en 1807, par M. Suc, dans une brochure pleine d'intérêt. Leslettres de Guy Patin nous apprennent qu'après avoir fait remettre à ses amis quelques exemplaires de sa brochure, Bouvard, cédant à leurs conseils, la supprima. « J'en avais un, « raconte Guy Patin, qu'il m'avait donné avant que « d’être achevé. Il en lut quelque chose à feu M. Rio- « Jan, son beau-frère, qui lui conscilla de cacher le « tout et de le supprimer, tant parce qu'il était mal « fait que parce qu'il offensait des gens qui lui pou- « vaient nuire. Ces Messieurs étaient le cardinal « Mazarin, Vautier et Valot. M. Bouvard, qui était « déjà fort vieux, eut peur des menaces de M. Riolan, « qui était un homme âcre. Il en avait donné un à « M. Moreau, quil retira, disant qu'il y voulait chan- « ger quelque chose. Il m'en fit autant, ct je fus assez « simple de Île lui rendre (1). » Il paraît toutefois que, malgré les précautions prises par Bouvard, ilne réussit pas à détruire tous les exemplaires de sa bro-

chure.

Nous trouvons encore dans les Lettres de Guy

(1) Lettres de Guy Patin, lettre 288.

Patin quelques renseignements curicux sur les derniers temps de la vie de Charles Bouvard. Patin écrivait, le 24 avril 4657 : « M. Bouvard est malade « d'une fièvre continue, d’une fluxion sur la poitrine « et de 83 ans. La douceur de la vie qu'on mène à la « cour l'a fait vivre si longtemps, ayant d'ailleurs la « poitrine fort délicate. Il avait un fils conseiller de « la cour, et il lui avait fait donner une bonne abbaye, « qui est celle de Saint-Florent de Saumur; mais il « est mort, et à ce qu'on dit, de trop de dévotion. Il « en a encore un autre qui est aussi conseiller et qui « de plus est marié très-richement (4). » Une autre lettre, du 25 octobre 1658, contient ces mots : « M. Bouvard, notre collègue, est mort le 25 octobre, « âgé de 86 ans. Il est mort tout exténué, ex marcore « et senio. II a été enterré dans Saint-Séverin sans « aucune cérémonie : la faculté n'y a pas été appe- « lée (2). » M. Sue pense que la faculté dut être convoquée aux obsèques de Bouvard, mais qu'elle refusa sans doute de s’y rendre, lui gardant rancune de sa diatribe.

Charles Bouvard avait exercé les fonctions de premier médecin, jusqu'à la mort de Louis XIII, en 4643. Jouissant à la cour de beaucoup d'autorité, il avait reçu, en 1629, des lettres de noblesse (3). On

(1) Lettre 113.

(2) Lettre 122.

(3) Remarques sur la vie de Guill. Ménage, p. 32}.

ne peut donc pas s'étonner de Île voir en très-grande faveur auprès des gens de lettres. Ainsi René Moreau, professeur au Collége Royal, adressant à Bouvard la dédicace des œuvres complètes de Jacques Dubois (Jacobi Sylvii Opera medica ; 1630, in-fol.), a parlé de lui dans les termes les plus flatteurs. Il a été loué encore par Pierre Girardet, lui dédiant le traité de Louis Duret qui a pour titre : {n magni Hippocratis librum de Humoribus purgandis; 1631, in-8°.

Enfin il eut le plus vif apologiste dans Gabriel Naudé (1).

Quelques-uns de ses écrits ne sont pas encore imprimés. Le principal est un mémoire. A la fonction d'archiâtre appartenait le titre de surintendant du Jardin Royal. Bouvard ne le considéra pas comme un titre vain. Hazon raconte, en effet, qu'il prit une grande part à l'établissement du Jardin Royal (2), et nous avons un mémoire écrit de sa main sur cette

(1) Dans son traité De antiquilate et dignilale scolæ med. Paris., p.78, Gabr. Naudé s'exprime ainsi sur Ch. Bouvard: «Te, te igitur appello, Carole Bouvarde, archistrorum comes meritissime, cujus nunc auspiciis ipsa hæc studia, ipsa scola cresccre et florere videntur. Gratulor hanc supremam dignitatem tibi sine ambitu collatam, quod jam diu paucis, sine labore quod punquam, sine pelitione quod nemini; sed ila gratulor ut hæc scola per te nihif amplius desideret, aut ad studium opis, aut ad laborem subsidii, aut ad industriam adjumenti;, ut per te ejus auctorilas sarta tutaque conservetur, inter Lot morsus imperatorum et susurros sannionum et sycophantarum fraudes, et perditorum furorem hominum.... »

(2) Eloge hist. de la Faculté de Médecine, p. 9.

importante fondation (1). Mais on doit être plus curieux de connaitre ses lettres, conservées aux archives du ministère des affaires étrangères. « Nous « avons lu, dit M. Avenel, un certain nombre de « lettres de Bouvard. Son style rappelle le langage « des médecins de Molière; ct, sauf le trait un peu « plus fortement accusé, M. Purgon et M. Bouvard « se ressemblent assez bien (2). »

BOUVET (so4ci).

On sait combien Colbert forma d'entreprises dans l'intérèt de notre commerce et de notre influence extéricure. Il voulut un jour introduire en France les arts de la Chine, en Chine les sciences de la France, et communiqua ce dessein non pas à quelques marins audacieux, à quelques généraux toujours avides d'aller conquérir et piller des terres nouvelles, mais à quelques missionnaires de la compagnie de Jésus. La mort empêcha Colbert de l'exécuter. Il fut repris par

(1) Biblioth. Nation., MSS de S.-Germain-des-Prés, num. 64, p. 159.

(2) Lettres, Instruct. de Richelieu, t. XX, p. 512.

Louvois, et celui-ci, vivement encouragé par l'Académie des sciences, invita le supérieur des Jésuites à choisir un certain nombre de leurs plus doctes régents, qui devaient être envoyés à la cour de l'empereur. Ils désignèrent les PP. Fontaney, Tachar, Gerbillon, Lecomte, Visdelou et Bouver.

Né au Mans, le 17 juillet 4665, Joachim Bouvet était entré chez les Jésuites avec l'intention de se consacrer à l'étude des sciences, et, négligeant les belles-lettres, il avait suivi de préférence les cours de mathématiques, de dessin et d'astronomie. Cependant, quand il eut achevé ses études, ses supérieurs le chargèrent d'enseigner les humanités. II fallait obéir ; il obéit. Quelque temps après, on lui permit de quitter sa régence et d'entrer en théologie. Il aspirait au doctorat, quand il apprit que le chevalier de Chaumont allait partir pour la Chine, avec quelques missionnaires de la congrégation. Le plus ardent de ses vœux avait toujours été de courir vers les terres lointaines et de visiter des peuples nouveaux; et, comme il ne pouvait demander une mission en des circonstances plus favorables, il s’empressa de faire valoir sa candidature. La protection d'un provincial de l'ordre, le P. Collet, le fit préférer à d’autres concurrents. Cependant, comme il n'était pas encore prêtre, il fallut l'ordonner à la hâte : il dit sa première messe le 14 janvier 1685.

Les missionnaires désignés furent reçus par l'Aca-

qu

démie des sciences qui leur donna des instructions. Ils se rendirent ensuite à Brest, où les attendait le navire l'Oiseau, qui devait les transporter sur les terres du roide Siam. Bouvet passa par Le Mans, et y vit sa famille qui lui témoigna le plus cordial empressement. Il avait une sœur, aussi distinguée par son esprit que par sa piété, qui avait pris le voile dans le monastère de Notre-Dame d'Alençon ; un de ses frères, le sicur Du Parc, exerçait la charge de président au siége présidial du Mans ; un autre, le sieur de Bozé ou de Bossé, conseiller au même siége, était un des antiquaires de la province. Joachim Bouvet fut accompagné par ses frères jusqu'à La Flèche, et il était à Brest au mois de février 14685. Le départ des missionnaires eut lieu le 3 mars, et, après une heureuse traversée, ils furent rendus vers la fin de septembre dans la ville de Siam. Ils y séjournèrent l'espace d'une année, retenus par des vents contraires ; puis ils quitièrent cette ville et firent voile vers la côte orientale de la Chine.

Is avaient à peine abandonné la rive qu'une effroyable tempête les y ramena. Jetés sur uneterre inconnue, épuisés de fatigue et de faim, nos voyageurs crurent que leur mission religieuse et politique allait finir dans un bois épais, qui n'était habité que par des serpents et des bêtes fauves. Cependant, après quelques jours de cruelles angoisses, ils rencontrèrent de pauvres gens qui les secoururent, et leur indiquèrent

la route de Siam (1). Revenus à Siam, ils en repartirent le 47 juin 1687, se dirigeant sur Ning-Po. Ils étaient sur un navire indien, conduits par un pilote et des matelots siamois. Sur ce navire plat, découvert, ils n'étaient garantis ni contre les ardeurs du soleil, ni contre la fraicheur des nuits. Pour toute nourriture on leur donnait par jour trois rations de riz, ct, pour boire, ils manquaicnt d'eau douce. Cependant ils auraient, disent-ils, pris en patience et ces incommodités et ces privations, s'ils n'avaient pas été condamnés à voir leurs matclots siamois rendre à tout moment d'injustes hommages à un dicu de bois près duquel fumait une lampe sacrilége. Ils s’'employèrent donc à les convaincre qu'ils adoraient un faux dieu, ct leur parlèrent de ce dieu de la façon la plus méprisante. Or, voici qu'un jour les matelots se présentent en armes ct promènent sur nos missionnaires des regards sombres. Ceux-ci se croient perdus. Étant Chrétiens ils pensent, en effet, que la mort cest le seul châtiment qui puisse venger les dieux offensés. Cependant ces barbares ont pris leurs armes dans l'unique intention de se revêtir avec cérémonie, et, pour consoler leur idole de l’injure commise envers sa divinité par d'indignes mécréants, ils font autour d'elle une simple procession. Nous avons à raconter encore, d'après la correspondance des missionnaires, quelques

(1) Lecomte. Nouveaux mémoires sur l'élat de la Chine, t. I,p. 6.

incidents de ce voyage. La navigation devenant difficile et dangereuse, les matelots siamois allument autour de leur idole des cierges de cire et brülent des parfums. Les missionnaires chrétiens gémissent de leur folie. Ces passages heureusement traversés, le vent s'élève, des nuages s'avancent, la mer se gonfle, et voici que le frèle navire est battu par un ouragan qui menace de l’engloutir. Les missionnaires éperdus adressent alors de ferventes prières à saint Francois-Xavier, le suppliant d'opérer en leur faveur, « dans ces mers si fameuses par ses miracles, » quelque prodige nouveau. Bientôt le vent ct la mer se calment, le pilote redevient maitre de son navire et le dirige vers l'Orient (1). Il cest regrettable que nous n'ayons pas un récit de ce voyage fait par les matelots siamois. François-Xavier n'étant pas un saint de leur calendrier, ils nous auraient sans doute appris avec quel étonnement ils virent nos missionnaires agiter leurs lèvres en lui demandant un miracle.

Les missionnaires débarquèrent à Ning-Po le 23 juillet 4687, et le bruit de leur arrivée se répandit bientôt à la cour de l’empereur Kang-Hi. Celui-ci, jaloux d’avoir au plus vite un entretien avec ces doctes étrangers, les pria de venir à Pékin et leur fit les offres les plus brillantes. Les PP. Bouvet et Gerbillon consentirent à demeurer auprès de lui, tandis

(1) Lecomte, Nouveaux mémoires, p.21.

que leurs compagnons se répandirent dans les provinces : le P. Bouvet se chargea de lui enseigner les mathématiques, suivant la méthode des savants français, et le P. Gerbillon la physique. Comme c'était un homme passionné pour la science, déjà très-supérieur par l'étendue de ses connaissances au plus grand nombre des monarques de notre Occident, il se plut dans leur commerce, leur témoigna son estime par des présents et leur accorda presque toutes les faveurs qu'ils sollicitèrent.

Les missionnaires chrétiens jouissant en Chine d'une grande liberté, ils ne pouvaient manquer d'en abuser, et ces abus avaient toujours pour suites quelques persécutions. Alors ils adressaient à l'empereur de vives remontrances, alléguant, invoquant à leur profit des maximes de tolérance qu'au fond du cœur ils étaient loin d’admettie, et l'empereur, en les avertissant de se mieux conduire, ordonnait toujours en secret de les ménager. Ainsi fit-il en l'année 1691, prié par les PP. Bouvet, Gerbillon, Thomas et Pereira, d'apaiser à Chékiam une persécution que les chrétiens avaient eux-mêmes maladroitement provoquée (1). L'année suivante il fit pour eux plus encore : ils avaient d’abord obtenu de lui le droit de pratiquer leur religion ; il leur permit alors de prêcher et d’enseigner dans toutes les villes de l'Empire, disant avec

(1) Lecomte, Nouveaux mémoires sur l’état de la Chine, t. LT, p. 108. |

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esprit que, puisqu'ils enscignaient une morale pure, il n'y avait pas lieu de les chicaner sur des dogmes indifférents. Cet édit de l'empereur de la Chine est justement célèbre, et, comme il fut publié presque l'année même où le furent chez nous les lettres royales qui révoquèrent l’édit de Nantes, il faut bien reconnaître que les Chinois étaient alors gouvernés par un monarque plus sage et plus éclairé que le nôtre.

Plus tard le même empereur donna l’ordre au P. Bouvet de retourner à Paris avec le titre d’envoyé chinois, de promettre la protection impériale à tous les docteurs de son ordre, et de ramener avec lui ceux qui voudraient entreprendre le voyage. Le P. Bouvet arrivait en France au mois de mars 4697, sur l'escadre de M. de Serquigny, et tout le monde accourait autour de lui pour entendre de sa bouche les récits merveilleux qu'il faisait de l'Empire chinois. L'empereur avait permis aux missionnaires de bâtir une église dans l'enceinte même de son palais, et les avait comblés d'honneurs et de richesses. Le P. Bouvet montrait un habit splendide qu'il l'avait prié de revêtir après lui, marque insigne de son estime ; il apportait, en outre, des présents pour le roi de France, et, parmi ces présents, quarantc-neuf volumes chinois. On admirait ces richesses; Versailles et Paris ne parlaient plus que de la Chine. Partout où devait se rendre le P. Bouvet, il était précédé par une foule

de curieux qui venaient l’accabler de questions graves ou frivoles. C'est pour répondre à tout le monde à la fois qu'il publia le Portrait historique de l'empereur de la Chine, présenté au roi; Paris, Michallet, 1697, in-8° (4). Il annonçait dans cet ouvrage que l'empereur de la Chine était sur le point d'embrasser le christianisme, et laissait soupçonner qu'il pourrait bien se faire Jésuite.

Vers le même temps, un des compagnons de Bouvet, le P. Lecomte, écrivait : « Fasse le ciel que nous « Soyons assez heureux pour voir de nos jours se for- « mer aux extrémités de la terre une nouvelle église, « aussi nombreuse et aussi fervente que l'ancienne! « Qu'un nouveau Constantin, aussi zélé que le pre- « mier, en devienne l'enfant, en même temps qu'il en « est le protecteur et l'appui(2). » Le ciel n'exauça pas ce vœu. Nous ne le regrettons pas. C'est assez d'un Constantin. Nous savons qu'après avoir été désolé par de tels fléaux, le monde les admire; le monde n'admire rien autant que les succès de Îa force : nous ne pouvons, toutefois, nous défendre d'exprimer ici qu'au farouche et « zélé » Constantin nous préférons, pour le bonheur du monde, le docte, aimable et facile Kang-Hi, décrétant de belle humeur

(1) Cet ouvrage a été traduit en latin par Leibnitz : Icon regia monarchæ Sinarum nunc regnantis; 1699, in-8o,. (2) Lecomte, Nouveaur mémoires, &. WU, p. 215.

la liberté des cultes dans toute l'étendue de son vaste empire.

Le P. Bouvet repartit pour la Chine sur le vaisseau royal l'Amphitrite, commandé par le chevalier de La toque, en l'année 1698, accompagné de dix Jésuites, de cinq missionnaires appartenant à d'autres ordres et d'un peintre italien. Is s'éloignèrent de La Rochelle le 7 mars. La traversée fut très-hcureuse. On n'estimait pas qu'ils pussent être rendus en Chine avant les derniers jours de l'année : cependant, malgré le fàcheux incident d'une station de quatorze jours au cap de Bonne-Espérance, ils abordaient Canton sept mois après avoir quitté La Rochelle. Le débarquement ne se fit pas sans ennuis pour le P. Bouvet. De tous les passagers de l'Amphitrite il était le seul qui connût la Chine, ct, redoutant le scandale qu'allaient causer chez un peuple grave, presque austère, la pétulance et les mauvaises mœurs de nos marins, il fit cc qu'il put pour le prévenir. « Avant, dit-il, que personne « débarquât, je priai M. notre commandant de vou- « loir dresser et de faire publier quelques règlements « que nous jugions nécessaires pour contenir tout « le monde dans son devoir et pour obliger un chacun « à vivre detclle manière que personne ne fit déshon- « nour ni à sa religion, ni à sa nation, dans un pays « où, pour éviter ces deux grands maux, il faut vivre « avec une bien plus grande retenue qu'on ne fait « dans tous les autres pays étrangers. M. le chevalier

« de La Roque eut tous les égards qu'on pouvait « souhaiter pour une si juste prière. [l dressa de « beaux règlements, les fit publier et afficher au « grand mât. Mais le nombre de libertins, de blas- « phémateurs et de débauchés qui s'étaient embar- « qués sur l'Amphitrite, dont la plupart violèrent « incontinent toutes les belles promesses qu'ils « avaient faites cent fois pendant le voyage aux mis- « sionnaires, mirent M. le commandant comme dans « l'impossibilité d'exécuter les menaces qu'il avait « faites, de peur de faire déserter par de trop fréquents « châtiments la meilleure partie de ses gens (1). » En lisant ces lignes, écrites par un témoin qui ne peut être suspect, on comprend pourquoi l'accès de Ja Chine fut si longtemps interdit à tout navire venant des ports de l'Occident. Mais il paraît que cette précaution fut prise trop tard.

Le P. Bouvet ayant fait porter à l'empereur la nouvelle de son retour, attendit à Canton l'ordre d’aller plus loin. L'empereur lui fit d'abord connaître qu'il prenait à son service quatre des nouveaux missionnaires arrivés par l'Amphitrite : le P. Dolzé pour le maniement des instruments de mathématiques, les PP. Geneix et Bernon pour l'enseignement de la musique, le P. Belleville pour la sculpture et l’architecture. Bouvet partit ensuite pour Pékin. L'empereur

(1) Lettre du P. Bouvet au P. de La Chaise.

fut joyeux de le revoir, fit le meilleur accueil à ses compagnons, et, ayant reçu de ses mains un don envoyé par Louis XIV, la collection des estampes du cabinet du roi, il ne se lassa pas d'admirer les prodiges de la gravure et de la reliure françaises; mais il ne parut pas au P. Bouvet qu'il fût sur le point d’abjurer la doctrine de Confucius : ou l’on avait négligé sa conversion, ou son intelligence se montrait décidément rebelle. Pour lui complaire, le P. Bouvet apprit le tartare, que ce prince préférait au chinois, et bientôt il put s'entretenir avec lui dans cette langue : il devint alors non-sculement son professeur le plus intime, mais encore le confident de toutes ses entreprises, le conseiller de son règne. Bouvet a écrit jour par Jour le détail de leurs conférences sur toute matière : c'est un registre dont on pourrait tirer un grand profit pour l'histoire. Quelques lettres inédites du P. Bouvet n'ont pas un moindre intérêt. Dans une de ses lettres au grand Leibnitz, du 4 novembre 1705, il lui dit : « Pour votre belle découverte des nom- « bres, avec la démonstration que vous en tirez pour « établir le dogme de la création, il faut attendre « quelque occasion favorable pour en parler et vous « faire connaître à l'empereur, qui, depuis quelques « années, ayant achevé de se satisfaire sur ce qu'il « désirait de la théorie de nos sciences, ne nous « donne pas la même facilité qu'auparavant de l’en- « tretenir de ces sortes de choses. D'ailleurs lorsqu'on

« lui parle de quelque chose, comme il faut être prêt « sur toutes les questions qu'il peut faire à ce sujet, « et que vous ne m'avez pas encorc fait la grâce de « me communiquer tout ce qui serait à désirer sur « cela, je serai peut-être obligé d'attendre quelque « nouvelle connaissance à cet égard. » N'est-il pas, en effet, bien curieux de voir Leibnitz recherchant l'approbation de l'empereur de la Chine à sa doctrine des monades et de l'harmonie préétablie, et, d'autre part, d'entendre un de nos Jésuites attestant que cet empereur de la Chine est un métaphysicien assez exercé pour reconnaitre et signaler sur-le-champ les lacunes d'une démonstration incomplète ?

Cependant, il fallait s’y résigner, le savant Kang-Hi ne devait jamais abjurer sa religion pour adopter celle des Jésuites ; il avait même fini par les inviter à ne plus rien entreprendre sur sa conscience. Les Jésuites se laissèrent alors assez facilement persuader que la religion de l'empereur était beaucoup moins défectueuse qu'ils ne l'avaient d'abord supposé. Ils jouissaient de si beaux priviléges à la cour de Pékin ; ils y étaient si considérés et si puissants! Quoique réduits à désespérer de la conversion de Kang-Hi, ils ne pouvaient se résigner à quilier un pays où le savoir était en si grand honneur, où ils étaient devenus, en interprétant les Données d'Euclide, les premiers de l'Etat. S'accoutumant donc à reconnaitre qu'ils avaient d'abord conçu d'injustes préjugés contre la religion

de la Chine, ils s'employèrent à combattre ces préjugés dans l'esprit des savants, en France, en Belgique, en Allemagne. Dans ce dessein le P. Bouvet écrivit à l'abbé Bignon, le 15 septembre 1704, une lettre pleine d'intéressants détails sur la religion des Chinois. C'est un véritable traité complet sur la matière et un manifeste : les missionnaires qui restent en Chine, au service d’un prince idolâtre, expliquent ainsi leur conduite.

Deux propositions résument cette longue lettre, propositions nouvelles et singulières, que nous allons faire connaitre.

Premièrement, le P. Bouvet entend prouver que « le sens des anciens livres (les anciens livres de la « Chine) et toute la doctrine qu'ils contiennent est « un précis mystérieux et prophétique de tous les « principes et de l'économie entière de la religion « chrétienne ; et rien autre chose. » Ces derniers mots «et rien autre chose » sont d’une grande énergie : des livres qui ne contiennent « rien autre chose » que « tous les principes et l'économie entière de la « religion chrétienne » ne sont-ils pas, en effet, en moins de mots encore, des livres presque chrétiens ? Soit! qu'on s'en étonne ; mais c’est bien là ce que dit le P. Bouvet, et ce qu'il veut dire, car voici les termes de sa seconde proposition, rigoureusement déduite de la première : « Ce qui fera voir que les pro- « phètes et les saints docteurs de la loi naturelle

JOACHIM BOUVET. 253 « devaient être à peu près aussi éclairés sur les prin- « cipaux mystères de la loi de Jésus-Christ que l'ont « été les saints Pères, et que l'Eglise, que le Fils de « Dieu a établie sur la terre, est véritablement catho- « lique et universelle, aussi bien pour tous les temps « que pour tous Îles lieux du monde. » On pense bien que cette seconde proposition nous semble, à nous, moins contestable que la première. Puisque nous pouvons aujourd hui nommer les vrais inventeurs de tous les dogmes qui sont, au cours des temps, devenus chrétiens, nous accordons sans hésiter, dès qu’on nous prie de le faire, que tous les « docteurs de la loi « naturelle » connaissaient avant les Pères ce que les Pères ont appris d'eux. Mais évidemment, quand un prêtre chrétien fait de semblables aveux, il ne distingue pas autant que son habit l'exige la foi révélée de la loi naturelle, et 1] ne faut pas s'étonner si nos missionnaires français furent un jour accusés sur ces aveux d'avoir eu pour les mandarins de trop grandes faiblesses. | Enfin le P. Bouvet prétend expliquer cette merveilleuse conformité des livres chinois et de l'Evangile, ct son explication ne paraîtra pas sans doute moins singulière que le reste. Les Chinois appellent F6 l’auteur de leurs anciens livres. Mais ce prétendu FÔ n’a jamais, dit-il, existé. C’est le patriarche Enoch. Les Grecs le nomment Hermès, les Arabes Edris, les Alexandrins Thos et les Chinois Fô ; mais, sous ces

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