‹ Histoire littéraire du Maine. Tome deuxièmeChapitre 22 sur 62 · D. OUIR · texte numérisé non relu

D. OUIR

sément de ce mot pour ne fascher aucuns par trop sévères et critiques censeurs ({).» A l'endroit de son Discours où il mentionne un Traité de l'Ecriture française, il s'exprime en ces termes : « pour laquelle illustrer j'ay recueilly et obserué tout ce qui m'a esté possible de trouuer pour son embellissement, tant ès autheurs qui en ont escrit premier que moy, que de mon inuention particulière (2). » Insistons encore sur ce point. L'étourderie de La Croix du Maine est égale à sa jactance, et comme cela arrive bien souvent aux grands parleurs qui prétendent se faire valoir au-delà de leurs mérites, il se contredit lui-même par des confessions indiscrètes. Nous avons cité le passage de son Discours à M. de Paulmy, dans lequel il expose que, durant dix années, il a employé par jour trois heures à lire et trois heures à écrire. Or, dans un autre de ses opuscules , nous lisons : « Jay peu, en chacune heure, remplir d'escriture une feuille de papier, qui font trois feuilles par jour, et en sommo ce sont plus de mille par an... Et pour la crainte que j'ay qu'aucuns par trop légers de langue ou de cerueau ne pensent que je veuille entendre soubz ce nom de feuille de lieux-communs ou extraicts, des mémoires ne contenant quelquesfois que dix ou douze lignes, jo veux bien esclarcir ce passage pour ceux qui en doubteroient ; lesquels je prie bien for de croire quo je n’entens point conter une feuille, si elle ne contient plus de cent lignes, et chacune ligne plus de douze

(1) Edit. de 1584, page 533 de la Biblioth. Francotse. 2) p. 535.

syllabes (1). » En attribuant à La Croix du Maine Ja facilité d'écrire la plus merveilleuse, on ne saurait supposer qu'il ait chaque jour, dans l’espace de trois heures, tiré de son propre fonds la matière de trois feuillets de cent lignes , car c’est à peine si, durant ces trois heures, le plus habile calligraphe pourrait retracer sur Îc papier trois cents vers confiés à une excellente mémoire. Il faut donc se persuader que les volumes manuscrits de La Croix du Maine étaient, pour le plus grand nombre, des compilations, des extraits d'auteurs, dos copies de manuscrits rares. S'il ne le déclare pas expressément, il n'est pas assez impudent pour affirmer le contraire. En admettant donc que, durant dix années, il ait écrit de sa main dix mille feuillets de cent lignes chacun, ou trouve que ses manuscrits pouvaient contenir la matière d'environ cinquante volumes in-8. Cela n'est pas incroyable; mais on se demande peut-être comment il avait pu rassembler dans un si petit nombre de volumes tant de recherches sur des objets si divers. A cette question nous avons à répondre qu'en l'année 1579, c'est-à-dire après dix années de travail, La Croix du Maine était bien loin d'avoir achevé la tûche laborieuse qu'il s'était imposée (2; Ce Discours plein d'emphase et d'équivoques qui a servi de texte à tant de censures, nest, pour ainsi parler, que le prospectus d'une entreprise à laquelle il se promettait de consacrer toute sa vie.

(1! Avertissement du sieur de La Croix du Maine aur Fran çois. Nous trouvons le même renseignement dans la Bibhuthèque Francoise, au mot Francois de La Croir.

(2 Pages 524et 5:35 du Discours.

La Croix du Maine n’était ni un historien , ni un grammairien, bien quil se soit occupé d'histoire et de grammaire ; C'était un savant bibliographe. Il s’est fait grand tort dans l'opinion de ses confrères par ses prétentions immodestes, mais on ne saurait lui refuser une grande aptitude au travail, et cet esprit de système qui n'appartient pas d'ordinaire aux studieux analystes. À ne considérer son Discours à M. de laulmy que comme le plan d'une bibliothèque historique, il faut reconnaître que ce plan diffère peu de celui qui a été suivi par le P. Lelong , dans son grand ouvrage sur les Historiens de France. C'est assez dire qu'il est estimable. Nous avons, du même auteur, un autre projet de bibliothèque ; en voici le titre : Desseins ou Projects du sieur de La Croix du Maine présentez au roy de France et de Pologne Henri III, pour dresser une Bibliothèque parfaite et accomplie de tous points, s’il plaist à S. M. de l’accepter et fournir de livres, etc., etc. Paris, 1583, in-4° (1). Il ne s'agit plus seulement ici de la classification méthodique d'un certain nombre de pièces concernant l'histoire de France : le dessein que La Croix du Maine soumet au roi embrasse toutes les matières ; il assigne dans son Catalogue une place à tous les monuments de la science humaine. Il n’est pas sans intérêt de connaître sa méthode et ses divisions. On cherche encore de nos jours une classification satisfaisante ; c'est uno affaire qui a causé beaucoup de soucis aux plus habiles logiciens et aux meilleurs bibliographes. Quel était donc, en 1583, le projet de La Croix du Maine? Il partageait sa biblio-

(1) Réimprimé à la suite dela Bibliothèque Françoise.

thèque en sept ordres. Dans le premier ordre, il plaçait la Science des Choses Divines , dans laquel'e il comprenait , outre l'ontologie transcendentale, l'histoire ecclésiastique, la liturgie, la mythologie et l'idolâtrie; dans le second ordre, les Arts et Sciences, c'est-àdire la théologie scolastique , la jurisprudence, la médecine, la philosophie , les mathématiques, la musique, l’histoire, les lettres , les arts, les métiers, et enfin l'histoire littéraire ; dans le troisième ordre, la Géographie et les Voyages; dans le quatrième ordre, les « Choses qui concernent le genre humain », c'està-dire l'hygiène, la morale pratique, le commerce, les fonctions civiles; dans le cinquième ordre , la Biographie des rois , des illustres capitaines, et la généalogie des familles nobles ; dans le sixième ordre, les Sciences Naturelles, minéralogie, hydrographie, zoologie, agriculture, horticulture ; dans le septième ordre, les Mélanges et la Bibliographie. I y a sans doute beaucoup de confusion dans ce plan de catalogue méthodique : a-t-il cependant beaucoup vieilli ? pas autant qu'on le pourrait croire. La Croix du Maine joignait à ce plan de catalorue une Epistre du Roy, qui contient, enoutre, une protestation fort vive contreles dires de quelques personnes, au juzement desquelles l'auteur du Discours à M. de Paulmy n'était, il parait, qu'un a vanteur et hardi promettant. » Nous avons traité cette question. La Croix du Maine nous apprend encore, dans cetto Epistre, qu'il avait récemment quitté le Maine pour venir habiter Paris, où il avait transporté à grands frais sa bibliothèque, dont le poids était de plus de cinq mille livres. Elle renfermat alors, dit-il, sept à huit cents volumes tant im-

FRANÇOIS GRCDÉ DE LA CROIX. 251 primés que manuscrits (1). Il semble incontestable qu'il possédait un grand nombre de manuscrits : il en désigne quelques-uns dans sa Bibliothèque Françoise, et, pour invoquer à ce sujet des témoignages moins suspects que le sien, nous rappellerons, avec Dom Liron, que François de Belleforest, citant, dans sa Cosmograjihie (2), les vers de Flacé sur l’origine des Manceaux, déclare que ces vers lui ont été envoyés par Fr. Grudé, susnommé de La Croix ç qui ne doœibt rien aux plus rares esprits de son siècle. » Barnabé Brisson , publiant le testament de saint Hadoin, dans son traité De formulis et solemnibus Populi Romani verbis , Géclare de même qu'il a fait cet emprunt aux manuscrits de La Croix du Maine : « in vetustis membranis quas mihi Cruceus noster utendas dedit {3}. »

Nous avons encore de La Croix du Maine un autre opuscule relatif à son grand projet de Bibliothèque

{1} Nous trouvons le même renseignement dans la Préface de la Bibliothèque Franraise : « Je dirav qu'après avoir esté treze ou quatorze ans à escrire, recueillir et rechercher de toutes pars des Mémoires. eten vovant entin que j'en aunis Jusques à là que le tout se pouuoit monterjusques au nombre de sept ou huict cens volumes, qu'en fin Je me deliheray de faire ma demeure à Paris : et pour cet effect Je fe1z conduire trois charcttes chargées de mes volumes et mémoires et de liures tant escrits à la main qu'autrement, et arriuay à Paris le dernier jour de may l'an 1982. »

(2, T.1, au chapitre De la Gaule Celtique.

(3. De Formulis, p. 710.

Ce ne sont pas seulement les amis de La Croix du Maine qui nous parlent de sa bibliothique : nous lisous dans le Scalierana : & La Croix du Maine est fou: il avoit une chambre toute pleine de lettres de divers personnages, mises dans des armoires, in nidis: jy allai, eten sortant Aurat me dit : «oscura diligentia, » ear il ne prononcoit point le b. Telles gens sont les crocheteurs des hommes doctes , qui nous amassent tout. Cela nous sert beaucoup ; 11 faut qu'il y ait de telles gens. » p. 147 de ledit. de 1667.

nationale, sous ce titre : Aduertissement du sieur de La Croir du Maine aus François touchant ses desseins presentez au Roy l'an 1583 (1). Cet Adrertissement est très-emphatique, comme tout ce qui nous reste de La Croix du Maine, mais ‘il contient peu de renseignements utiles. Nous y trouvons toutefois une distinction qui mérite d’être signalée entre les divers manuscrits qui se trouvaient dans sa bibliothèque : il en possédait, dit-il, quatre ou cinq cents, sans compter ceux « de sa façon et escrits de sa main; nv or, comme il porte à sept ou huit cents, dans son Epistre au Roy, le chiffre total de ses volumes manuscrits, il n'en faut compter sur ce nombre que trois cents écrits de sa main. En supposant donc que La Croix du Maine suit demeuré fidèle, pendant treize années , à l'engagement volontaire dont nous avons parlé, ces trois cents volumes devaient renfermer treize mille feuillets ; d'où il résulte que le nombre des feuilets compris dans chaque volume était de quarante-trois environ. Nous avons donc entendu ce mot volume dans son véritable sens.

L'ouvrage le plus considérable que nous ait laissé La Croix du Maine, car les écrits dont nous venons de parler ne sont que des opuscules, est son catalopue des écrivains français , publié sous ce titre : Premier volume de la Bibliothèque du sieur de La Croix du Maine, qui est un catalogue général de toutes sortes d'autheurs qui ont escrit en françois depuis cinq cens ans et plus jusques à ce jourd'huy, etc., etc. Paris, À. l'Angclier, 158%, in-fol. Le second volume de cette

Imprimé à la fin de la Bibliothèque Francoise.

Bibliothèque n'a pas été publié : il devait contenir la nomenclature des ouvrages écrits en latin par les auteurs français. Tous kes bibliographes qui se sont occupés de La Croix du Mainè, ont commis une erreur grave au sujet de sa Bibliothèque Françoise. Il écrivait au vicomte de Paulmy en 1519, qu'ayant désespéré d'achever prochainement son travail sur les écrivains français, il en avait fait un abrégé ou Epitome; il ajoutait qu’il était sur le point de confier cet Epitome aux soins d'un imprimeur. L'abbé Goujet, Dom Liron et Rigoley de Juvigny pensent donc que le volume. publié en 1584 par La Croix du Maine, est cet abrégé dont il est question dans le Discours à M. de Paulmy; mais ils se trompent. Pour montrer la différence qui existe entre sa grande Bibliothèque et son Epitome, La Croix du Maine cite le premier article que contient ce dernier ouvrage. Or, cet article n'est pas conforme à celui que nous lisons dans le volume publié. Ce n’est donc pas l'Epitome que nous avons entre les mains, mais bien la grande Bibliothèque. Ce qui nous le prouve mieux encore, c'est le titre même de l'ouvrage publié. La Croix du Maine, on le sait, aimait à faire valoir les produits de son labeur quotidien, les richesses de son portefeuille. Eut-il manqué de donner à son ouvrage le titre d'Epitome , s'il eut réservé des renseignements plus complets sur la matière? Eut-il négligé de parler de cette réserve, dans l’épitre dédicatoire et dans la préface du volume qu'il livrait aux presses d'Abel l'Angelier ? Non sans doute. Or, dans cette préface et dans cette épitre dédicatoire, il ne s'agit quo de la grande Bibliothèque , c'est-à-dire du traité complet, achevé, de tous les écrivains de la

France , traité que devaient contenir trois volumes, dont le premier seulement a été publié. Enfin, pour dernière preuve, nous trouvons dans le Discours à M. de Paulmy le plan de cette Bibliothèque et un specimen de l'Epitome. L'Epitome ne doit mentionner ni la date ni le format des ouvrages , ni le nom de l'imprimeur, ni le licu de l'impression : outre ces détails, la Bibliothèque doit encore en fournir d'autres sur la vie des auteurs, sur leurs qualités, etc., etc. Ces divers engagements ont été remplis dans le volume que nous avons sous les yeux. Nous pouvons donc contredire l'assertion de l'abbé Goujet, reproduite par Dom Liron et par Rigoley de Juvigny : elle est comp'étement erronée; ce n'est pas l'Epitome, c'est le premier volume de la grande Bibliothèque qui a vu le Jour.

Il y a lieu de penser que La Croix du Maine prit le parti d'achever l'ouvrage principal et de laisser do côté le sommaire, quand il apprit qu'un docte gentilhomme forésien, s'étant occupé des mêmes recherches , était sur le point de faire imprimer un travail bibliographique exécuté sur le mème plan que le sien. Nous voulons parler du sieur de Vauprivas, d'Antoine Du Verdier, Si La Croix du Maine éprouva quelque déplaisir en recevant cetto nouvelle, il se garda bien de le montrer : après avoir, dans sa Bibliotheque Francroise, mentionné les divers ouvrages déjà publiés par Du Verdier, il s'exprime en ces termes : a On ma asseuré qu'ilest après pour faire imprimer une sienne Bibliothèque Françoise , de laquelle tant s'en fault que j'en sois jaloux, qu'au contraire je désire extrèmement que luy et tous autres qui auront entrepris des

subiects pareils aux miens les mettent en lumière, pour de plus en plus enrichir notre langue et pour estre causes d'un bien public. » Ce langage est convenable , s'il n'est pas sincère. Du Verdier fut moins discret. Tandis qu'il s'empressait de terminer sa Bibliothèque , il y insérait la note suivante : « François de La Croix du Maine... s’est mis à faire une autre Bibliothèque Françoise {à ce qu'on m'a dit), laquelle il intitule Epitome, et est sur la presse à Paris pour sortir bientost dehors, si jà l'imprimeur ne l'a mise aux champs; car je ne l'ai point veuë. Je ne sçay s’il sçauoit que j'eusse travaillé en pareil sujet (comme sept ans sont passez que je suis après), en ayant communiqué et monstré les mémoires à plusieurs personnages de l’Europe, mêmement à Paris à infinité, jusque à n'y auoir libraire qui n'en ayt esté abreuvé, plusieurs d'iceux m’en ayant instamment demandé l'exemplaire...…. Mais je présume que lors qu'en a veu que je demeurois tant à mettre en lumière ma Bibliothèque tant de fois par moy promise, on a estimé que j'estoye de ceux-là qui promettent montaignes d’or, comme dit le prouerbe, pour ne tenir rien ou bien peu après. Ce qui a peu mouuoir le dit sieur de La Croix, quelque libraire à ce le poussant, de dresser ceste autre et la mander au jour : laquelle prouenant d'une si bonne main, ne peut estre qu'accomplie et bien reçeuë. » On ne saurait traiter un rival avec plus d'impertinence et de dédain. Du Verdier espérait mettre sa bibliothèque aux mains du public avant que La Croix du Maine eût fait imprimer la sienne : ayant été trompé dans cet espoir, il ne dissimula pas son dépit. Un faiscur de dupes, nommé Pierre Pascal, avait

long-temps abusé la cour et la ville par la promesse illusoire d'un grand ouvrage sur l'histoire de France : Du Verdier répondit au bon procédé de La Croix du Maine en le comparant à cet imposteur {1}. On a sup— posé que La Croix du Maine et Du Verdier avaient obtenu l'un et l'autre, par des moyens que réprouve la délicatesse , la communication des feuilles imprimées à Paris et à Lyon, avant qu'elles fussent livrées au public. Cette hypothèse ne nous semble avoir aucun fondement. Ce qui toutefois nous est attesté par Du Verdier, c’est qu'il avait reçu l'ouvrage de La Croix du Maine avant d'avoir achevé le sien. On a souvent comparé ces deux Ouvrages. La Monnoye et l'abbé Goujet accordent la préférence à celui de Du Verdier ; Colomiès (2) et Dom Liron » Sans apprécier les mérites et les défauts de l’un et de l'autre, parlent plus favorablement de celui de La Croix du Maine. Nous ne répéterons pas ici les éloges poétiques adressés à notre bibliographe par Honoré Du Teil, Jérôme d'Avost, Pascal Robin, Jean d'Aurat: ces éloges sont imprimés, suivant l'usage du temps, dans le volume méme qu'ils recommandent à l'estime publique ; ce sont de pompeuses banalités. Nous avons lu avec beaucoup plus d'intérêt une lettre envoyée par Estienne Pasquier à La Croix du Maine, dans le temps où celui-ci composait sa Bibliothèque. Comme cette lettre ne nous parait avoir été connue ni de l'abbé Goujct, ni de Dom Liron, ni de Rigoley de Juvigny, nous en reproduirons les passages principaux. La voici :

(1! Biblioth. de Du Verdier, au mot Pierre Paschal. (2, Biblivthèque Choisie, p. 74.

< À Monsieur de La Croix du Mans.

« J'entends que bastissez un liure qu'intitulez la Bibliothèque, qui est un catalogue général de toutes sortes d’autheurs qui ont escrit en françois, auec un récit de leurs compositions tant imprimées qu'à imprimer. OEuure certes laborieux et digne de celuy qui a beaucoup veu et leu ; mais auquel auez à vous garder de plusieurs embusches de ceux qui, pour ne pouuoir paradventure rien de soy, tascheront de s'aduantager en réputation, aux despens, non de leurs plumes, ains de la vostre..….…… Il me semble que ne deuez vous laisser emporter à telles importunitez. Les liures muets doiuent parler pour ceux qui ont escrit. À tous autres il faut avoir l’aureille sourde. Tout ainsi comme l’on dit qu'il n'est point en la puissance d’un roy de faire des princes artificiels, parce qu'ils se font tels dès leur naissance, aussi ne pouuezvous faire des autheurs : il faut qu'ils se facent d’eux-mesmes. Et en cecy si je vous pouuois seruir de quelques instructions, il me semble que deuez apporter double considération à vostre entreprise : l’un pour ceux qui par cy devant ont escrit, lesquels ont payé le tribut commun à nature; l’autre pour ceux qui sont viuans. Quant aux premiers, vous en auez plusieurs qui ont fait des œuures qui ne courent par les mains de tous, pour n’auoir Jamais esté imprimez, ains sont ès grandes bibliothèques, ou en autres particulières. Ausquels je suis d'aduis que donniez leur place comme aux autres. Vous auez Monsieur Fauchet, premier président aux Monnoyes, personnage qui, sans fard et sans hypocrisie , s'estudie à ces vieilles recherches; lequel vous y pourra seruir d'un bon guide, comme celuy qui, en son Recueil de l'Origine de la Langue et Poësie Françoise , a amassé noms et sommaires des œuvres de cent-vingt-sept poëtes françois viuant auparauant]l’an mil trois cens. Mais sur toute désire aussi que, Jorsqu'en ferez estat, vous recognoissiez celuy qui vous aura soulagé de peine. Car, en manicre de Jliures, je hay mortellement l'homme qui transforme son emprunt en larcin. Au regard

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des autres qui courent par les impressions, je m'asseure tant de vostre suffisance, que n’en oublierez un tout seul : srachant que vous vous estes soigneusement attaché à ceste estude. Voilà pour ce qui concerne les morts : et, pour le regard des viuants, je souhaite que soyez un peu plus retenu. Ïl y a des hommes fort doctes qui ne s'amusent à recommander par escrit leurs noms à la postérité, encores qu'ils le puissent faire. Je crov que ceux-là n’attendent de vous nul élogue pour le subject que vous traitez, Quant aux autres, les aucuns ont escrit et sont leurs escritz publiez, ausquels vous feriez tort et à vous, si vous n'en faisiez honneste commémoration. Et néantmoins encores ÿ conuient-1l apporter quelque attempérance : car pour auoir fait courir quelque chanson, sonnet ou épigramme, cela ne me semble pas dizne d'en faire grand compte , s’il n’estoit superlatif en son espere... Au demeurant, quant à ceux qui se vantent auoir fait des liures qu'ils gardent dans leurs maisons , ou qui promettent d'en faire, e loüe l'intention des premiers, qui veulent soumettre leurs œuvres à leur censure de neuf ans. Et pour le regard des seconds, nous deuons leur scauoir bon gré de bien vouloir à leur patrie mais d'autant qu'ils me semblent, en l'un et l'autre de ces cas, estre autheurs que en herbe ct non en gerbe, certes si vous les y mettez , je les coucheray au chapitre que l’on appelle, en la Chambre des Comptes, de reprise ct deniers comptez non receus...…..

« Brief, si, aucc ceux qui ont eserit, vous enregistrez les autres qui peuuent ou qui promettent d'escrire , et ceux qui se pourront vauter d'auoir de beaux et grands subjects par devers eux, vous trouuerez par vostre liure qu'il y a aujourd'hus plus d'auteurs viuans par la France qu'il n'y en eut onrques por le passé. Qui seroit une chose du tout inepte et ridicule. C'est pourquoy vous y deuez apporter une grande circonspertuon. Autrement je serav bien empesché de juger si vous leur ferez plus de tort, en les insérant dans vostre hiure, ou eux à vous : et je crains qu'en leur conscience ils ne se mocquent de vous, ou ne pensent cstre morquez par vous... Je vous

escrits cecy comme à celuy que j'aime et désire estre honoré. Qui

me fait penser que prendrez cet aducrtissement de bonne part. Adieu (1). »

La Croix du Maine ne fit pas grand état, il paraît, des bons conseils d'Estienne Pasquier, car il donna place dans sa Bibliothèque à beaucoup de gens qui n’ont jamais eu que le dessein d'écrire. C'était une manière de faire valoir ses amis et d'être agréable à quelques personnes considérables. H ne faut donc pas avoir une confiance entière dans tous ses dires. Il y a d'ailleurs des omissions et des erreurs nombreuses dans la Bibliothèque Françoise de La Croix du Maine. Le docte Bernard de La Monnoye forma le projet de publier une édition annotée des Bibliothèques de La Croix du Maine et de Du Verdier, et il fit dans ce dessein de laborieuses recherches que la mort vint interrompre. Le manuscrit de La Monnoye ayant passé dans les mains d'Antoine Rigoley de Juvigny, avocat au Parlement de Paris, celui-ci se proposa d'achever ce travail. On lui communiqua des notes laissées par Falconnet et par le président Bouhier; Foncemagne, La Curne de Sainte-Palaye et de Bréquigny l'encouragèrent dans son entreprise et lui fournirent des renseignements utiles. Il les mit à profit, et sa nouvelle édition des Bibliothèques Françoises de la Croix du Maine et de Du Verdier parut en 1772. Un exemplaire de cet ouvrage, studieusement annoté par Mercier do St.-Léger, se trouve au riche dépôt de la rue de Richelieu.

Ou a encore, de La Croix du Maine, un éloge funèbre

{l Lettres d’Estienne Pasquier, livre 1x.

de son ami du Monin, imprimé dans le Recueil d'Epitaphes en diuerses langues, sur le trespas de J. Eduard du Monin , qui fut publié en 1587. Ledru se trompe lorsqu'il prétend que cet éloge est en vers (1); il est en prose latine. On s'accorde à dire que La Croix du Maine mourut en l'année 1592, sous le fer d'un assassin ; mais on raconte cet événement, sans dire dans quelles circonstances et par quelle main le crime fut commis; nous ne savons pas même en quel lieu {21. Si, comme on le suppose , La Croix du Maine éuit de Ja religion réformée, il est vraisemblable qu'il fut une des nombreuses victimes de nos dissentions relisieuses. Ménago n'hésite pas à dire qu'il appartenait au parti do Calvin (3), et le P. Niceron nous fait remarquer que , dans la Bibliothèque Françoise, Farel, Calvin, Viret, de Bèze et quelques autres docteurs de la même église sont très-favorablement traités. Or, dans le temps où vivait La Croix du Maine, personne ne faisait profession d'éclectisme , et s'il n'avait pas eu quelque inclination secrète ou avouée pour les novateurs, il n'aurait pas manqué de les qualifier injurieusement.

a Sabathier de Castres, dans ses trois Siècles Littéraires , reproche à La Croix du Maine des inexactitudes. Lui-même en à commis une assez considérable cn disant que notre bibliographe est mort à Toulouse. M. de la Crochardière, dans son manuscrit quo j'ai

11} Biogr. Universelle, publiée par M. Michaud.

191 A Toulouse, suivant M. Peignot: à Tours. suivant Ladiorat.

3 Rem. sus la wie de Guill. Menag., p 2%.

JEAN DE LAYARDIN. 261

sous les yeux, dit expressément qu'il fut assassiné à Tours en 1592, à l’âge de 40 ans. Toutes les recherches que M. le. maire du Mans a faites et a pu faire aisément dans le pays, donnent plus de poids à son opinion qu’à celles d’un étranger. » Ainsi s'exprime Renouard, dans l’Annuaire de 1811 (1).

LAVARDIN (35EAN DE).

Jean de Ranay, gentilhomme Vendomois, né à Lavardin , près Montoire, connu sous le nom de JEAN Vi DE LAVARDIN, fut un des plus doctes personnages du xvie siècle. L'histoire de sa vie nous est peu connue. Après avoir achevé ses études à Paris, il vint gouverner , avec le titre d’abbé , le monastère de l'Etoile, ordre de Prémontré , sur les confins du Bas- Vendomois, où il fit preuve de zèle pour le rétablissement de la discipline monastique : il se démettait de cette charge en 1585, en se réservant toutefois, outre une pension, le droit de pourvoir aux cures qui relevaient de l’abbaye (2) ; il fut aussi un des frères condonnés de l'Hôtel-Dieu de Vendôme, et fut élu maître de cet établissement (3). Nous ignorons la date de sa naissance et celle de sa mort.

Jean de Lavardin est auteur de nombreuses traductions, dont quelques-unes ont été imprimées, et de

(1) Page 20.

(2 Gallia Christiana, t. vi, col. 1403.

(3) La Croix du Maine, Bibliothèque Francoise. — L'abbé Simon, Histoire de Vendôme , t. I11, p. 5977.

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