‹ Histoire littéraire du Maine. Tome deuxièmeChapitre 15 sur 62 · II T · texte numérisé non relu

II T

prescrit la possibilité de l'immolation de l'Agneau Pascal : Rouen, in-12, 1700. Nous n'avons pas entre les mains cet opuscule, sur lequel Ellies du Pin etle P. des Mollets ne nous communiquent aucun renseignement. B. Lamy fit paraitre, vers le mème temps, une Introduction à la lecture de l'Ecriture ou Bléthode de lire l'Ecriture en une année; Paris, Pralard, in-8. L'année suivante, 1701, le libraire Anisson publiait un autre traité de B. Lamy, qui porte le titro de : Traité de Perspective où sont contenus les fondements de la peinture; in-8 (1).

De l'année 1701 à l'année 1706, Lamy parolt avoir employé tous ses instants à corriger et à développer les dialogues philosophiques qui, publiés pour la première fois, en deux volumes, en l'année 1688, p'avaient pas obtenu, comme nous l'avons dit, autant de succès que le plus grand nombre de ses autres ouvrages. Ennemi déclaré des sceptiques, et, d'autre part, non moins hostile aux soctateurs de Spinosa que son docte contemporain et homunyme, François Lamy, do l'ordre de Saint-Benoît, il se proposa surtout, dans la nouvelle édition de ses dia— logues, de combattre les doctrines nouvelles qui lui paraissaient contredire le plus ouvertement les préceptes de la morale orthodoxe; nous voulons parler des traités dogmatiques do Spinosa, de Hobbes, de Locke, et des paradoxes relàchés de saint Evremont. Ce traité du P. Lamy, qui porte le titre de : Démonstration ou Preuves évidentes de la vérité et de la sainicté

(1) y n une longue analyse du Traité de la Perspectice dans Le Acta Eruditorum d'Uthon Meucke, 1702, decuan. trta, Hp. Tr.

de la Morale Chrétienne, n'avait que deux volumes dans l'édition de 1688. La nouvelle édition forma cinq volumes , qui parurent successivement à Rouen, chez Boucher, dans les années 1706, 1707, 1708 et 1711 (1). Cet oavrage , qui est un des plus estimés du P. Lamy, est en quelque sorte l'Ethique de l'école cartésienne.

En l’année 1715, la congrégation de l’Oratoire perdait à la fois deux de ses plus illustres représentants, Malebranche et B. Lamy. Voici ce quele P. des Mollets nous apprend sur la mort de B. Lamy. Un jeune .homme, né de parents calvinistes, avait conçu le dessein d'embrasser la doctrine catholique, après avoir lu quelques ouvrages de notre docte oratorien : il vint donc trouver ce bon père, lui exposa les doutes qui affligeaient encore son âme, et lui demanda ses conseils, son appui. Heureux d’entreprendre une nouvelle conversion, le P. Lamy ne négligea rien de ce qui pouvait affermir ce jeune homme dans sa résolution. Mais bientôt il apprit qu'après avoir fait des progrès rapides dans l'étude des questions controversées, son catéchumène avait tout à coup quitté la voie de l'orthodoxie pour adhérer de nouveau à la créance calviniste. Cette nouvelle affligea si vivement le P. Lamy, qu'elle abrégea sa vieillesse. Quand une rupture de la veine pulmonaire l'avertit que sa fin était prochaine, il eut hâte de se recommander aux prières de ses frères et de leur faire connaître ses dernières volontés. Sa bibliothèque

(1) Le premier de ces volumes a été longuement analysé dans les Acta Eruditorum, decenn. tertia, t. v, p. 911,

était tout son bien : ilen fit trois parts, qu'il légua, l'une au collége de l'Oratoire du Mans; l'autre, au séminaire de Paris; la troisième, au séminaire de Rouen. Il mourut le 29 janvier 1715, à l'âge de 74 ans.

It laissait trois ouvrages manuscrits. Le premier, qui avait pour objet une histoire de la Théologie Scolastique, n'a pas été imprimé depuis sa mort. Comme nous ne trouvons pas ce manuscrit mentionné dans le catalogue de M. G. Haënel, nous devons croire qu'il a été perdu, et cette perte nous semble un malheur. Nous ne croyons pas sans doute que des recherches sur la théologie scolastique , entreprises dans les premières années du XVIIIme siècle par un adversaire de cette théologie, par un fervent cartésien, aient eu pour résultat une analyse fidèce, impartiale et vraiment philosophique, de tant de systèmes si profonds et si ingénieux : mais on écoutc toujours avec intérêt, avec profit, le récit d'un voyageur qui arrive d'une terre lointaine et inexplorée. — Le second manuscrit de B. Lamy, qui n'a pas non plus vu le jour, avait pour titre, suivant lo P. des Mollets : De Jesu-Christo IHomine-Deo; c'était une dissertation dogmatique. — Le P. des Mollets a publié le troisième, sous ce titre : De tabernaculo frderis, de sancta civitale Jerusalem et de templo ejus libri septem; Parisiis, J.-B. Delespine, 1720, in-fulio. C'est dans cet ouvrago que le P. Lamy a donné la mesure de sa prodigieuse érudition en ce qui concerne les antiquités judaïques : il y travailla, dit-on, durant trente années, et y fit successivement des corrections, des additions considérables. Au jugement de tous les arbitres, c'est le traité le plus complet que

PIERRE LEBAUD. 165

l'on possède encore sur cette matière. B. Lamy avait mis la dernière main à cet ouvrage bien des années avant que la mort vint le frapper, et il eut éprouvé la douce satisfaction de le voir loué par tous les savants, s’il n'eut pas été trop pauvre pour subvenir aux frais de l'impression ({).

LEBAUD (Pierre).

PIERRE LEBAUD, chanoine de l’église collégiale de Laval, trésorier de la Madeleine de Vitré, chantre de Saint-Tugal de Laval , aumônier de Guy de Laval, quinzième du nom, puis de la reine Anne de Bretagne, était frère de Perrine Lebaud, femme de Jean d'Argentré et aiéule de Bertrand d'Argentré, moins connu par son titre de sénéchal de Rennes que par ses recherches et ses travaux sur l’histoire féodale de la vieille Armorique. Le père de Pierre et de Perrine Lebaud était chevalier et seigneur de Saint- Ouen , au Maine (2). Moreri assigne la Bretagne pour lieu de naissance à P, Lebaud, mais il ne fournit pas de

(1) M. Quérard attribue à B. Lamy une méthode pour apprendre la langue latine, publiée pour la première fois en 1763 , in-8. Nous ignorons ce que contient ce livre, mais nous croyons devoir faire remarquer que le P. des Mollets , dont le témoignage mérite quelque conliance , ne compte pas cette Méthode au nombre des écrits laissés par le P. Lamy.

Hs Paz, Hist. Généalog. de plusieurs maisons de Bretagne, P. 296. |

166 PIERRE LEBAUD.

preuves à l'appui de cette opinion, et nous avons lieu de croire qu'elle est purement hypothétique. Ansart, et avec lui tous les historiens du Maine, font naitre P. Lebaud dans le diocèse du Mans; Lepaige le compte parmi les auteurs nés à Laval; enfin, Raynouard ({), qui nous parait ici le plus digne de foi, prétend que P. Lebaud vit le jour à Saint-Ouen, sur les frontières du Maine et de la Bretagne. Nous avons dit, en effet, d'après du Paz, qu'une seigneurie de Saint-Ouen, au Maine, appartenait au père de Lebaud, et non loin de l'extrême limite du diocèse de Rennes, dans le doyenné de Laval, nous trouvons Ja paroisse de Saint-Ouen-des-Toits. Si l'on veut bien accepter cette paroisse comme lo lieu natal de P. Lebaud, les assertions diverses des historiens se trouvent en quelque sorte conciliées ; et il nous semble qu'à défaut de renseignements authentiques, incontestables, c'est ce parti qu'il faut prendre.

Nous ne savons rien de particulier sur la vie de P. Lebaud, si ce n'est qu'il remplit successivement plusieurs charges ecclésiastiques et auliques, et consacra tous ses loisirs à l'étude des archives armoricaines.

À la sollicitation de Jean de Derval, seigneur de Château-Giron, dont il était parent, P. Lebaud entreprit une première Histoire de Bretagne, qu'il acheva vers l'année 1480. S'il faut en croiro Dom Morice (2), le manuscrit de cette Histoire, qui n'a

We Catalogue des MSS. de la Biblioth. du Mans, sous le n° 5.

12, Préface de son Histoire de Bretagne , p vu.

PIERRE LEBAUD. 467

pas été imprimé, se trouvait de son temps dans le riche dépôt de la Bibliothèque royale, à Paris. Mais on l'y a vainement cherché (1). Ce qui existe à la Bibliothèque royale, c'est une traduction manuscrite en latin de cette Histoire de P. Lebaud, faite par son neveu, Bertrand d'Argentré, à l'âge de vingt-deux ans (2). Dans une courte notice qu'il a publiée sur ce manuscrit, Gaillard suppose que la traduction de d'Argentré n'est pas très-fidèle ; il fait, en outre, remarquer que, dans cette traduction, les faits relatifs à l'Histoire de Bretagne sont racontés jusqu'à François Ier, c'est-à-dire, jusqu'au temps où vivait d'Argentré. Mais nous avons sur l'ouvrage de Lebaud d'autres renseignements que ceux qui nous sont fournis par la notice de Gaillard et par la traduction plus ou moins exacte de B. d’Argentré. Le manuscrit français de P. Lebaud, ou une copie fort ancienne du manuscrit original, se trouve, en effet, dans la bibliothèque publique de la ville d'Angers. On lit au verso du premier feuillet : «a Je, Pierre Lebaud, secrétaire de hault et puissant Jehan, sire de Derval, de Combour, de Chasteaugiron, de Roye et de Sainct-Mars, monseigneur très-redoubté, non de mon propre mouvement, ne audace, mais contrainct par l'estroict lyen de son commandement, entrepris et craintivement me suy aventuré

(1) Noticeset Ertraits des Manuscrits de la Bibliothèque Nalionale , t. vi1, p. 415; article de M. Gaillard.

(2) Ibid. — Une copie du manuscrit de B. d’Argentré se trouve à la Bibliothèque du Mans, sous le n° 5. Cette copie est Fe la fin du dix-septième siècle ou des premières annécs du dix-

uitième.

168 PIERRE LEBAUD.

à escryre la Compillation des Cronicques et Histoires de très-nobles roys et princes de Bretaigne Armoricque , jadis extraicts et descendus de ceux de Bretaigne Insulaire.... » Cette Histoire de Bretagne, ou plutôt cette Compilation, comme l'auteur appelle son ouvrage, se divise en trois parties : la première a dix-huit chapitres; la seconde en a trente-deux ; et la troisième, deux cent quarante-sept. Elle finit à l'année 1458, date de la mort d’Artus III. Le manuscrit précieux de la Bibliothèque d'Angers a appartenu à Boislève du Saulay, descendant du prévôt de Saint-Louis : il faisait partie de la collection de l'abbaye de Saint-Aubin, quand furent constituées les bibliothèques départementales. Le maréchal d'Estrées possédait un autre manuscrit de la même histoire, inscrit au catalogue de sa bibliothèque sous ce titre : Compillacion des Cronicques et Ystoires des Bretons jusqu'en 1457, par P. Lebault (1).

L'Histoire de Bretagne, entreprise par P. Lebaud à la demande de Jean de Chäteau-Giron, est moins exacte, moins complète, moins disne de fui, qu'une autre histoire de la même province, écrite plus tard par le mème auteur, et publiée en 1638, par les soins de d'Hozier, sous le titre de : Histoire de Bretagne, avec les Chroniques des maisons de de Vitré et de Laval; Paris, Gervais Aïlliot, un volume in-folio {2}. P. Lcebaud dédia cette seconde Histoire de Bretagne à la reine Anne, près de la-

(1) Biblioth. des Hist. de France de Fevret de Fontette.

(2° Le manuserit publié par d'Honer appartenait au marquis de Molac. Le P. Leloug nous en siguole uu autre a la Biblieth que Britannique.

PIERRE LEBAUD. 169 quelle il exerça les fonctions de conseiller et d’aumônier , après avoir quitté le service de Guy de Laval. Cette Histoire de Bretagne a été diversement appréciée. Dom Lobineau, qui a su mettre à profit les recherches de Lebaud, loue son discernement : il retranche beaucoup toutefois à cet éloge, lorsqu'il dit : « Il seroit à souhaiter quo son style eust plus d'élévation ; que l’auteur eust usé plus amplement de Ja liberté qu'il avoit, en vertu des ordres de la reine, de visiter tous les titres de la province; enfin, qu'il eust pu se défaire de quelques erreurs et de certains préjugez du pays (1). » Dom Morice s'exprime dans les mêmes termes (2). L'abbé Vertot n’est pas aussi bien porté pour notre historien; il le qualife : « un copiste servile qui a ramassé, sans choix et sans discernement, toutes les fables qu'il a trouvées dans Gcoffroy de Montmouth, dans l'Histoire du roi Artus (3). » L'abbé Vertot appartient, on le sait, à l'école des historiens philosophes : ce qu’il ne pardonne pas à P. Lebaud, c'est d'avoir accepté comme dignes de foi les relations des vieux chroniqueurs et raconté naïvement les fables recueillies par la tradition; c’est d’avoir, par exemple, suivant la méthode de tous les historiens de son temps, entrepris de déterminer l'ordre généalogique dans lequel se sont succédé les rois ou les chefs de la Bretagne Armoricaine, depuis la première occupation du territoire par un des fils de Priam, jusqu'à

(1) Préface de l'Hist. de Bretagne de Dom Lobincau. (2; Préface de l'IHist. de Bretagne de Dom Morice.

!3) Dans la Biblioth. des Hist. de France, de Fevret de Foatette.

470 PIERRE LEBAUD.

l'époque de la conquête romaine. Il faut accorder à l'abbé Vertot que ces hypothèses ne méritent aucun crédit. Mais comme elles n'ont pas été imaginées par Lebaud; comme il n'a été, pour ainsi parler, que le collecteur et l'ordonnateur des rapsodies bretonnes, nous ne les lisons pas sans intérêt dans son ouvrage. Remarquons d'ailleurs que Lebaud a puisé le premier dans les vieilles annales de l’Armorique, ct que tous les historiens venus après lui ont emprunté à son Histoire de Bretagne le plus grand nombre des documents, des pièces historiques dont ils ont fait, il faut le reconnaître, un meilleur usage, à l’aide d'une meilleure critique.

Outre l'Histoire de Bretagne , lo volume publié par d'Hozier contient divers opuscules de Lebaud. Ce sont d'abord les Chroniques de Vitré, composées par Lebaud lorsqu'il était encore au service de Guy de Laval, et dédiées à Jeanne de Laval. Ces Chroniques finissent à l'année 1436. Elles sont estimées.

À la suite , se trouve, dans le volume que nous avons sous les yeux, le Bréviaire des Bretons, poème qui contient environ dix-sept cents vers. C'est une autre histoire de Bretagne, un abrégé poétique de l'ouvrage écrit pour Anne de Bretagne. Les vers de Lebaud sont peu recommandables; il n'observait pas à la rigueur Îles règles de la prosodie, et n'avait guère le sentiment de la cadence. Nous citerons cependant ua passage du Bréviaire des Bretons qui nous semble curieux : c'est la légende du roi Lear et de ses filles. Voici les vers de Lebaud :

Après Ruduhibras, Bladud son filz regna, Qu le pays de Bretaigne par vingt ans gouucrna.

PIERRE LEBAUD. {71

Regnant cestuy Bladud , par la prière Hélye, e Fut trois ans et demy sans choyz goute de pluÿe.

Bladud subtilles ailles pour voler composa ,

Et moyennant icelles en l’air monter osa :

Mais ains qu'il fust au lieu qu’il auoit divisé (1}, H1 cheut jus et par pièces fut son corps débrisé.

Bladud ainsi finé , signeurit son filz Leir

Qui n'ot nul enffent masle qui après luy fust heir :

Mais sans plus ot troys filles, dont il crut aux blandices Des deux aisnées d’icelles , comme simples et trop nices.

Gondrille et Regau pour leur lo sengerie, Donna-il à deux princes ayans grant signeurie : Mais Cordeille la bonne, qui flater ne voulut, Le premier estranger qui la demanda l'eut.

Quant Leir fut jusqu’en l’asge de vieillesse venu, Les maris ses deux filles qui cher l’auoient tenu Sa dignité royeal par force luy tollurent,

Et en desprix ses filles pour sa vieillesse l'eurent.

Le roy Leir print corage et ses vertus esueille

Et en Gaule se troit vers sa fille Cordeille,

Qui grans osts en Bretaigne mena soubs sa bannière Et luy restitua sa dignité première.

Si mourut le roy Leir au tiers an ensuiuant

Et Cordeille du regne print le gouuernement.

Mais deux filz de ses seurs contre elle s’esleuërent Quant cinq ans ot regné et la emprinsonnèrent.

Si, comme il y a lieu de le croire , Lebaud a fidèle- -ment reproduit la tradition populaire, Shakspeare

(1) Sans doute devtsé.

1472 PIERRE LEDAUD.

s'en est écarté. Le dénouement du Roi Lear est bien, il est vrai, suivant la tradition, le châtiment du crime, mais ce châtiment a lieu d'autre manière. Ainsi , Shakspearec, qui n'a pas voulu sans doute faire battre une armée anglaise par des troupes venues de France, suppose que le vieux roi est, à l'heure même de sa mort, rétabli dans sa dignité par le comte d'Albany, bonnète époux de l'odieuse Goneril ou Gondrille; quant à Cordelia , Shakspeare la fait mourir sous les yeux mêmes de son père, et par l'ordre do l'amant de ses sœurs. Après avoir signalé les différences principales qui existent entre le récit de Lebaud et la fable tragique de Shakspeare, nous devons faire remarquer que Shakspeare n'a pas inventé le motif de la scène d'introduction du Roi Lear; cette scène, plus étrango que vraiment dramatique, où le vieux roi, s’emportant sans motif, et passant tout à coup de l'affection la plus vive pour sa fille Cordelia à la haine la plus implacable, l'accable de ses malédictions. Voici ce que nous lisons, non dans le Brériaire des Bretons, mais dans la seconde Histoire de Bretagne de Lcbaud : « A celuy Leir nasquirent seulement trois filles nommées Gondrille, Regau et Cordeille, qu'il aima de merveilleuse amour : mais plus parfaitement Cordeille, la plus jeune que les autres. Toutesfois, quand il fut enuicilly, pensant leur diuiser son royaume et leur donner maris qui y régnassent après luyÿ, comme il les interrogeast de son amour , afin de les remunérer chascune se'on sa descente, les deux aînées le flattérent et blandirent disans l'aimer sur toutes les choses du monde; ct Cordeille Jui respondit seulement qu'elle l'aimoit

PIERRE LEBAUD. 473

comme son père, et ne le voulut applaudir comme ses sœurs. Pourquoy Leir, pensant qu'elle lo desprisast, l’estrangea de son règne et de son amour. » Shakspeare n'a fait que mettre en scène les personnages de la tradition : s'il ne les a pas créés, il ne leur a pas non plus attribué des caractères de fantaisie. Un critique moderne disserte donc mal à propos sur l’impatience de passions que Île tragique breton a, dit-il, donnée au père de Cordelia {1}; l'histoire même ,-ou plutôt la légende, fournissait à Shakspeare les principaux caractères de son drame; il les a acceptés tels qu'ils s’offraient à lui (2). Nous ne commenterons pas longuement le fragment du Bréviaire des Bretons que nous venons de citer. Nous devons cependant ne pas omettre de remarquer que Lebaud , peu expert dans la science des synchronismes, fait monter le roi Lear sur le trône de Bretagne, au temps où les prophètes annonçaient à Jérusalem sa ruine prochaine. On sourit quand on

(1) M. St.-Marc-Girardin , Cours de Littérat. Dramat., p. 232.

(2) C'est sans doute dans ce passage de Henri, évêque de Huntindon , annaliste du xu° siècle , que Shakspeare a trouvé la matière du Roi Lear :

« Lier... , masculina carens prole, tres filias habuit regni sui hœredes, posuitque rationem cum eis dixitque primogcnitæ : — « Charissima quanta sit apud te dilectio mea? » Cui primogenita : » — Sub luua quæ disterminat ab æternis mutabilia nihil inveniri poterit, quod esse possit tanti mihi. » Tum Rex mediæ natæ : — « Et apud te quanti est amor mei? » Respondit illa : — « Pretiosior est cunctis opibus et omnia quæ desiderantur huic non valent comparari. » Deinde rex juniori dixit : — » Et me, junior, quanti diligis? » Respondit : — « Quantum babes, tantum vales, tantumque te diligo. » Rex igitur iratus avertit faciers suam ab ea, juravitque nihil eam regni sui participaturam... » (Mémoires pour servir de preuves à l’Hist. de Bretagne de Dom Morice,t 1, p. 167).

474 PIERRE LEBAUD.

voit, dans la pièce de Shakspcare, l'époux de Cordelia, faisant voile pour l'Angleterre , ‘laisser le gouvernement de ses états au maréchal de France, M. de la Fare (1): les annalistes du quinzième siècle, comme nous le prouve l'exemple de Lebaud, n'étaient pas, en matière de chronologie, moins extravagants, moins audacieux que les poètes.

Le volume publié par d'Hozier contient encore un autre poème de Lebaud, sous le titre de : Généalogie d'Anne de Bretagne. Ce poème, qui a près de deux mille vers, est, en quelque sorte, une quatrième Histoire de Bretagne. L'auteur commence la biographie des ancêtres d'Anne de Bretagne, par une description de l'Eden, et un récit de la faute commise par Adam; puis il parle de Noë, de Nembrod, de Ménélas, de la guerre de Troie; d'Enée , père d'Ascanius; d'Ascanius , père de Silvius; de Silvius, père de Brutus; et, enfin, de ce Brutus, premier conquérant de l'Armorique , à laquelle il donva son nom. Nous regrettons de ne pouvoir dire de P. Lebaud que ce fut un poëte estimable.

Outre les opuscules publiés par d'Hozier , la Croix du Maine attribue à Lebaud un Discours de l'Origine et Antiquilé de Laval. I n’est pas à croire quo cet ouvrage suit, sous un autre titre, la Chronique de Vitré, puisque la Croix du Maine distingue expressément ces deux écrits, et ajoute qu'il avait en sa possession des copies manuscrites de l'un et de l'autre. Pour notre part, nous n'avons pas d'autres renseignements sur le Discours de l'Origine et Antiquité

(3) Acte 1, scène nt,

de Laval que cette indication de la Croix du Maine.

P. Lebaud est mort le 19 septembre 1505, comme nous l'apprend une note de d'Argentré qui se trouve en tête de sa traduction de la première Histoire de Bretagne , dans le manuscrit de la Bibliothèque royale et dans celui ds la Bibliothèque du Mans. Du Paz raconte qu'Anne de Bretagne obtint pour lui l'évêché de Rennes, mais qu'il mourut avant que ses lettres de provision fussent arrivées de Rome. On a élevé des doutes sur ce fait. Remarquons qu'il nest pas contredit par Claude Robert. Dans la liste que cet historien nous a donnée des évêques de Rennes , nous voyons Michel Guybé mourir en 1504, et depuis la mort de Michel Guybèé jusqu’à l'installation de son frère Robert Guybé, sur le siége épiscopal de Rennes, en l’année 1506, il y a une lacune ou une vacance.

Page 1