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En 1901, une nouvelle croisade fut prêchée par Foulques de Neuilly. Toute la noblesse de France s'était donné rendez-vous à un tournoi qui devait se tenir non loin de Corbie. Foulques accourt au lieu désigné, monte sur un échafaud, et raconte avec tant d'éloquence les douleurs des chrétiens d'Orient, que le plus grand nombre des seigneurs conviés à la fête prend la croix offerte par le fervent missionnaire. Aussitôt on forme une armée, et l’on s'apprête à partir. Adain de Perseigne est un des prélats auxquels le pape accorde Ja faveur de marcher à la tête des Croisés (1). Cette expédition , on le sait, eut pour résultat non pas la conquête de Jérusalem, mais la ruine de Constantinople. Il y a lieu de croire qu’Adam de Perseigne fut, parmi les chefs de la croisade, un de ceux qui ne consentirent pas à servir les intérêts des marchands de Venise , et qui, désespérant du succès d’une entreprise si mal conduite, y renoncèrent dès qu’on mit à la voile. En effet, au moment où s'opérait le partage de l'empire de Constantin entre Beaudouin de Flandres et la république de Venise, notre abbé de Perseigne, qui avait beaucoup de crédit auprès d'Innocent III, recevait une lettre de ce pape qui lui ordonnait de contribuer au rétablissement de l'ordre dans l'église de Reims. Après la mort du cardinal Guillaume, les chanoines de l'Eglise
exempli providus, non sinebat, sed libera voce clamabat: « O vos omnes , veniteet videte pompam nobilissimæ comitissæ Mariæ. Cernite illud delicatissimum corpus quanto dedecore pudoris devolutum est. Videte quid ei pro multiplici honore et gloria finaliter mundus exsolvit! »
(1) Radulphus Coggeshale. Recueil des Hist., t. xvI1, p. 93. — Martène, Anecdot., t. 1V, col. 1296.
de Reims avaient choisi pour leur archevêque Philippe, évêque de Beauvais. Mais ce choix avait été désapprouvé par un archidiacre nommé Théobald, homme remuant, ambitieux, lequel, dit-on, convoitait ardemment la succession de Guillaume. 1 avait donc protesté contre l'élection de Philippe, l’accusant d’avoir porté les armes et d'en avoir fait usage. On observait alors à la lettre la prescription des conciles, suivant laquelle tout évêque doit être sans reproche. L'élection de Philippe fut donc invalidée. C'est dans cet état de choses qu'Innocent IIL écrivit à l'abbé de Perscigne, ainsi qu'à Robert de Corson, chanoine de Noyon, pour leur enjoindre de désigner eux-mêmes le successeur de Guillaume, si les chanoines de Reims ne se mettaient pas d'accord (1). Ceux-ci portèrent leurs suffrages sur Beaudouin , ua de leurs collègues, personnage très-considéré dans le diocèse. Mais l'archidiacre Théobald attaqua cette nouvelle élection. La vacance du siége dura deux années, pendant lesquelles le parti de l'archidiacre et celui du chapitre se firent uno guerre acharnée. Enfin, désespérant de les concilier, Innocent HIL remit la crosse archiépiscopale à Guy , son légat, évêque de Préneste.
C'est encore en l’année 1204, que le même pape invita l'évêque du Mans, Hamelin, et notre albé de Perseigne à visiter les églises dépendantes de saint Martin de Tours (2). En 1208, Adam fut chargé par
(1) Recueil des Hist. de France, t.xIX, p. 4148.— Ibid, p. 467.
(2} Hist. de l'abb. de Perseigne, aux archives de la prefecture de la Sarthe. — Ansart, Biblioth. litter. du Maune.
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Innocent III d’une plus haute mission. La secte des Albigeois avait fait dans les provinces méridionales de la France des progrès considérables. Un prince, doué d'une grande énergie , Raymond VI, comte de Toulouse, avait pris le parti des sectaires, et non seulement il s'était séparé de la communion catholique en blasphémant contre le Dieu de Moïse, mais il avait encore mis au pillage des églises, des monastères, il avait chassé les évêques de ses domaines, et ses troupes mercénaires inspiraient aux catholiques un tel effroi, qu'ils fatiguaient Rome de leurs plaintes, réclamant, avec Îles plus vives instances, son aide secourable contre les entreprises de cet autre fléau de Dieu. Innocent III lui adressa d'abord des remontrances, puis des menaces; enfin, il l’excommunia. Sur ces entrefaites, un moine de Citeaux, légat du pape , Pierre de Castelnau, ayant tenu devant ce chef d'infidèles quelques propos offensants, fut poignardé par un de ses chevaliers. Ce meurtre odieux remplit Innocent III d'une sainte colère : il fit prêcher une croisade dans le Nord contre les hérétiques du Languedoc et leur chef redouté. Mais, afin que cette croisade fût bien conduite et eût pour résultat prothain l'extermination de l'hérésie , il s'agissait d'abord de réconcilier Philippe-Auguste et Jean d’Ang'eterre. Innocent III envoya vers les deux rois les abbés de Perseigne et du Pin, les suppliant d’unir leurs armes contre l'ennemi commun, le tyran de l'Eglise, le meurtrier de ses ministres (1). Philippe-Auguste accepta cette proposition de trève. S'il ne voulut pas
(1) Recueil des Hist. de France , t, xix , p. 600.
lui-même prendre part à la croisade, il envoya du moins contre Raymond de Toulouse un grand nombre de ses chevaliers, sous les ordres du farouche Simoa de Montfort.
Une des négociations qui paraissent avoir causé le plus d'embarras à notre abbé de Perseigne, est celle qui eut pour objet le rétablissement de la discipline dans le monastère du Mont-S.t-Michel. Jordan du Mont, abbé de ce monastère, était en guerre ouverte avec ses moines. Ceux-ci avaient rédigé contre leur supérieur un acte d'accusation dans lequel étaient énoncés les plus graves délits, comme le pillage da trésor abbatial, la vente des bois de la communauté, la dévastation des manoirs, la confiscation des revenus du prieur, du chantre, du sacristain, etc., etc. Qu'y avait-il de fondé dans ces griefs? Nous l'ignorons. Dès l’année 1207, Adam avait reçu d'Innocent III l'ordre de se rendre au Mont-S.t-Michel et d'y calmer les esprits. Il fit, en 1210, avec l'évêque de Coutances et l'abbé de Savigny, une nouveile enquête sur les faits imputés à Jordan du Mont. Mais on ne nous apprend pas quel en fut le résultat. La mort de Jordan mit-elle fin aux poursuites dirigées contre son administration? On le suppose {1}.
Adam gouverna l'abbaye de Perseigne pendant quarante années. Il mourut en 1221.
Après avoir rapporté tout ce que nous ont appris les vieilles annales au sujet du second abbé de Perseigne, nous parlerons des ouvrages qu'il nous a laissés. I avait, de son temps, la réputation d'un
(2; Dom Bessin , Concilia Normaniæ , pars 2, p. 369 et 370.
très-habile sermonnaire. Jean Trithème fait le plus grand éloge de ses parénèses : « In declamandis homiliis celeberrimæ opinionis. » Jacques de Vitry (1) nous le représente comme un digne émule de l'impétueux Foulques de Neuilly : « A la mort de cet athlète du Christ, qui avait en quelque sorte réveillé le monde par ses saintes clameurs {latratibus sanctis), et avait, au sein des ténèbres, fait pénétrer la lumière de la vérité, on en vit beaucoup à son exemple qui, enflammés du zèle de la charité, commencèrent à précher et à enseigner... Parmi ceux qui acquirent le plus grand renom, nous placerons d'abord l'abbé de Perseigne, de l’ordre de Cîteaux, avec plusieurs autres dont les noms sont inscrits au livre de vie... » Adam laissa plus de deux cents Homélies, dont le manuscrit fut autrefois entre les mains du docte Hilarion Rancati, abbé de Sainte-Croix (2). Hippolyte Marraci, prêtre de Lucques, fit, au xvire siècle, un choix dans ce recueil d'Homélies, et publia celles qui concernaïent la Vierge, sous ce titre : Mariale Adami, abbatis Persennie ; Romæ, 1652, in-16. On en trouve des fragments dans l'ouvrage de Godefroid Titelmann, qui a pour titre : Allegoriæ veteris et novi Testamenti. Oudin parle d’un autre manuscrit des Homélies d'Adam, conservé dans l’abbaye de Perseigne : ce manuscrit n'est pas au nombre de ceux qui ont été transférés de cette abbaye dans la bibliothèque publique de la ville du Mans. On possède encore un
(1) Hist. Occident. lib. 11, c. 9.
(2) On trouve SE Ai ni sur ce recueil , dans la riloie de Cb. de Wi
assez grand nombre de Lettres de l'abbé de lerseigne. Baluze a publié, dans le premier volume de ses Miscellanées, cinq de ces Lettres adressées à Osmond, abbé de Mortemer, en Normandie. Martène en a mis au jour vingt-trois , dans le tome 1er de ses Anecdota (1), d'après un manuscrit de Clairvaux; on peut lire encore une Lettre d'Adam de Perseigne à Blanche, comtesse de Champagne, dans le tome 1er de l'Amplissima Collectio de Martène et d'Ursin Durand (2). Presque toutes ces lettres ont pour objet des thèses mystiques. Nous les avons lues avec soin, et vainement nous y avons cherché quelque détail sur l'histoire peu connue de l'abbaye de Perseigne : elles ne contiennent que des sentences paraphrasées dans Île style le plus précieux, le plus fleuri, suivant le goût du temps. On ne saurait refuser à l'auteur de ces lettres une imagination vive et souvent bien inspirée. Il témoigne qu'il est rempli d'un noble enthousiasme pour la vie contemplative; dans les conseils qu'il fait parvenir à ses amis, dans les avis qu'il leur demande, il s'agit toujours de la grande affaire du salut ; tout ce qui est mondain lui répugne; il est détaché de toutes les choses d'ici-bas. On pourrait croire que sa correspondance porte la date du rv° siècle, et a été rédigée dans quelque solitude de la Thébaïde, s'il faisait
(D) P. 669 et suiv.
ne de ces lettres, la dix-neuvième de celles publiées par Martène , se trouve dans la Marima Büiblioth. Patrim, t. xvut, p. 257, et dans la Bibliothera Cluniacensis, p. 127, où elle est attribuée à Odon de Cluny. Elle a eté restituée à notre abhe de Perseigne par Dom Martène. C'est ce que nous avons dejà eu occasion de mentionner au tome 1°" de cette Hust. Litiér., p. 151.
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moins abus des mots de six pieds, si ses périodes étaient moins chargées d’allégories et de figures. On a cité quelques phrases de son homélie épistolaire sur les vices et le luxe des femmes. Pour donner une idée du style de cet écrivain, nous allons traduire littéralement un fragment de la lettre qui contient cette amplification ; elle est à l'adresse de la comtesse du Perche. Adam s'exprime ainsi :
« Vous devez rejeter la vanité de ce monde périssable, vous devez mortifier cette chair amie des voluptés, vous devez vous retrancher tout ce qui est superflu , afin que la sainte frugalité vous adopte comme fille de Dieu. L'esprit de vie est sobre, il . est pur de toute intempérance. Il ne vient pas habiter le cœur dont il a vu que la frugalité s’est éloignée. Il ne s'intéresse pas aux jeux de hasard , il n’observe pas les évolutions des échecs avec une oisive sollicitude ; les grossières facéties des histrions outrageraient sa chasteté. La pureté divine dédaigne l’usage de ces robes longues qui ne servent qu’à soulever la poussière et à retarder la marche. Vanité du superflu ! Ostentation frivole ! Il ne suffit pas de jeter un voile précieux sur cette chair immonde ( sterquilinium corporis } : il faut encore attirer après soi une longue trainée de poussière. Voilà ce qu’a inventé la déoravation des cœurs pour offenser les yeux et les narines : car ne devonsnous pas fermer nos yeux, boucher nos narines et détourner notre face , quand nous nous trouvons au milieu de ce nuage poudreux ? Triste invention, heureusement ignorée de nos ancètres, qui empêche de marcher et blesse la vue. Elle empèche , dis-je, de marcher, car l’ostentation de ces frivolités détourne le cœur de la recherche de la vérité ; elle trouble la vue , car tandis que le goût de cette mode efféminée pénètre par le regard dans l'esprit des gens , elle détourne les yeux de la raison de la contemplation des beautés célestes. Mode cruelle, qui rassemble , qui amasse la poussière des places publiques , avec un superflu de vêtement qui devrait couvrir la nudité des pauvres! Les femmes de notre temps
n'ont pas honte de ressembler à des renards ; de même qu'une longue queue est l’ornement de ces ignobles bètes , ainsi nos femmes mettent leur gloire à dérouler après elles les longs replis d'une robe trainante. O combien souvent . ce qui est plus grave encore , n’a-t-on pas pillé la maison du pauvre , dévasté le patrimoine des veuves ou des pupilles , pour payer ces vêtements! Car c'est ainsi que l'on pourvoit à la dépense des somptueux bénefices, c'est ainsi que l’on engraisse les ventres | saginantur ventres ) en de magnifiques festins : qui fournit à la noblesse de notre . siècle ses mets les plus recherchés et ses meubles de prix? ce sont des gens qui vivent presque toujours dans la dernière pauvreté. Méditez sur ces choses , Ô ma fille , etc., etc. (1). »
Il ya évidemment beaucoup d'affectation dans ce langage : cette série de périodes sur le luxe des femmes n'est pas moins prétentieuse et moins tralnante que la queue de leurs robes; quant aux jeux de mots sur l'outrage fait aux narines et aux yeux, ils ne sont pas du meilleur goût, et peuvent assurément passer pour un ornement superflu. Telle est la phreséologie de l'abbé de Perseigne. Mais nous ne voulons pas être à son égard un juge trop sévère : combien de théologiens mystiques, avant le xvus siècle, ont écrit avec plus de mesure? Le nombre n'en est pas grand.
Au témoignage de Trithème, Adam passait pour avoir composé divers commentaires sur l'Ecriture sainte. Mais cet historien ne savait pas même sur quels livres il avait écrit : « Sed ad notitiam meam non venerunt. »
(1) Martène , Thesaurus Anecdot. t. 1, p. 678.
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