TUMULUS RENATI DES CARTHES
Galli eximiüi geometræ et philosophi.
Hic jacet , occultos veri tentare recessus Ausus et ignotas prisus inire vias ; | Qui docuit rerum causas , quibus excitus Auster Spirat et alternis æstuat æquor aquis ; Iris habet varios adverso sole colores Et magnos nautis per mare monstrat iter.
Nunc reserata patent densa quæ nocte latebant, Quam non expulerat tacis origo nova :
Notus stelligeros aumeros qui colligit orbes Quo concors mundi machina tota viget :
Notus et interior qui spiritus incolit artus , Ipse sibi ignotus qui prius hospes erat :
Ut mens compactum nervorum flectit habenis Et fingit corpus mobile jussa pati ; Mille per et cæcos venarum infusa meatus Flumine sanguineo membra fluenta rigant.
Ante sub obscuris verborum ambagibus error Occultus facilem luserat aote fidem.
© veteris caligo ævi! Fclicior ætas Aflulget, tantus cui sine nube dies.
Parpureos tumulo flores et lilia spargam :
Hoc Sophia, hoc Mathesis marmore strata jacet.
Quæ tanta te prole ferent monumenta superbam Hæc decora acceptum Francia redde decus !
O vosartifices, Mathesis quos imbuit arte,
Dextera quod didicit vestra rependat opus !
Et memor impendat diti natura sepulchro .
Cartesius tacitas quas detegebat opes (1).
Il y a lieu de croire que le P. Lamy n'avait pas à redouter, à Grenoble, le ressentiment des thomistes, car ils ne dùrent pas être satisfaits de l'entendre s'exprimer en des termes aussi flatteurs à l'égard du philosophe dont ils avaient proscrit la mémoire. Nous remarquons toutefois que le représentant de la Sorbonne à Lyon , chargé par elle de remplir les fonctions de censeur, accorda son approbation aux Entretiens sur les Sciences. Quelle qu'ait été, du reste, l'opinion des Jésuites sur cette apologie de Descartes, qui leur fut signalée sans aucune discrétion par Bayle, dans ses Nouvelles de lu Republique des Lettres (2), il ne paraît pas qu'elle ait été mal accueillie par le public, car le P. Lamy reçut de toutes parts les félicitations les plus empressées. Ses Entretiens sur les Sciences renferment une série de dissertations critiques; mais il ne faut pas les confondre avec ces écrits où l'un s'est moins inquiété de poser des règles que de signaler des écarts, qui offrent un aliment à l'esprit de chicane,
(1) Le vœu du P. Lamy va, nous dit-on, être rempli prochainement, Si les inscriptions latines étaient au goût du jour , as distiques du P. Jamy , c'est-à-dire d'un des plus fervents, des plus courageux d'entre les défenseurs de Descartes, serment ben placés, il nous semble, sur le socle de la statue que l'on se propuse d'élever.
(2) Décembre 1684.
mais ne contribuent pas à former le jugement du public : la critique du P. Lamy est toujours élevée : avant de prononcer une sentence sur telle ou telle méthode, il fait connaître la loi qu’il faut observer, il en apprécie l’origine, il en recommande les sages prescriptions ; loin de fournir des arguments au scepticisme littéraire, il formule à chaque page, et commente avec une gravité doctorale les maximes les plus rigoureuses. On a mis en parallèle l'Art de Parler et l'Art de Penser de Nicole (1} ; on eut mieux, il nous semble, comparé le beau livre de Nicole, si digne de sa renommée, aux Entretiens sur Les Sciences. Nous ne saurions, pour notre part, exprimer plus convenablement que par cette comparaison le grand Cas que nous faisons du grave et docte traité du P. Lamy. Nous apprenons de J.-J. Rousseau qu'il ne l'estimait pas moins. 11 nous raconte, en effet, dans ses Confessions, que, pendant son séjour aux Charmettes, il consacrait de longues heures à l'étude, et il nous fait connaître de quels livres il préférait la lecture : « Ceux qui méloient la dévotion aux sciences, dit-il, m’étoient les plus convenables : tels étoient particulièrement ceux de l'Oratoire et de Port-Royal. Je me mis à les lire ou plutôt à les dévorer. Il m'en tomba dans les mains un du P. Lamy, intitulé : Entretiens sur les Sciences. C'étoit une espèce d'introduction à la connaissance des livres qui en traitent. Je le lus et relus cent fois; je résolus d'en faire mon guide (2)... » Nous comprenons très-
(1) Biographie Universelle, au mot B. Lamy.
(2) Confessions, livre vi.
Il 10
bien co qui, dans les Entretiens sur les Sciences, avait tant de charmes pour le philosophe de Genèse. Le P. Lamy veut êtro compté parmi les losiciens austères, orgueilleux, dit-on, qui ne composent jamais avec les préjugés, qui en appellent devant leur propre conscience de tous les arrèts du public, et l'on sait que telle était la disposition d'esprit de J.-J. Rousseau. On peut remarquer, en outre, plus d'un rapport entre le génie de ces deux écrivains. Ïls avaient l'un et l’autre une tendance prononcée vers le dogmatisme philosophique; l'un et l'autre ils étaient doués de l'esprit de système , et savaient mal, l’un et l'autre, corriger l'âpreté du sv!logisme par des accommodements ou des réticences.
Un nouvel ouvrage de B. Lamy, concernant les mathématiques, parut, en 1685, sous le titre de : Elémens de Géométrie; Paris, André Pralard, in-3. C'est encore un traité élémentaire, dont lo principal mérite est une bonne méthode, une heureuse disposition des théorèmes. Le P. Lamy ne dissimule pas qu'en composant ce traité, il a contracté des oblisations onvers À. Arnauld, auteur des Elémens de Gcométrie imprimés en 1667. Leibniz estimait l'opusculo du P. Lamy ({) : nous ne pouvons micux faire
{1} P. Lam, ex Oratorii congregatione, duo sunt hibri mathematiei eclementares, ambo non spernendi, alter de magmitudine in universum, quo Arithmetices generalis, seu Aliebre fundamenta continentur, alter autem de Geometria. Uterque satis placet. » GG. Leibmtn Opera philologica, € Vi OUperuuw, pag. IR8. editio Genevæ, 1568.
Apres l'opinon de Leibnitz sur la Géométrie du P. Lans, faisons connaître celle de 4.-3. Rousseau. On htdansles Confessions, 4 Vendre où l'auteur raconte quelles étaient ses lectures aux Charmettes «Je passar à la grometrie elementare. …. Je ne
que d’accepter les jugements d'un arbitre aussi considérable.
Le P. Lamy jouissait à Grenoble d’un grand crédit. Parmi les Oratoriens appelés dans cette ville, en 1675, par le cardinal Le Camus, et préposés à l’enseignement de la jeunesse, dans le petit séminaire de Saint-Martin de Miseré et dans le grand séminaire de Grenoble (1), il passait pour le plus érudit et le plus habile. Un événement notable dans le diocèse , la conversion du ministre Vignes, vint ajouter encore à sa considération. C'est en l'année 1684 que Vignes abjura la créance de l’église protestante , et, l’année suivante , dans une brochure mentionnée par Ellies du Pin, il remercia le Seigneur d'avoir envoyé le P.
goûtai pas celle d'Euclide qui cherche plutôt la chaîne des démonstrations que la liaison des idées : je préférai la Géométrie du P. Lamy , qui dès-lors devint un de mes auteurs favoris, et dont je relis encore avec plaisir les ouvrages. L’algèbre suivit, et ce fut toujours le P. Lamy que je pris pour guide... »
Il y a eu de nombreuses éditions des Eléments de Géométrie de - Bernard Lamy. La seconde édition, qui parut en 1695, chez André Pralard, peut être considérée comme un nouvel ouvrage, tant il y a de corrections et d'additions. Nous lisons à ce sujet, dans le Journal des Savants du 9 janvier 1696 : « Son livre étant imprimé, il l'a fait voir à plusieurs de ses amis , et, profitant de leurs avis , 1l a ajouté à son ouvrage des éclaircissements où il se critique lui-même avec autant de sévérité que le feroit son adversairc. Ï corrige ses fautes aussi bien que celles des imprimeurs; il éclaircit ce qu'on a trouvé obscur, et substitue d’autres démonstrations en la place de celle qu'on n'a pas approuvées, et il ajoute ce qu'il avait oublié ou qu'on a cru qi devoit ajouter. »
Voici la date de diverses autres éditions des Eléments de Géamétrie : Paris, P. de Bats, 1701, in-12; Paris, Mariette, 1704; Paris, André Pralart, 1710, 1732; Paris, Nyon, 1740. Desmarets en a publié une édition en 1758, in-12 , avec un abrégé de l’Analyse, une Application de l'algibre à la géometrie, et un Traité complet des sections coniques.
{1} Expilly, Dictionn. Géographique, au mot Grenoble.
Lamy au-devant de son âmo égaréc (1). Bernard Lamy était rentré dans les bonnes grâces des supérieurs de sa congrégation, lorsqu’en 1686 il fut rappelé par eux à Paris, et placé dans le séminairo de Saint- Magloire. L'année suivante, il publia, sous le titre de Apparatus ad Büiblia sacra , Gratianopoli, Fremon, 1687, des tables fort curieuses sur toute l'histoire du peuple juif. Cet opuscule eut un grand succès. Leclerc en fit aussitôt connaître le contenu dans sa Bibliothèque Universelle (2); l'évêque de Châlons le fit traduire en français sous le titre de : Introduction à la lecture de l’Ecriture Sainte; cette traduction fut réimprimée par un théologien du Dauphiné, nommé Richard Simon, pour servir de préface à un Dictionnaire de la Bible, publié à Lyon, en 1703. Les tables historiques du P. Lamy n'étant que le sommaire d'un ouvrage beaucoup plus important qu'il a publié dans la suite, sous le titre de Apparatus Biblicus, nous en reparlerons. Nous ne devons pas omettre de mentionner ici le différend que le P. Lamy eut avec Basnage en l'année 1687. A l'édition des Traitez de Méchanique publiée en cette année, Lamy avait joint une lettre à M. de Diculamant , ingénieur de Grenoble, dont lo titre fait assez connaître l'objet : Nouvelle manière de démontrer les principaux théorémes des Eléments de Aathématiques. Il s'agissait principalement dans cette lettre d’une nouvelle démonstration des mouvements
(1) Lettre sur les motifs de sa Conversion, Grenoble 1hRo. Voir la table Universelle des auteurs ecclés. du VU siccle, par Elles du l'in, t. 2, col. 2651.
2; T.vu, p. 201.
composés. Varignon s'était occupé du même problème, et l'avait résolu presque dans les mêmes termes que le P. Lamy; ce qui donna occasion à Basnage, dans son Histoire des Ouvrages des Savants (avril 1688), d'accuser celui-ci de plagiat. B. Lamy répondit à Basnage , en déclarant qu'il ne connaissait pas la démonstration de Varignon, alors qu’il avait écrit à M. do Dieulamant : cette réponse se trouve dans le Journal des Savants du 13 septembre 1688.
La même année 1688, B. Lamy publia, sous le titre de Démonstration ou Preuves évidentes de la vérité et de la sainteté de la Morale Chrétienne, Paris, À. Pralard, deux vol. in-12, un traité dogmatique dont il ne paraît pas avoir été lui-même fort satisfait. Nous n'apprenons pas d'ailleurs que ce traité ait été aussi favorablement accueilli quele plus grand nombre de ses autres publications.
C’est en l’année 1689 que le libraire Pralard édita sous le titre de : Harmonia sive concordia quatuor Evangelistarum, en un vol. in-12, celui de tous les ouvrages du P. Lamy qui provoqua la plus vive controverse au sein de l'église. Tous les détails de cette affaire ont été longuement racontés par Ellies du Pin (1) : si nous ne croyons pas devoir suivre co critique, dans l'exposé des faits sur lesquels argumentérent tant de docteurs, nous ne pouvons cependant négliger de rappeler sommairement quel fut l'objet de cette fameuse dispute, et de mettre B. Lamy en présence de ses nombreux contradicteurs.
pe Biblioth. des aut. Ecclés., t. xiX, p. 121 ct suiv. de l'édit.
in-49,
Dès les premiers siècles de l'église, on s'occupa de prouver, par des rapprochements ingénieux, la concordance des quatre évangiles; on attribue à Tatien et à Ammonius deux Harmonies éditées dans la Bibliothèque des Pères ; Eusèbe, saint Jérôme, saint Augustin, ont entrepris divers travaux de même nature : Osiander et Jansenius, parmi les interprètres modernes des Saintes Ecritures, ont publié deux Concordances également estimées. Cette laboricuse étude, poursuivie avec une persévérance méritoire par les théologiens de l'école luthérienne, a produit, de nos jours, les commentaires de de Wette, de Rosenmüller , d'Olshausen, de Schleiermacher et de M. Strauss. Le P. Lamy n'a pas sans doute abordé l'examen des Evangiles avec autant de liberté que ces doctes critiques; il a toutefois émis, sur divers passages du texte sacré , des hypothèses qui ne furent pas acceplées par ses contemporains. Voici trois questions historiques sur lesquelles s'engagea fa discussion. La première concerne l'emprisonnement de saint Jean-Baptiste. Saint Matthieu et saint Marc racontent que Jésus, après son baptème, ayant appris l'arrestation de saint Jean, se retira en Galilée; mais il ne semble pas au P. Lamy que ces deux évangélistes aient voulu parler, en cet endroit, de l'incarcération do saint Jean par le tétrarquo de la Galilée; car, après avoir fait connaître la retraite de Jésus , ils rapportent divers événements qui eurent lieu quelque temps avant le supplice du Précurseur, D'où il faut conclure, suivant le P, Lamy, que saint Jean fut mis deux fois en prison : la première, à Jérusalem, par l'ordre du
grand Sanhédrin; et, la seconde, en Galilée, par le commandement d'Hérode. Cette assertion n'avait été produite par aucun interprète avant le P. Lamy. Il se fit une autre querelle avec les théologiens, en affirmant l'identité de Marie, sœur de Lazare, de Marie-Magdeleine et de la femme pécheresse. Cette opinion avait été celle de saint Grégoire-le-Grand, de Beda, et d'un grand nombre d'autres célèbres docteurs. — Enfin, et c'est sur ce point que la discussion fut le plus animée, le P. Lamy s'était inscrit contre l'opinion de presque tous les commentateurs au sujet de la dernière cène célébrée par Jésus et par ses disciples. Au dire du P. Lamy, Jésus ne put manger dans ce repas l'agneau pascal, puisque, suivant le. rit consacré par une longue tradition, la cérémonie de la Pâques ne dût être célébrée chez les Juifs que le jour même où Jésus fut conduit sur le Calvaire et crucifié. Cette opinion du P. Lamy n'était pas une nouveauté : elle avait été déjà proposée par Nicolas de Villegagnon , par Ant. de Dominis et par Jérôme Vecchietus. Mais ces auteurs l'avaient mal soutenue.
Telle fut la matière de la controverse. Les docteurs de la faculté de théologie, à l'examen desquels avait été soumise la Concordance du P. Lamy, avaient signalé, dans leur approbation, la témérité de ses hypothèses, mais ne les avaient pas jugécs contraires à la foi. Le premier critique qu’elles rencontrèrent fut un docteur de Sorbonne, curé de Saint-Laurent de Rouen, nommé Bulteau. B. Lamy lui répliqua, dans une dissertation en forme de Lettre, adressée au R. P. Fourré, de l'Oratoire. Bien que la censure
de Bulteau n'eût pas été rendue publique, Lamy crut devoir confier aux presses d'André Pralard sa lettre au R. P. Fourré : elle parut, en 1689, in-12. Le P. Lamy n'avait pas, sciemment ou par oubli, soumis cet opuscule au contrôle du P. de Saint-Marthe, général de la congrégation de l'Oratoire : celui-ci, curieux de faire respecter son autorité méconnue, s’empressa de poursuivre cette contravention et de faire saisir chez A. Pralard les exemplaires de la lettre du P. Lamy. Cela causa quelque rumeur dans la congrégation, ct comme d'ailleurs les assertions téméraires du P. Lamy et l'indépendance de son caractère ne lui avaient pas concilié l'affection de l'archevêque de Paris, M. de Harlay, le P. de Saint- Marthe invita le professeur de Saint-Masloire à quitter Paris, et lui désigna pour séjour la ville de Rouen {1}. Ces contrariètés n'ébranlèrent pas le P. Lamy dans son opinion. Il fit publier, dans le Journal des Savants, le sommaire des arguments développés dans sa Lettre au P. Fourré (2). Mais à peine avait-il réduit au silence le docteur de Sorbonne , qu'un professeur d'humanités au colléye d'Harcourt, nommé Jean Piénud, mit au jour deux dissertations françaises : l'une , sur l'emprisonnement de saint Jean-Baptiste; l'autre, sur la dernière PAque de Jésus : ces deux écrits étaient dirigés contre
(1) Suivant Ledru (Annuaire de la Sarthe, 1819’, le P. Lamy exerea l'emploi de Supérieur dans le séminaire de cette ville.
(2) Cette Lettre fut rémprimec en 16943, sous ce titre : Lettre du P.Lamyau R.P.F. D. l'O. danslaquellerléclaurcit. ete. ete, Paris ,in-12. 11 ÿ en a une autre éditiwo ; Paris, 1699, m'wo format.
On en hit uuc analyse dans Ellies du Pin.
l’auteur de la nouvelle Harmonie (1). Il se présenta bientôt pour le combattre un adversaire plus considérable. Le Nain de Tillemont achevait le premier volume de ses Mémoires pour servir à l'Histoire Ecclésiastique, quand parut l’Harmonie du P. Lamy. Après avoir examiné les difficultés soulevées par celui-ci, il refusa de souscrire à ses hypothèses, et les combattit dans deux notes que l'on peut lire aux pages 461 et 512 du tome 1er de ses Mémoires. Ayant eu entre les mains le manuscrit de Tillemont, Nicole ne crut pas devoir garder le secret au sujet de ces deux notes , et aussitôt le P. Lamy pria l’auteur des Mémoires de vouloir bien lui faire connaitre ses objections contre l’Harmonie. Cette communication lui fut accordée. Pour répondre à tant d'adversaires, le P. Lamy entreprit alors de composer un traité spécial sur la plus grave des trois questions controversées, la question de la dernière cène. C’est cet ouvrage qu'il fitparaître, en 1693, sous le titre de : Traité historique de l'Ancienne Pâque des Juifs, où l'on examine à fond, etc. , etc.; Paris, Pralard, in-12. Le P. Lamy disserta fort amplement dans ce volume sur toutes les difficultés qu'on lui opposait, et, au jugement de quelques arbitres éclairés, il prouva ce qu'il avait avancé. On peut lire dans la Bibliothèque d'Ellies du Pin un résumé substantiel du Traité sur l'ancienne Pâque , qui permet d'apprécier avec quel fruit l’auteur de ce beau travail avait étudié les antiquités judaïques.
(1) Dissertations sur la Prison de S. Jean-Baptiste et sur la dernière Pdque de J.-C. , où l’on fait voir contre le P. Lamy que S. Jean-Baptiste , etc. , etc. Paris, A. Sencuzc, 1690 , in-12.
Sébastien de Tillemont entreprit néanmoins de justifier ses objections dans une lettre fort longue, qu'il fit imprimer à la fin du deuxième volume de ses Mémoires pour servir à l'Histoire Ecclésiastique. Cette lettre, écrite avec beaucoup de réserve, de politesse et de modestie, fut louée par Nicole « comme un modèle de la manière dont les chrétiens doivent disputer ensemble (1). » Cette manière n'était pas au goût du superbe évêque de Meaux; il fit dire à Sébastien de Tillemont qu'il le priait de ne pas demeurer toujours à genoux devant le P. Lamy, et de se relever quelquefois (2). La contestation provoquée par le P. Lamy au sujet de la dernière cène, fut, pendant quelques années, la grande affaire de la république des lettres. L'ancien système avait denombreux partisans; le nouveau n'était pas défendu avec moins de zèle ; on ne rencontrait pas un clerc quelque peu versé dans les Ecritures, qui n'eùût à cœur d'exprimer son avis sur la question mise à l'ordre du jour par le P. Lamy. Le P. Hardouin, de la Société de Jésus, se propose de réconcilier les deux principaux contradicteurs, dans un ouvrage qui a pour titre : De supremo Christi Domini Paschate (3) : mais il n'v réussit pas. Le P. Michel Mauduit, de l'Oratoire, s'inscrit au nombre des adversaires de B. Lamy dans son Analyse des Evangiles, et formule contre ses assertions les plus vives censures. Le P. Rivière,
C1) Abrégé de l'Hist. Ecclés., par Fabbé Racine; t Au. de ledit. in-12.
2, Ibid.
Je Porisus 3 Anisson, 16403. 1n- 1”.
jésuite , auteur de l’Apologie de M. Arnauld et du P. Bouhours, s'associe aux remontrances du P. Mauduit. D'autre part, le P. Tournemine, de la Société de Jésus, soutient à Paris, au collége de Clermont, dans deux thèses publiques, le système du P. Lamy, et l’abbé Mascranny, vicaire-général de l'église de Rouen, témoigne qu'il y adhère (1) : Toinard entre si bien dans ce système, qu’il s’attribue l'honneur de l'avoir exposé le premier dans une Harmonie des Evangiles encore inédite (2), et qu'il se donne comme victime d'un larcin littéraire. Le P. Lamy répond collectivement et séparément à ses divers interlocuteurs, dans plusieurs opuscules qui portent le titre commun de : Suite du Traité historique de l'Ancienne Pâque des Juifs. Le premier de ces opuscules, publié en l’année 1693, chez Pralard, in-12, contient des Réflexions sur le Nouveau Système du P. Hardouin. On y réplique aussitôt par un écrit sans nom d'auteur, ni d'imprimeur, sous le titre de : Extrait du Traité du P. Hardouin sur la dernière Pâque de notre Seigneur. Cet Extrait, qui passe pour être l'ouvrage du docte jésuite; est considéré par le P. Lamy comme une nouvelle provocation ; il y répond en peu de mots, dans une lettre insérée au Journal des Savants du 7 décembre 1693. Aprés avoir combattu le P. Hardouin, Lamy se trouve en face du P. Mauduit et de l’auteur de l'Apologie : il les réfute l’un et l’autre dans une seconde Suite du
(1) Dans une approbation qui se trouve en tête du Traité Histo- , rique de la Päque.
2} Elle ne fut imprimée pour la première fois qu'en 1707.
Traité Historique , qui porte le titre spécial de : Réflexions sur quelques Dissertations de l'auteur de l'Analyse de l'Evangile et sur un livre intitulé : Apologie de M. Arnaud; Paris, A. Pralard, 1694, in-12. La même année, il réplique à la lettre de Le Nain de Tillemont, dans une troisième Suite du Traité Historique, dont voici le titre : Réponse du R. P. Lamy à la lettre de M. de Tillemont sur la dernière Pdque de notre Seigneur ; Paris, A. Pralard, 169$, in-12. Ellies du Pin et les auteurs du Journal des Satants nous ont épargné le soin d'analyser ces divers opuscules, et nous leur en savons gré.
On pouvait croire que cette controverse était terminée, quand un des premiers contradicteurs du P. Lamy, 3. Piénud, écrit au Journal des Sarants qu'il persévère dans son premier sentiment. Cette lettre ayant été publiée dans le numéro du 2+ janvier 1695,le P. Lamy y répond dans celui du 21 mars de la même année {1}. Il y a, dans ces deux lettres, moins d'arguments que de personnalités. Mais voici le P. Daniel qui vient au secours de Pitnud, de Tillemont, de Mauduit, etc., etc., dans sa traduction française d'un traité do Louis Léon de Modène, publié en 1590 à Salamanque, sous le titre de : De Utriusque Agni typici et ceri immolationis legilimo tempore. Le P. Lamy, qui avait déjà, dans son Traité Historique sur l’ancienne Pdque, assez mal mené Louis Léon de Modène, profite de l'occasion qui lui est offerte de s'exprimer de nouveau
(1; Cette réponse du P. Lamy se trouve enrore dans la qua-
triume Suite du Frauté Historique, après le Tractatus de Vinculis J Baptstæ.
sur cet auteur en des termes fort dédaigneux. A ses courtes Réflexions sur le Système de Loüis de Léon, publiées chez Pralard, en 1595, in-12, il joint un traité fort curieux, dont voici le titre : Tractatus de Vinculis Joannis-Baptistæ, methodo geometris usitata dispositus. Quel autre que le P. Lamy pouvait entreprendre de résoudre une question de cette nature au moyen de la méthode des géomètres? On ne lui réplique pas au sujet de la double incarcération de saint Jean-Baptiste, mais au moment où il pouvait croire que les adversaires de son opinion sur la dernière Pâque n'oseraient plus se commettre avec lui, il se présente do nouveaux contradicteurs. Charles Witasse, professeur de théologie à la Sorbonne, un des docteurs les plus accrédités de cette maison, publie une Lettre (1) anonyme, dans laquelle, après avoir fait bon marché des arguments empruntés par le P. Hardouin à Léon de Modène, il se prononce néanmoins contre le système du P. Lamy. Le P. Pezron, de l’ordre de Citeaux, dans son Histoire Evangélique confirmée par la Judaïque etla Romaine, réclame, pour sa part, en faveur du système du P. Hardouin , et voilà qu’une nouvelle dispute s’engage. Le P. Lamy publie une cinquième Suite du Traité Historique, sous ce titre : Réflexions sur la Lettre d'un docteur de Sorbonne et sur l'Histoire Evangélique du R. P. Pezron, Paris, A. Pralard, 1696, in-12 : il adresse en même temps au Journal des Savants une lettre qui contient un résumé de ces
(1) Lettre d’un docteur de la Sorbonne à un docteur de la méme maison.
Réflexions (18 juin 1696). Charles Witasse réplique, dans les numéros du Journal des Savants du 27 août et du 3 septembre; à son tour, Lamy publie successivement, dans lo même journal, deux lettres en réponse aux dernières objections du professeur de la Sorbonne {10 et 17 décembre 1696). L'ardeur des combattants est-elle enfin épuisée, cu du moins ceux des théologiens qui n'adhèrent pas aux hypothèses historiques du P. Lamy, vont-ils désespérer de vaincre sa constance tant de fois éprouvée? Un nouvel athlète entre dans la lice, novus athleta exoritur, comme s'exprime le P. des Mollets, et celui-ci est un des religicux de Saint-Benoit , qui publio ses Réflexions sur le Nouveau Système du P. Lamy (1). B. Lamy reprend donc la plume, et adresse au Journal des Savants (9 et 16 décembre 1697) deux lettres où il se défend contre les attaques de l’auteur des Réflexions, le docte dom Bessin. Ce sont ces deux lettres qu'il publia chez A. Pralard, comme la sixième Suite du Traité Historique de l’Ancienne Päque des Juifs.
Nous avons sommairement exposé les diverses périodes de cetie longue controverse, durant laquelle le P. Lamy fit preuve de la plus constante énergie, luttant seul ou presque seul contre tant d'adversaires. Nous n'ajouterons que peu de mots au récit des faits.
La question historique qui fut l'objet de cette querelle, doit-elle être considérée comme intéressant le dogmo ? En d'autres termes, le sacrement de l'Eucharistio a-t-il uno signification différente suivant
(1) Rouen, 1697, in 12,
la date que l’on assigne au repas de Jésus et de ses disciples ? Tous les théologiens, à l’approbation desquels furent soumis les écrits de B. Lamy et de ses contradicteurs, s'accordent à dire que telle ou telle solution offerte à ce problème ne peut en rien altérer le sens du mystère eucharistique : il ne nous appartient pas d'être moins accommodant en cette affaire que ne l'ont été les docteurs les plus ombrageux de la Faculté de Théologie. La question de dogme écartée, reste la question de fait. Elle nous touche peu : disons toutefois que le P. Lamy nous semble avoir bien plaidé sa cause, et que ses arguments ont été considérés comme d'un grand poids par Bossuct et par Dom Calmet. Quelle est sur ce point l'opinion des derniers critiques? M. le docteur Fr. Strauss nous apprend que, parmi ces critiques, ceux-ci ont défendu le sentiment de Le Nain de Tillemont, ceuxlà ont renouvelé l'hypothèse du P. Lamy ; que d'autres enfin, ont, sans plus de succès , proposé divers autres systèmes : pour sa part, l'auteur de la Vie de Jésus ne trouve aucune de leurs assertions bien fondées , et il déclare qu'il considère le problême comme insoluble {1).
Cette polémique occupa beaucoup le P. Lamy :
obligé de répondre successivement à des interpellations si nombreuses, si directes et si pressantes, il ne put mettre à exécution divers projets conçus depuis long-temps, et, pendant sept années , de 1689 à 1696, il ne fit aucune publication qui n'eut pour
(1) Vie de Jésus, traduction de M. E. Littré, tome 11, deuxième partie, p. 424 et suivantes.
objet l'affaire de la Pâque des Juifs. Quand ses censeurs lui laissèrent quelque loisir, il reprit ses travaux interrompus. Le succès qu'avait obtenu son Apparat l'ayant encouragé à donner plus de développements à cette esquisse de l'histoire juive, il fit paraître, en 1696, l’Apparatus Biblicus, seu Manuductio ad Sacram Scripturam : Lugduni , Certe, in-8 (1). Cet ouvrage, à peine publié, fut aussitôt traduit en français par l'abbé de Bellegarde, sous le titre d'Apparat de la Bible ; Paris, A. Pralard, 1697, in-8. Quelques années après, l'abbé Boyer, chanoine de Montbrison, fit une nouvelle traduction de l'Apparat; Lyon, Certe, 1699, in-4 (2). Cette traduction de l'abbé Boyer est la seule qui ait été faite avec l'assentiment du P. Lamy, et qu'il ait approuvée. Après avoir terminé son Apparatus, le P. Lamy crut avoir le loisir de préparer une nouvelle édition de son Harmonie, ou plutôt, suivant sa coutume, de faire un livre nouveau sur la même matière, en développant les assertions qui avaient été si ardemment controversées, en ajoutant aux preuves qu'il avait déjà produites en faveur de son système historique des arguments que lui avait sugpérés une étude plus approfondie de la question de la Pàque. Il fut encore interrompu dans ce travail. Un curé de Lions-la- Forêt , du diocèse de Rouen, nommé Anquetin, estimant quo les PP. Mauduit et Pezron avaient accueilli trop favorablement l'hypothèse du P. Lamy con-
(1) Autres éditions : Mayence, 1708; Jéna, 1709; Amstwrdam, 1310 ; Lyon, 1724, in-4.
(2} Cette traduction fut réimprimée en 1709, chez Certe, Lyon.
cernant l'identité do Marie-Magdeleine, de la sœur de Lazare et de la femme pécheresse, entreprit de les combattre les uns et les autres dans un traité spécial. Plus pressé d'achever son grand ouvrage sur los Evangiles que de répondre à cet importun, le P. Lamy ajourna cette réponse, et bientôt il fit paraitre le commentaire de son Harmonie, sous le titre de : Commentarius in Harmoniam Evangelicam, seu Concordiam Evangelistarum ; Paris, Anisson, 1699, 2 vol. in-+. Le premier volume contient la concordance ; le second , un apparat chronologiqne et géo graphique, en tête duquel se trouve une préface , que l’on peut encore lire avec fruit. Sa réponse au curé de Lions, qu'il ne fit pas long-temps attendre après la publication de ce Commentaire, a pour titre : Défense de l’ancien sentiment de l'église latine touchant l'office de sainte Madeleine ; Rouen, 1699, in-{2. Mais on lui répliqua. Un ecclésiastique du diocèse de Rouen, nommé Duchène, s’efforça d'établir la fausseté des assertions du P. Lamy dans un écrit qui a pour titre : Réflexions sur la nouvelle interprétation que le P. Lamy donne au mot de pécheresse, contre la tradition universelle de l'Eglise. Le P. Lamy s'empressa d'opposer à ce factum théologique une Réponse à la lettre de M. Du Chêne; Paris, Anisson, 1700 ; petit in-12 (1). |
Il nous reste à parler des ouvrages auxquels le P. Lamy consacra les dernières années de sa vie. Il est l’auteur supposé d’une Démonstration par laquelle on
(1) Cet ouvrage n’est pas mentionné dans le catalogue que le P. des Mollets a dressé des opuscules du P. Lamy. Nous en avons un exemplaire sous les yeux.