‹ Histoire littéraire du Maine. Tome deuxièmeChapitre 27 sur 62 · ADAM. 273 ADAM · texte numérisé non relu

ADAM. 273 ADAM

Guillaumo Talvas, comte d'Alençon, de Bellème et de Ponthieu, chassé de ses domaines par Henri Ier, roi d'Angleterre et duc de Normandie , alla se réfugier en Bourgogne. Il y fréquenta les moines de CIteaux, et se plèt dans leur commerce. Aussi, quand il fut de retour dans le Perche, s’empressa-t-il d'appeler près de lui quelques religieux de cette célèbre maison, désirant les établir dans sa forêt de Perseigne. Saint Etienne, abbé de Citeaux , lui envoya douze religieux de chœur , un novice et vingt-deux frères convers, sous la conduite de l'abbé Radulfe. On pense que l’abbaye de Perscigne fut fondée en l'année 1130; elle eut pour premier abbé le vénérable Erard, qui la gouverna pendant près de trente-cinq ans.

A la mort d'Erard, ses pouvoirs et ses insignes furent confiés au prieur du monastère , un très-savant homme qui nous est connu sous Je nom D'ADAM pe PERSEIGNE. On ne prouve pas, il est vrai, que cet Adam soit né dans le Maine; cela n’est pas même vraisemblable : mais devons-nous rejeter hors de notre catalogue un docteur de renom, admis par Dom Liron et par Ansart au nombre des illustres Manceaux ? Nous préférons suivre l'usage, après avoir toutefois déclaré que l'on ignore le lieu natal d'Adam de Perseigne.

Suivant Ansart, Adam fut d'abord chanoine régulier, puis il entra chez les Bénédictins de Marmoutiers en Touraine. Est-ce dans cette abbaye qu’il fut maître

des novices? Adam nous apprend qu'il occupa cet emploi, mais sans dire en quel lieu ({). Les auteurs de l'Histoire Littéraire de la France (2) nous parlent de son séjour à Marmoutiers : il avait été préposé par ses frères à la garde de leur riche bibliothèque (3). Nous ne saurions indiquer la date précise de sa promotion à la charge d'abbé dans le monastère de Perseigne, mais il est à croire que cette promotion eut lieu vers l’année 1175 : Adam a signé dans une charte de 1180.

Il avait toujours eu beaucoup d'inclination pour la retraite claustrale ; divers passages de ses lettres nous le témoignent. Il écrit à Etienne, prieur d'un couvent de Chartreux : « Combien il est plus doux d'être esclave d'une règle sévère , d'être captif dans ses chaines, d'être retenu dans ses entraves loin du théâtre bruyant du monde, quo d'avoir le tracas des affaires séculières, que d'être travaillé par les soucis du vice, que d'être asservi par les séductions de la Chair ($). » Il dit ailleurs : « Lorsqu'on arrive à la porte d'un monastère, il faut se dépouiller de la chair qui est le vêtement de l'âme : on la tenait du siècle ; on la rend alors au siècle qui la réclame (5). »

(1) Epist. ad monach. Pontin. apud Martène, t. 1 Anecdot. , p. 683. — Epist. ad Osmundum, apud Baluze , t. 1, Miscell.

(2) T.1x, page 93.

(3) Guibert, abbé de Gremblou , qui alla, vers re temps, visiter Marmoutiers , ÿ vit, dit-il, « Armaria pretioso mulupher bhhrorum congestu referta. » Apud Martenu Anecdota , t. 1, cul. Gi6.

(4) Epist. Adami, epist 2, int. 1, Anecdot. Marten. , p. 609 et suiv.

(5) Epist. 5

Quand on s'entretient constamment dans cette disposition d'esprit, quand on ne forme d'autre vœu que celui d'échapper aux orages du monde, on ne vit, il est vrai, que pour soi : c’est le raffinement de l'égoïsme. Oui, sans doute; mais n’y a-til rien à dire pour justifier, pour excuser, du moins, ce culte solitaire de la pensée, cette sorte de suicide au moyen duquel tant de cœurs affligés, défaillants, ont non seulement acquis le vrai bonheur, mais ont encore recouvré la santé, l'espoir de la vie? C'est une thèse sur laquelle les philosophes du Portique et quelques Pères de l'église ont écrit de fort belles pages. Adam de Perseigne fut de leur secte : il nous a laissé d'é- Jloquentes dissertations sur les joies de la vie contemplative, et nous n’hésitons pas à croire qu'il fut entralné vers le cloître par un penchant très-vif, car on no saurait aussi bion décrire ce que l’on n'a pas éprouvé.

Cependant, quelle que fut son inclination pour la retraite, notre abbé de Perscigne ne put se séparer du monde autant qu'il l’eut voulu. Il était réputé pour un des plus doctes religieux de son ordre, un des plus habiles interprètes de la parole sacrée (1), et S. Bernard, qui exerçait alors une grande autorité sur toutes les abbayes cisterciennes, crut devoir arracher aux sombres solitudes du Saônois, pour l'envoyer en mission dans la ville sacrée, vers l'annéo 1195. Etant à Rome, Adam y rencontra le célèbre Joachim, abbé de Flore, en Calabre, qui

(1) Radulphi Coggeshalæ Chronicon, dans le Recueil des Hist. de France, t. xvin, p. 76.

soutenait divers paradoxes plus ou moins singuliers. On connaît l'opinion de l'abbé Joachim sur le mystère de la Trinité. Prétendre, avec le Maitre des Sentences , qu'il existe une chose immense, infinie, souveraine, qui est le Père, le Fils et le Saint-Esprit, c'était, suivant lui, attribuer Ja réalité substantielle à chacune des trois personnes , et supposer ensuite une quatrième personne substantie:lement égale aux trois autres. Cela , disait-il, révoltait tout ensemble la raison et la foi ; et il enscignait que les trois personnes ne sont pas unies réellement et en substance, mais nominalement , fisurativement, comme on dit que plusieurs hommes forment un peuple, ou que les fidèles constituent l'Eglise. e Manifeste protestans quod nulla res est quæ sit Pater et Filius et Spiritus Sanctus.... Unitatem hujusmodi non veram et propriam; sed quasi collectivam et similitudinariam esse fatetur, quemadmodum dicuntur multi homines unus populus, et multi fideles una ecclesia.. » Ce sont les termes desquels ont fait usage les pères du concile de Latran, dans la sentence qu'ils ont portée contre la doctrine de l'abbé Joachim. Cette doctrine, c'est le nominalisme vulgaire de Roscelin, déjà condamné par le concile de Compiègne en 1092. L'abbé Joachim s'efforçait encore d'accréditer une autre opinion relativement à la fin du monde. II raisunnait sur une concordance imaginaire entre les époques de l'ancien Testament et celles du nouveau, et commentait l'Apocalypse en des termes étranges. Les Juifs, disaitil, avaient subi six persécutions; les chrétiens devaient passer par les mêmes épreuves, et la sixième de ces perstcutions devait commencer avec la première

année du XIlle siècle. Cette période achevée, les siècles étaient sur le point de finir. Ainsi parlait l'abbé Joachim. Adam prit le parti de l'interroger et de le confondre. Voici le colloque qu'ils eurent ensemble. Adam lui demanda qui lui avait donné le droit de répandre la terreur parmi les nations. Avait-il reçu du ciel le don de prophétie? Avait-il été initié par quelque révélation spéciale aux mystères de la volonté divine? Ou bien, supposait-il simplement les choses qu'il disait. Joachim répondit : « Ce que j'annonce n'est véritablement ni une prophétie, ni une révélation, ni une conjecture. Mais le Dieu qui attribua jadis aux prophètes l'esprit de prophétie, m'a donné à moi l'esprit d'intelligence, et, dans cet esprit, je comprends clairement tous les mystères de la sainte Ecriture, ainsi que les ont compris les anciens prophètes. — Quel est donc, reprit Adam, ton sentiment sur l'Antéchrist? — Je pense, répartit Joachim , sans se troubler, que l’Antéchrist vient d'atteindre l'âge de l'adolescence, et qu’il habite à cette heure la ville de Rome. — Mais, s’écria le docte abbé de Perseigne, ce n'est pas à Rome, suivant les Ecritures, que doit naître l’Antéchrist. Ne sais-tu pas que c’est à Babylone? — Rome ou Babylone, qu'importe? Saint Jean a dit Babylone par figure , pour désigner la ville de Rome, comme l’a fait saint Pierre dans son Epitre (1). » C’est ainsi qu'un annaliste contemporain , Raoul Coggeshale , raconte l’entrevue des deux docteurs. Des historiens modernes n'ont pas manqué d'ajouter à ce récit que l’abbé de Perseigne remporta

(1) Radulphi Coggeshalæ Chronicon , loco citato.

sur son interlocuteur une éclatante victoire. Il est, en effet, bien prouvé que l'abbé de Flore n'était qu'un visionnaire, un faux prophète : le moins éclairé de ses auditeurs acquit cette preuve dès les premiers mois de l’an 1200. Mais bien habile, ou du moins bien téméraire , eut été celui qui se fut déclaré pleinement convaincu par des arguments de l'abbé de Perseigne, et qui, dans cette confiance , ne se fut plus inquiété de l'avenir.

Adam était de retour en France en 1197, car, en cette année, Marie de France, comtesse de Champagne, fille du roi Louis VII, le fit appeler aux approches de la mort, et voulut se recommander à ses prières. Adam s'empressa d'obéir à cette pieuse requête. Mais quand il arriva près de la princesse, elle venait de mourir (1).

(1) Thomas Cantipratanus, de Apibus, apud Oudinum de Script. Eccl., t. 11, p. 1684. Voici la narration de Thomas de Cantinpré :

€ Propè nostra tempora fuit mulier nobilissima , Maria , Campaniæ comitissa : hæc nupta nobilissimo Henrico, Campaniæ comiti, filia fuit Ludovici Pi, Francorum regis, Philipp rems soror æquè regis Francorum... Hæc, multis annis mortuo marito, cum pomposissima ambitione cireuiens , et moriens talem tinem sortita est. Laborans hæc in extremis abhatem Persanæ , sanctissimum ac eloquentissimum virum, migratura veuire mandavit. Qui, ut venit, intromissus non est, ac præ furibus expectavit. Jam enim comitissa decesserat , et distrahebantur a mulieribus et ministris et suis omnibus utensilia , vasa aurea etargentea, vestes pretiosæ , culcitræque purpureæ et tandem linteamina 1psa cum

plis. Extremo quidam ex garsionibus, mors insria retardatus , ectum per cornua comprebeudit et resupinatum corpusemortuum eminus iu stramenta divolvit. Moras autem abbate cum tædio sustinente, quidam nobilis ex circumstantibus indignatus osuum violenter infregit et virum vencrabilem autronusit. Qui cum introisset et nobile illud corpus nudum in stramine reperisset, volente quodam ex familia illud straminibus operire, Abbas,

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