‹ Histoire littéraire du Maine. Tome deuxièmeChapitre 31 sur 62 · IT · texte numérisé non relu

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dans les jours solennels, il réunissait sous les halles environ quatre mille personnes. L'exemple donné par la ville du Mans fut suivi. Des églises protestantes furent constituées à Mamers, à Châtcau-du-Loir, à Lassay, à Noyen , à Bellème et à Laval. Les doux partis se partageaient la province. La noblesse, c'est-à-dire la classe qui était alors la plus éclairée et plus indépendante, manifestait en général une vive inclination pour les idées nouvelles : parmi les bourgeois, il y avait un grand nombre d'indifférents : au-dessous d'eux était le populaire, qui, n'ayant pas encore l'intelligence ouverte aux controverses dogmatiques, s’inquiétait fort peu de substituer la cène à la messe, et prenait volontiers le parti de ses anciens docteurs contre les missionnaires de Genève.

Après quelque temps de séjour à Paris, où il eut de fréquentes entrevues avec l'illustre apôtro de la secte protestante , Théodore de Bèze, G. Lebarbier, revint au Mans, dans les premicrs jours du mois de novembre. Pendant son absence, il avait conservé le titre de surveillant du canton de la Justice, ct, de retour au Mans, il vint aussitôt occuper son siège dans le consistoire. On annonçait alors le prochain rappel du ministre Merlin. Lebarbier fut prié d'écrire un mot à ce sujet à Théodore de Bèze. Merlin avait acquis dans le Maine une grande influence , et les ré formés craignaient que son départ ne compromit leurs affaires. Dès le 9 du mois de novembre, Lebarbier partit pour Château-du-Loir, où devait avoir licu quelque réunion de confédérés. Lo #& décembre , il reçut l'ordre de se rendre à Paris, où il était attendu par les chefs du parti. Les circonstances étaient diff-

ciles, et de Bèze appelait près de lui tous les gens de bon conseil. Quelques évêques conseillaient de prendre à l'égard des protestants les mesures les plus modérées : la reine-mère écoutait volontiers toutes les plaintes exprimées par les ennemis de la maison de Guise , et leur disait d'espérer des jours meilleurs; de son côté, le prince de Condé recevait les députés envoyés à Paris par les Calvinistes des provinces , et négociait en leur nom. Après bien des hésitations , la cour fit publier et enregistrer l'édit de janvier 1562. Cet édit mémorable, qui devait, pensait-on , apaiser tous les esprits , qui promettait à la France la fin des discordes civiles, fut, d'une part, mal accueilli par les exaltés de la faction catholique : d'autre part, les chefs protestants, glorieux d'avoir contraint la cour et les parlements à décréter la liberté des cultes, se crurent les maîtres de la situation, et allèrent jusqu'à l'offense à l'égard de leurs adversaires. Après des outrages réciproques, les deux partis en vinrent encore aux voies de fait. La trève ne dura qu'un mois. Vers la fin de février, le duc de Guise passant dans la petite ville de Vassy, sur les frontières de la Champagne, ses gens se prirent de querelle avec des protestants qui assistaient au prêche, et bientôt une lutte s'engagea. Averti de ce tumulte, le duc de Guise vint au secours des siens. Ce fut alors une mélée générale, dans laquelle les protestants , inférieurs en nombre, ne furent pas épargnés. Quand la nouvelle de ce massacre parvint à la cour, les catholiques applaudirent, les protestants manifestèrent hautement l'espoir d’une prochaine vengeance , les indifférents furent consternés. De Bèze et Lebarbier ayant été entendus dans

les conventicules des religionnaires , les esprits se calmérent un peu : dès l'abord on ne parlait que de répondre au meurtre par le meurtre; mais, après délibération, on jugea qu'il était plus convenable d'ajourner encore l'exécution des grands projets, et de porter devant le roi de nouvelles plaintes contre les attentats du duc de Guise. De Bèze, au nom de l'église, et Lebarbier, au nom de la noblesse, furent chargés de cette mission. La cour était alors à Monceaux. De Bèze et Lebarbier furent bien accueillis par Catherine; ello leur promit une enquête sur les faits reprochés au duc de Guise. Mais le roi de Navarre, que les intrigues de l'Espagne et de la Lorraine avaient récemment détaché du parti des protestants, répondit aux envoyés de ce parti que leurs imputations étaient des calomnies. — Eh quoi, dit-il, le carnage de Vassy n'avait-il pas été provoqué par quelques relisionnaires qui s'étaient rendus au prêche, l'épée à la ceinture, avec la mine de ces gens qui font métier de chercher les querelles. A cela de Bèze répondit : — a Les armes , entre les mains des sages, portent la paix: et le fait de Vassy montre combien cela est nécessaire à l'église, si l'on n’y pourvoit autrement et comme le cas le requiert. » Il parlait ainsi, quand son entretien avec le roi de Navarre fut interrompu par l'arrivée du cardinal de Ferrare, légat du pape. Celui-ci plaida vivement la cause du duc de Guise, et formula plus d'une accusation contre les chefs protestants. De Béze, qui savait être agréable à Ja reinc-mére en ne ménageant pas les princes de Lorraine, s'efforça de prouver qu'ils étaient seuls les asitateurs du royaume , les turbulents, les factieux , et demanda justice de leurs

GERYAIS LEBARBIER. 209 méfaits. Le roi de Navarre les défendit de nouveau, alléguant que, dans l'affaire de Vassy, le duc n'avait fait usage de son épée qu'après avoir été insulté. — a Eh! bien, je l'accorde, répliqua de Bèze; mais, avec la puissance que le duc possède dans l'état, que n'a-t-il pas dénoncé à la justice du roi les auteurs de l’outrage dont il avait à se plaindre, au lieu d'abandonner à une soldatesque furieuse le soin de sa vengeance ? Prince, ajouta de Bèze, c'est l'église que je représente devant vous, l'église à laquelle il appartient d’endurer les coups et non pas d'en donner : mais rappelez-vous que cette église est une enclume sur laquelle s'est brisé le marteau de tous ses oppresseurs (1). »

Cela dit, de Bèze et Lebarbier quittèrent le roi de Navarre et vinrent rendre compte de leur ambassade au prince de Condé. Il fut alors décidé qu’on prendrait les armes, et des gentishommes furent envoyés dans toutes les provinces pour annoncer que l'heure d'agir était venue. Le mission d'agiter le Maine fut-elle confiée au sieur de Francourt? Nous l'ignorons; mais, quel que fut le mandataire des princes révoltés, il ne lui fut pas difficile de remplir leurs instructions dans cette province, car, depuis longtemps, on y attendait avec une vive impatience le signal de l'insurrection.

Vaincment l'évêque Ch. d’Angennes , homme d'entreprise et peu scrupuleux dans l'emploi de moyens, prétendit intimider les sectateurs de la religion nou-

(1) Thuanus, Hist. sui temporis, lib. IX. — De Bèze, Hist. Ecclés., liv. v1, p. 2. — De Serres, Recucil des Choses Mémo. rables, à l’année 1562.

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velle : quand il fit entendre des menaces, on n'en tint pas compte; quand il eut recours aux mesures extrémes, il exaspéra les esprits, déjà fort mal disposés à son égard , et le sang répandu ne rendit pas sa cause meilleure. Les catholiques, de leur côté, murmuraient hautement contre l'édit de janvier. Accorder la permission d’adorer Dieu suivant une méthode récemment inventée, disait-on , par un clerc de mœurs suspectes, c'était, à leur sens, chose inouïie, monstrueuse, intolérable. Quand ils virent les progrès des hérétiques, ils résolurent de protester, les armes à la main, contre leur audace. Les réformés du Maine n'ignoraient pas quelles étaient à leur égard les dispositions de leurs adversaires. Lorsque les ministres se rendaient au prêche, ils étaient insultés et maltraités, et bicntôt ils ne se montrèrent plus en public que bien accompagnés. On les voyait s'avancer dans les rues de la ville avec un nombreux cortége de citoyens armés de hallebardes, de pertuisanes et de bâtons ferrés. Ce déploiement de forces augmentait la fureur des catholiques : ce qui n était qu'une mesure de sage prévaution leur semblait un appareil de triomphe. On était donc, au Mans, dans la plus grande agitation, quand on reçut, avec la nouvelle du massacre de Vassy, les lettres du prince de Condé qui ordonnaient une prise d'armes générale.

Les réunians secrètes des Calvinistes du Mans avaient lieu fréquemment chez le sieur de Vignolles, lieutenant particulier de police, dans son hôtel appe'é le Loucre, situé près du marché Saint-Pierre. De Vignolles avait pour principaux complices le lieutenant-criminel Bouju et le sieur Taron, premier avocat du roi. Après avoir

lu les missives du prince de Condé, ils tinrent constil et résolurent de se rendre maîtres de la ville. Dans l'état où se trouvaient les esprits, les conjurés auguraïient que l'occupation de la ville serait l'affaire d'un coup de main : mais, pour n'être pas surpris, ils appelèrent à leur aide quelques miliciens cantunnés à Mamers et à Bellême. Le 3 avril, jour du Vendredi- Saint , tandis que les catholiques , agenouillés au pied des autels, célébraient en commun Je funèbre anniversaire, de Vignolles et Bouju, avec une escorte de gens armés , se rendent chez le connétable Louis Dagues, dépositaire des clefs de la ville (1). Celui-ci était absent. Sa femme, Renée de Landisson , s'étant présentée , fut sommée de livrer les clefs de la ville : ce qu'elle fit, ne pouvant essayer une vaine résistance (2). Aussitôt les religionnaires ferment les portes et placent des corps-de-garde aux principales entrées. Le sieur de Mauny, du Bizot, est établi capitaine au Pont-Perrin ; le fils du sieur de Saint-Pavace est commis à la garde du Pont-Ysoir, et le baron de Noyan à celle du Pont-Neuf. Le marché Saint-

(1) Il n'est pas inutile de rappeler que, pendant les longues guerres des Anglais et des Normands, le Mans avait souvent été livré aux ennemis, qui pratiquaient des intelligences avec quelques habitants. Due ce temps, pour prévenir les trabisons, on choisissait un homme d'une fidélité éprouvée, auquel on confiait es clefs de la ville avec le titre de connétable. Cependant Louis XI, qui, dans ses luttes avec Ja noblesse, n’était pas fâché de donner quelque force aux bourgeois , avait permis à toutes les villes du royaume élire, parmi les notables habitants, des représentants qui, avec Îles titres de maires et d'échevins, prissent soin des affaires publiques. Mais les citoyens du Mans, se trouvant bien de leurs connétables , les conservèrent.

(1) Invasion de la ville du Mans par les religionnaires, p. 33

Pierre est converti en piace d'armes, et, pour em-— pêcher le soulèvement des habitants dans les quartiers les plus éloignés , on caserne bon nombre de soldats dans les maisons des catholiques. Les principaux chefs des troupes religiannaires étaient René d'Argenson, sieur d'Avesnes, Germincour, sieur des Ruffes, Lamotte-Thibergeau, René de Champagne, seigneur de la Suze, et Boisjourdan, son lieutenant. On désignait, en outre, parmi les plus notables représentants de l'église insurrectionnelle , le prévôt des marchands Richeot, le sous-lieutenant du Breuil, Boussard des Granges, officier à l'élection, Flotté, receveur de la prévôté, les sieurs de Lavardin, de Basoges, du Mortier, Tahureau, de l'Epiche‘ère , de la Fuye, de Posset, de Pencheray, Louvigné, Fréart, de Monthéard , etc., etc.

La ville prise, et « toutes choses au reste estans assez paisibles (1), » les relisionnaires convoquent à l'Hôtel-de-Ville une assemblée où sont invités à se rendre quelques catholiques et les membres du clerré. a Là, il fut remontré que le roi estant captif entre les mains de ceux de Guyse, le prince de Condé demandoit gens de toutes parts pour le délivrer {2!. » Soit par crainte, soit par politique, les catho:iques reconnurent la vérité de ce qui se disait, et le plus parfait accord régna dans l'assemblée. 11 fut résolu que tous les citoyens contribueraient aux frais de la guerre, et ceux du clergé furent des premiers à faire leur offrande. Mais, de la part des catholiques, ce bon

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accord n'était que simulé. En effet, quelques jours après , les principaux d'entre eux sortirent de la ville. Ainsi firent les prêtres et les chanoines, quoiqu'ils ne fussent pas, dit-on , troublés dans l’exercice de leurs fonctions. Mais ils neo pouvaient supporter l'aspect de leurs églises désertes , et ils s'échappaient de la ville à petit bruit, les uns aidés par des amis, les autres en donnant de l'argent aux soldats qui gardaient les portes. Bientôt, de tout le clergé, il ne resta plus que l'official , lequel, seul, ne voulut jamais abandonner son poste (1).

L'évêque du Mans avait, le premier, donné l'exemple d'une prudente retraite , et s’était réfugié dans son château de Touvoic. On s'étonna de ne le rencontrer nulle part au moment de la prise de la ville, lui qui avait jusque-là fait preuve d'une grande énergie. Cette inaction soudaine le fit accuser hautement par quelques gens de son parti. Mais il est probable qu’il ne fit rien, parce que ses projets furent soudainement déconcertés (2). AussiLôt qu'il eut quitté la place, il s'occupa d'inquiéter les Protestants. Retranché dans le château de Touvoie, avec son cousin, le sieur de Thouars, il appela près de lui tous les catholiques qui voulurent prendre les armes, et s’approvisionna de munitions de guerre, ne dissimulant pas ses desseins. On le vit bientôt commencer les hostilités contre les

(1) De Béze.

(2) On s'apercut, peu après le départ de l'évèque , que douze statues d'argent massif, représentant les douze apôtres , avaient disparu de l'eglise cathédrale, et la voix publique accusa Charles d'Angennes de les avoir enlevées. Cependant cette accusation n'a pas éte justifiée par des preuves suflisantes.

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gens de la ville, leur coupant les vivres, faisant piller leurs métairies, et emmenant prisonniers tous Îles marchands ou fermiers qui passaient pour avoir des intolligences avec les assiégés. Lui-même , dit-on, équipé comme un homme d'armes, allait, le pistolet au poing, de marché en marché, avec une bonne escorte , arrêtant tous les religionnaires qui s'y présentaient. Ceux-ci, nous devons dire toute la vérité, ne traitaient pas avec plus d'égards les catholiques qui tombaient entre leurs mains. Pour se défendre contre les entreprises de l'évêque, de Vignolles et Bouju avaient appelé des villes voisines queiques compagnies de l'armée insurrectionnelle , milice recrute parmi les gens sans aveu, fort peu curieuse de servir la cause de la communion réformée, mais avide de butin et sachant trop bien quelle était la richesse des monastères et des églises. Vainement on eut prétendu maintenir la discipline après la victoire ; vainement on eut adressé les plus éloquentes remontrances à ces misérables, qui avaient par avance supputé les profits du désordre. Et ne devaient-ils pas d’ailleurs obtenir, même dans leurs excès, les encouragements, les félicitations de quelques personnes honnêtes, mais égarées par un zèle effervescent ou par les mauvais conseils de la vengeance ? L'évêque étant à la tête des pillards catholiques, les vainqueurs se crurent tout permis à l'égard de ses clercs : ils envahissaient les églises , les presbytères, chassaient ou torturaient les prêtres, dépouillaient et profanaient les lieux saints; les vases d'argent et d'or, les précieuses reliques, les épargnes des cures et des couvents, ils prenaient tout, sans distinguer le sacré du profane. Quelquefois ils trou-

vaient au pied des autels, des curés, des chanoines, qui défendaient le bien de l’église l'épée à la main : alors un combat s’engageait, et le sang coulait sur les dalles du temple. On vit même des femmes, la dame de Vignolles et la dame de Versé, allant au prêche armées d'arquebuses et de pistolets, ou conduisant au pillage des bandes de forcenés.

La maison des Jacobins fut d'abord envahie par les milices protestantes ; cinquante soldats, sous la conduite de Charles de Langléc-Ménardière, vinrent forcer les portes du couvent. Au premier assaut, les moines, n'osant ou ne pouvant se défendre, prirent Ja fuite par les jardins conventuels ; La Ménardière ne trouva dans la maison que de pauvres vieillards qui attendaient le martyre. On les enferma dans leurs cellules, et tandis que les arquebusiers buvaient le vin du couvent, enlevaient le froment, le seigle, toutes les provisions, ces tristes captifs furent condamnés par La Ménardière à la plus rigoureuse abstinence. Ils eurent du moins la vie sauve; maisle couvent fut dévasté des caves aux combles, et ce qu'on ne put transporter au-dehors, les portes, les fenêtres , les tables, tout fut mis en pièces. Lamentables prouesses du fanatisme ! Nous ne voulons pas faire le dénombrement de tous les objets volés ou brisés dans la maison des Jacobins par la bande de La Ménardière; mais, parmi ceux dont la perte est à jamais regrettable , mentionnons, du moins, une bibliothèque riche de précieux manuscrits (1).

Quand il ne resta plus rien dans le couvent que les

(1) Annuaire de la Sarthe, an x1.

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pauvres moines , les gens de La Ménardière voulurent y mettre le feu; mais les habitants des maisons voisines, craignant les progrès de l'incendie , prévinrent par d'opportunes remontrances l'exécution de ce nouveau crime. Le couvent des Cordeliers fut encore plus maltraité, car on y porta la flamme avant même d'avoir mis en réserve les objets voués au pil'arc; de telle sorte que, durant l'incendie , ‘on voyait l'avide populace s'élancer au milicu des flammes pour ravir ce qu’elles allaient atteindre. Du haut des tours de la ville, la dame de Vignolles assistait à cet affreux spectacle , encourageant les incendiaires du geste et de la voix (1).

Ces saturnales de l'esprit de parti, ces dévastations, ces pilleries quotidiennes n'étaient pas approuvées par les chefs de l'église réformée. Si quelques-uns d'entre eux nous sont plus que suspects d'avoir réclamé leur part du butin, lâtons-nous de dire que, dans les procès-verbaux dressés à la charge des calvinistes par leurs ennemis , les délits de ce genre sont presque toujours imputés soit à des miliciens , soit à des asitateurs subalternues. Des Cordeliers, on se porta sur la riche ég'ise de Saint-Pierre-la-Cour, qui fut dépouiilée de tous ses ornements, et l'on parla de faire subir le même cutrage à la cathédrale. C'est alors que Bouju, de Vignolles et Taron crurent devoir intervenir. Le 7 mai, ils sortirent du palais, revètus des insignes de la marsistrature, et accompasnès d'un greffier, de trois orfévres et de trois serruriers. [ls se rendaient à Saint-Julien, où ils se proposaient de faire

[l, Annuare de la Sarthe, au A.

l'inventaire de tous les objets consacrés au culte, et de les déposer en lieu sùr. Mais les chanoines ayant refusé de livrer les clefs du trésor et des armoires où se trouvait toute l’orfévrerie, cette résistance eut pour effet d'ameuter la multitude qui, pénétrant dans l'église, renversa, brisa les autels, les tnmbeaux , s’empara des croix, des bénitiers, de plusieurs vases précieux. Ce qui put être soustrait à ces furieux fut enlevé par les magistrats. Nous avons lieu de croire qu’ennemis des images, contempteurs de toutes les magnificences du culte romain, ils livrèrent à la fonte un certain nombre d'ornements consacrés, pour les convertir en monnaie. L'armée insurrectionnelle était mal payée ; les princes réclamaient partout de l'argent : or, les catholiques n’ayant pas rempli les engagements contractés le lendemain de la prise de la ville, il devait sembler équitable aux chefs calvinistes de prélever sur le trésor des églises les frais d'une guerre entreprise au nom de la liberté de conscience, et, disait-on, dans l'intérêt même du roi Charles, opprimé par les princes de Lorraine {1).

Nous avons raconté les méfaits des bandes calvinistes. [1 faut entendre maintenant les historiens de leur parti dénonçant les criminelles représailles exercées par les catholiques. Le sieur de la Présaye, qui, sans avoir fait profession de fréquenter la nouvelle église, passait pour avoir peu de zèle pour la cause de l’ancienne, fut arrêté dans ses terres et rançonné bien durement, car on ne le relächa pas avant quil

(1; Le Corvaisier, Hist. des Ercq. du Mans, p. 810. — De Beze.

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eùt versé 2,000 livres dans l'épargne épiscopale. Un autre gentilhomme fut conduit les yeux bandés dans le château de Touvoie et jeté dans une basse fosse , où l’on soupçonne qu'il mourut de faim. Maitres de la campagne , les soldats de l'évêque répandaient partout la terreur. Quelques-uns d'entre eux passant à Saint-Cosme , près de Mamers, entrérent chez une demoiselle nommée de l'Espinay. Au même moment s’y trouvait un jeune colporteur de Cures, nommé Jean Perrotel. Il était de la religion. Les soldats l'ayant appris, le saisirent et le menèrent près des garennes du lieu : l’un d'eux, nommé Luneau, lui crèva les yeux avec son épée ; puis ils le pendirent par les pieds à un ormeau, et l'achevèrent à coups d’arquebuse. Pour couvrir les frais de ses expéditions guerrières, l'évèque mit un impôt sur le clergé, obligeant tous les gens d'église à pourvoir aux charges de ce qu'il appelait la guerre sainte. Quelques-uns murmuraient , mais les plus zèlés contribuaient de grand cœur, et l'évêque so vantait tout haut d'aller bientôt au Mans précher l'évangile à coups de canon {{).

Tel était l'état des choses : de part et d'autre, un égal acharnement, un mépris égal des lois divines. Que les deux partis s'accusent avec franchise, car ils furent l'un et l’autre coupables des mêmes crimes, car, à l'un et à l'autre, l'histoire impartiale impute les mêmes fureurs : ou plutôt, que l'on se pardonne enfin ces mutucls excès, que l'on en rejette toute la responsabilité sur de fatales circonstances , et que l'on ne se rappelle ces temps de cruelles épreuves que pour

(1} De Bèze.

condamner à jamais le recours aux armes en matière de contestations religieuses!

Les calvinistes occupèrent le Mans jusqu'au 12 juillet 1562. Ayant appris que le duc de Montpensier, gouverneur de la province, rassemblait des gens pour venir les attaquer, ayant d’ailleurs peu de confiance dans les chefs de leur milice, ils prirent le parti de quitter la ville. Cette retraite eut lieu sans bruit, presque à la dérobée, à huit heures du soir. Un historien qui ne peut être suspect d'exagérer les torts des calvinistes, Théodore de Bèze, rend ainsi compte de cet événement : « Hommes, femmes et enfants sortirent tous ensemble pesle mesle et sans ordre, excepté qu'il y avoit quelque compagnie d'arquebouziers à pied qui alluient devant, et ceux qui avoient des chevaux suivoient le bagage avec quelques autres arquebouziers. Il y avoit de sept à huit cents hommes portans armes, non pas que tous eussent délibéré de suivre la guerre, mais d'autant qu’au sortir chacun s'étoit chargé des armes qu'il pouvoit avoir. L'un des capitaines, nommé Goupillière, abandonna la troupe dès la sortie, se retirant en une abbaye nommée le Pré, aux faubourgs du Mans... Le reste de ceste troupe ainsi confuse et désolée, tirant vers Alençon, chemina toute la nuit qui étoit fort obscure, et se trouva le matin n'avoir fait que ceux lieues. Le matin, treiziesme du mois, arrivés à un bourg dit. Beaumont, les habitants, se confians en ce que le lieu estoit clos d'eau du costé de l'entrée, refusèrent vivres et passage, avec injures : ce qui fut la cause qu'il fut assailli, pris et pillé, que le temple fut bruslé et que quelques hommes y furent tués, et deux ou trois pris à rançon par les

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capitaines. Le jour d'après, arrivés à Fresnay, petite ville à trois licucs d'Alençon, les habitants, craignant ce qui estoit advenu à Beaumont, leur ouvrirent les portes. Aussi ne leur fit-on aucune désolation , hormis qu'on rompit les images et les cloches de leurs temples. Finalement la compagnie arriva à Alençon, horsmis ceux qui se retirèrent par-ci par-là , sur les champs ; et delà se partit en plusieurs bandes. Car les uns qui pe pouvoient ou ne vouloient suivre la guerre, s'y arrestèrent : les autres s'en allèrent droit trouver le comte de Montgomery; quelques-uns allèrent vers le duc de Bouillon. En ceste bande , il ÿ avoit un grand nombre de damoiselles, qui passèrent les unes au HAvre-de-Grâce, les autres à Dicppe, et quelquesunes jusques en Augleterre (1). »

Chassés du Mans, les calvinistes occupaient encore d'autres places non moins importantes, et l'armée catholique, conduite par les princes de Lorraine, le maréchal Saint-André et le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, devait passer par de rudes épreuves avant d'obtenir leur soumission. Antoine de Bourbon avant trouvé la mort au siège de Rouen, Jeanne d’Albret, sa veuve, qui faisait profession publique de la communion réformée , se laissa mettre à la tète des confédérés, et son premier soin fut de créer un conseil chargé des grandes affaires du parti. Lebarbier de Francourt, qui avait beaucoup de crédit prés de cette princesse , et qui était réputé, parmi ceux de la religion, comme un homme d'état dont la prudence ésalait la fermeté, fut introduit dans ce conseil avec la dignité

(1) De Reze, à l'année 1563.

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de chancelier du royaume de Navarre. Comme on le. voit, sa fortune avait été rapide : le surveillant du canton de la Justice, appelé dès les premiers mois de l'année 1562 à représenter la noblesse calviniste à l'entrevue de Monceaux, occupait, à la fin de cette même année, un des emplois les plus considérables dans son parti. Jeanne d’Albret avait besoin de s'entourer d'hommes habiles. A peine eut-elle quitté la cour et manifesté le dessein de prendre part aux luttes des partis, que les cardinaux romains engagèrent Pie 1V à joindre ses foudres à l'épée des gentilshommes catholiques de France, pour combattre l'hérésie et la rébellion. Le cardinal d'Armagnac, ayant adressé des remontrances fort vives à la reine de Navarre au sujet de sa religion, celle-ci lui avait fait parvenir une épitre dogmatique , où se trouvaient exposés, avec une franchise hautaine , tous les articles do foi de l'église calviniste. On crut alors devoir agir. Au mois de novembre 1562, Pie IV assembla ses cardinaux et leur donna l’ordre de commencer le procès des hérétiques. Les cardinaux délibérérent longtemps sur cette affaire : enfin, au mois d'avril 1563, une bulle assigna devant leur tribunal Odet de Coligny, cardinal de Châtillon, Saint-Romain, archevêque d'Aix, Montluc, évêque de Valence, Caraccioli, évêque de Troyes, Barbancon, évêque de Pamiers, et Guillart, évêque de Chartres. Les uns et les autres ayant manifesté plus ou mains d'inclination pour l'éplise réformée, les poursuites exercées contre eux n'étonnérent personne. Mais ce n'était là qu'un essai d'intimidation. Le 28 septembre de la même année, une autre bulle cita devant les cardinaux inquisiteurs Jeanne d’Albret, reine de Na- Il 21

varre et princesso de Béarn : aux termes de ce monitoire , si, dans le délai de six mois, l’accusée ne s'était pas présentée devant ses juges, elle devait être chassée de son royaume , dépossédée de tous ses titres et de tous ses biens (1).

La reine de Navarre était à Nérac lorsqu'elle reçut la missive comminatoire des cardinaux romains. Aussitôt elle chargea le sieur de Francourt du soin de sa défense (2). Celui-ci quitta Nérac, et vint plaider sa cause devant la reine-mère et devant son fils. Il leur représenta que la reine de Navarre, parente du roi, veuve d'un des premiers princes de la maison de France , ne pouvait solliciter en vain l'appui de ses tuteurs naturels contre les malveillantes entreprises de la cour de Rome ; que, d'ailleurs, la terre de France ayant toujours été l'asile des proscrits, les papes euxmêmes, chassés de leurs domaines, avaient plus d'une fois invoqué la protection de nos rois et l'avaient obtenue ; que, dans les circonstances actuelles, la couronne ne pouvait méconnaître ses devoirs envers la reine de Navarre, sans compromettre les intérêts de l'état. N'était-ce pas, en effet, attirer l'Espagnol de ce côté des Pyrénées, que de donner le Béarn et la Navarre au premier occupant ? Et le roi de France laisserait envahir ses frontières par ces populations inquiètes, audacieuses, tant de fois repoussées par nos armes et tant de fois ramenées sous notre ciel par une coupable convoitise! Mais quoi? ces riches scigneuries, si libéralement attribuées par le pape à

(1} Mémoires de Condé, tom. vi de l'édit. de 1710. (2) Blondeau , les Portraits des Hommes Illustres.

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quelque audacieux chef de bandes, ne relèvent-elles pas, pour la plupart, de la couronne de France? Ce n'est donc pas seulement le bien d'une parente , d’une veuve , d’une reine alliée, que le roi Charles doit protéger contre les usurpations factieuses de la cour de Rome ; c'est encore son bien propre, son domaine inaliénable : ce sont des terres soumises à sa juridiction; ce sont des sujets, ce sont des vassaux qui se réfugient sous sa loyale épée, et qui le supplient d'avoir pitié d'eux. Cette requête de Gervais Lebarbier fut bien accueillie. Les chefs du parti catholique étaient sans doute fort jaloux de complaire au Saint-Siége, mais ils ne pouvaient approuver les termes d'un monitoire, dans lequel le pape, s'établissant au-dessus des rois, s’attribuait le droit de ravir et d'octroyer les couronnes. Après avoir entendu ses conseillers , Charles IX protesta contre l'assignation adressée par les cardinaux romains à la reine de Navarre; Clutin d'Oisel, ambassadeur de France à la cour de Rome, commenta cette protestation avec beaucoup d'énergie, et toutes les citations demeurèrent sans effet.

Les hostilités étaient alors suspendues entre Îles catholiques et les protestants. Après avoir livré le Hävre aux Anglais, les gentilshommes calvinistes avaient obtenu la permission de se joindre au corps d'armée conduit sous les murs de la place par le connétable de Montmorency. Les chefs des deux partis s'étaient fait de mutuelles concessions, et le brillant prince de Condé, ayant repris son grade parmi les courtisans , semblait ne plus songer qu'à reconquérir les bonnes grâces des dames d'honneur. Aucune question n'était résolue ; mais, pour se reposer des fatigues

o24 GERVAIS LEBARBIER.

de la guerre, on avait accepté, de part et d'autre, un ajournement. Dans cette situation des esprits et des choses, le sieur de Francourt vint faire un voyage dans sa province. Elle n'était pas tranquille. Après la retraite des milices protestantes, les Catholiques avaient cruellement traité les gens du pays qui avaient prêté l'oreille aux discours des ministres de l’église réformée. À la première nouvelle de cette retraite , les gens de justice, les chanoines, et, après eux, tous les membres du clergé, rentrèrent dans la ville, ayant pour escorte des soldats non moins ardents au pillase que ceux du parti contraire : les biens , les champs, les maisons des religionnaires, furent abandonnés en proie à ces bandits enregimentés, qui ne manquèrent pas de tout ravager. Au mois d'août 1562, on leva deux cents arquebusiers qui furent cantonnés au Mans; deux cents autres furent partagés entre le pays plat et le duché de Beaumont. Quiconque avait fréquenté les ministres de la religion ou leurs adhérents, fut arrété comme suspect et conduit dans les prisons de la ville; puis on fit à la hâte le procès de tous ces malheureux, desquels deux cents environ furent pendus ou noyés'1}. Le 19 mars 1563, l'édit d'Amboise fut promuleué. Par cet édit, l'exercice de la religion réformée fut permis, aux seigneurs hauts justiciers, dans toute l'étendue de leurs seigneuries; aux nobles, on octroya le droit de pratiquer le mème culte, en famille, dans leurs maisons ; quant aux bourgeois, on stipula pour eux la liberté de conscience, avec la faculté d'avoir un temple dans chaque bailliage. En signant l'édit d'Amboise,

(1: De Bése, Hist. Ecel., Liv. 7.

après la bataille de Dreux, si fatale aux armes protestantes, Charles IX faisait preuve de clémence et donnait un bon exemple aux gens de son parti. Dans quelques provinces , cet exemple fut suivi, on oublia les injures, et une paix sincère amortit les passions. Mais, dans le Maine , avant comme après l'édit d'Amboise , les haines furent implacables. De retour dans sa patrie, Gervais Lebarbier n’y trouva que des familles en deuil. Les réacteurs n'avaient rien épargné, ni le sexe, ni l'âge, ni la vertu , ni la noblesse. On les avait vus, courant de l’une à l'autre frontière de la province, pénétrant sous tous les toits, marquant leur passage dans l'asile des suspects par quelque meurtre ou par quelque incendie ; dans les campagnes, la vie des citoyens était à la discrétion d'une soldatesque qui n'avait jamais connu le frein de la discipline; dans la ville même, il n’y avait de sûreté pour personne. G. Lebarbier entendit les plaintes de ses amis, de ses anciens complices, et fit en leur nom un récit circonstancié des principaux méfaits imputables aux instruments de la réaction. Ce récit, ce Mémoire, qui fut mis entre les mains du roi le 10 août 1564, a été imprimé, en 1565, au Mans et à Orléans (1), sous ce titre : Remontrance envoyée au Roy par la noblesse de la Religion réformée du païs et Conté du Maine, sur les assassinats, pilleries, etc., commis depuis la publication de l'édit de pacification dans ledit Conté. Suivant l'usage du temps, la Remontrance du sieur

(1) Et à Strasbourg , suivant Blondeau ; nous ne connaissons pas la date de cette édition. La remontrance de G. Lebarbier a été réimprimée dans les Mémoires de Condé, etse trouve, suivant les éditions , soit dans le tome 1v, soit dans le tomo vi.

de Francourt est une sorte de harangue dont voici l'exorde : « Feignez-vous, sire, une province exposée à la fureur des Barbares, qui y exécutent en toute licence tout ce que la meschanceté peut faire de mal, la cruauté de meurtres , l'audace de mespris, la violence d’oppressions manifestement furieuses ; ceste-là est la province du Maine. Feignez-vous une retraite de mutins, un esgout de toutes les ordures du monde, dedans lequel tous vos officiers et autres citoyens notables de la religion réformée ne peuvent trouver lieu de seureté; c'est la ville du Mans... S'il y avoit genre de crime , duquel les perturbateurs du repos public de ceste province fussent innocens, ou que leur meschanceté fust arrestée dedans les portes de la ville , votre noblesse, qui fait sa demeure dedans le plat païs, pourroit , si elle n'estoit née que pour soy, trouver quelque fin supportable en leur iniquité. Mais quelle oppression a jamais été inventée qu'ils n’ayent exécutée? Quelle indignité a été ignorée des siècles passez qu'ils n'ayent mise en lumière ? En quel lieu de toute la province ont-ils assis le pied , où ils n'ayent plus imprimé de pas de leur audace que leur venue ? Quelle maison de ceux de la Religion ont-ils approchée qu'ils n’ayent pillée , teinte de sang , et souillée d'ordure et de paillardise?.... » Après l'exorde, vient l'exposition, ou la narration des faits qui sont la matière du discours. François de Feugerais , sieur de Marcilly, gentilhomme, était revenu dans ses domaines quelque temps après la publication do l’édit d'Amboise : le 9 du mois d'avril, son château est assiégé par une troupo de bandits, qui l'égorgent sous les yeux de sa femme, et rentrent ensuite au Mans charyès

GERYAIS LEBARBIER. 327

de butin. Vers le même temps, René d’Argenson, sieur d'Avesne, signalé comme un des principaux d’entre les sectaires, est assailli sur un grand chemin et massacré. En la paroisse de Chahaignes se trouvait un suspect, nommé Jean de La Fontaine, retiré dans ses terres pour y vivre en paix. On vient, de nuit, forcer les portes de la maison , et on l’entraîne, lui, sa femme qui allait être mère, et un de ses servitours , sur le bord d’une marnière isolée, où on les jette les uns et les autres, après les avoir cruellement égorgés. Charles du Breuil, sieur de Rippe, en la maison duquel avait eu lieu, en 1560, la première séance du consistoire calviniste , se rendait en son domaine de la Roche, près de Pruillé : mais on l’arrête sur le chemin, et on le joint au nombre des victimes de la réaction. Parmi les chefs des troupes religionnaires , nous avons nommé Joachim de Boisjourdan , lieutenant de René de Champagne. Ce Boisjourdan avait été, dans Îles rangs des calvinistes, un des agitateurs les plus fervents, un des plus redoutés. Après le 12 juillet 1562, il avait pris de nouveau Île parti des vainqueurs , et, désirant sans doute faire oublier quelques anciens meurtres , il avait eu hâte de se signaler par l’assassinat de Jean de la Noue. Les circonstances de ce crime sont horribles. Lebarbier rapporte que Boisjourdan, ayant à ses pieds le cadavre de la Noue, « fist donner plusieurs coups de dague dans l'estomac par un sien neveu âgé de quatorze à quinze ans, pour luy rendre le sang et les meurtres plus familiers , et pour, de ses premiers ans, l’acharner comme un jeune dogue d'Angleterre. » Raconterons-nous , après l’historien calviniste , tous les crimes notables qui

furent commis dans la province du Maine, soit au nom de l'église, soit au nom de l'état, depuis le 19 mars 1563 jusqu'au 10 août 1564? Ce serait un long récit. Et quels affreux détails ! Quæ tanta licentia ferri, dit le poète des guerres civiles; quelle débauche du glaive ! que d’attentats à toutes les lois ! C'est Marguerite de Heurtelou , égorgée au lieu des Caves, en la paroisse de Saint-Georges, avec son fils, ses trois filles et ses deux chambrières ; c'est Joachim Proust, sieur de la Gauguière , tué dans la ville de Château-du-Loir par des arquebusiers du Mans, et ses assassins fétés en public par le connétable Louis Dagues ; c'est Renée Brulé, femme de René Cailleau, violée en présence de son mari, par sept des gardes du château..….! Mais détournons de nos regards ces tristes pages, écrites avec l'éloquence de l’indignation et de la douleur.

La cour entendit-elle les justes plaintes de la noblesse du Maine ? De diverses provinces on lui en fit parvenir de semblables, et vers le mème temps. [Il fallut donc, pour apaiser les esprits, pour prévenir une nouvelle prise d'armes, manifester quelque compassion à l'égard des victimes de ces meurtrières fureurs. Mais, alors même que la cour eût sincèrement voulu protéger les ministres de Genève contre leurs impnovyables ennemis ; alors même que , sous le masque des intentions les plus pacifiques, elle n'eut pas dissimulé de coupables projets, elle eut été bien empêche de faire bonne justice des attentats sans nombre qui lui étaient chaque jour dénoncés. Le nom de gouvernement du roi n'était plus qu'une décevante fiction ; l'administration des affaires publiques appartenait tout entière aux gouverneurs des provinces, c'est-à-dire, aux chefs

des légions pour lesquelles s'était prononcée la victoire, ct ceux-ci, n'ayant guères de pitié pour des ennemis désarmés , accueillaient volontiers l'apologie des plus tragiques représailles. Qui n'avait perdu quelqu'un des siens durant la guerre civile? Qui n'avait éprouvé quelque dommage? Qui n'avait telle ou telle excuse à faire valoir pour justifier tel ou tel méfait? Les Parlements eux-mêmes étaient dominés par l’esprit de parti : ils n’admettaient pas encore que, dans les plus fâcheuses circonstances , un roi très chrétien pût composer avec des rebelles, avec des sectaires. On n'obtint pas sans de grandes difficultés l’enregistrement de l'édit d'Amboise par le Parlement de Paris. Et quand il s'agit de faire exécuter cet édit, les conseillers des diverses cours, envoyés dans les provinces de leur juridiction, se montrèrent, pour la plupart, très-mal disposés à l'égard des religionnaires , trèsindulgents à l'égard de leurs ennemis.

Gabriel Myron, conseiller en la cour du Parlement de Paris, vint dans le gouvernement de Touraine au mois de juillet 1564, avec le titre de commissaire général. Au lieu de prêter aide aux opprimés, il encouragca les oppresseurs. L'évêque du Mans et les magistrats de son parti, contre lesquels les religionnaires avaient à faire valoir tant de gricfs , vécurent bientôt dans l'amitié de Myron, et, témoins de leur bon accord, les meurtriers subalternes crurent n'avoir plus rien à redouter. Dans les rues du Mans, sur la place des Halles, en plein jour, on vit commettre divers attentats dont les auteurs ne furent pas même recherchés : en l’absence des suspects, leurs maisons étaient mises au pillage; des bandits, prenant qualité

d'officiers du roi, se présentaient au seuil des métairies mal défendues , tuaient les maîtres et les serviteurs, chargeaient leurs chevaux de butin, et se retiraient ensuite dans quelques villages où ils avaient établi leurs cantonnements. Le commissaire Myron avait l'oreille fermée à toutes les plaintes. G. Lebarbier fut invité par ses co-rcligionnaires à formuler de nouvelles doléances. Il s’acquitta courageusement de cette périlleuse commission, et fit remettre au maréchal de la Vieilleville une requête supplémentaire que nous lisons dans les Mémoires de Condé sous ce titre : Adrertissement des crimes horribles commis par les séditieux Catoliques Romains, au païs et Conté du Maine, depuis le mois de juillet 1564 jusques au mois d'avril 1565. Cet Advertissement contient d'affreux détails. Après avoir sommairement raconté les faits accomplis jusqu'au mois de juillet, nous ne mentionnerons pas les nouveaux griefs énoncés par le sieur de Francourt. C'est une autre série d'assassinats et de brigandases. — Mais la patience des opprimés n'est-elle pas enfin lassée? On leur avait promis une paix honorable , on Jeur avait accordé la liberté de conscience , on avait garanti la protection des lois aux ministres de leur culte, et ces promesses, ces conventions, ces engagements , n’ont eu d'autre effet que de substituer à la guerre civile un état de choses plus insupportable encore. Puisque d'implacables ennemis ont juré leur perte, ne vaut-il pas mieux expirer sur un champ de bataille , en défendant une sainte cause , que de succomber obscurément dans une embüche nocturne sous le couteau d'un lâche sicaire? Le sieur de Francourt écrivait au maréchal de Vicilleville, au mois d'a-

vril 1565 : « Combien que nous n’ignorions point que nostre obéissance ne nous ait tirez en ce malheur présent, et que nous ne portions maintenant la peine de nostre trop longue patience, si est-ce que l'autorité de Sa Majesté nous est tant chère et précieuse , que nous avons désiré de l'honorer par nostre ruine, voire par nostre mort. Mais si nous supportons à l'advenir plus impatiemment leurs oppressions que nous n'avons fait (comme l’homme offensé , qui ne peut avoir justice, ne trouve rien si doux que la vengeance), nous n’en devrons point estre blamez. Car le fardeau des afflictions qui nous accablent nous y contraint ; estans confus des injures passées et ne pouvant plus porter le joug des présentes. Nous avons, depuis la paix, fui les armes, comme si nous estions sans courage et sans mains. Mais que sera-ce, si nous sommes pressez de souffler l’'embrasement des séditions sur la teste des séditieux , pour les brûler de leurs propres flammes ? Nostre force sera juste, si elle est contrainte et nécessaire ; nos armes seront saintes, si autrement nous ne pouvons garantir nos vies sous l'autorité publique de Sa Majesté! » Ce sont là des menaces. Mais depuis la bataille de Dreux, les catholiques ont rétabli leurs affaires, et les menaces d'un parti vaincu, désarmé, les intimident peu. Vainement donc les Châtillon et le prince de Condé commentent chaque jour devant la reine-mère les requêtes de leurs co-religionnaires, et déclarent qu'ils redoutent l'éventualité de quelque nouvelle collision ; Catherine écoute plus volontiers les farouches conseils du duc d’Albe.

Voici que l’on se prépare à de nouveaux combats. C'est dans les provinces du Midi que la guerre civile

392 GERYAIS LEBARBIFR.

recommence. Les catholiques sont chassés de Pamiers : les protestants sont massacrés à Foix. Dans les premiers mois de l’année 1567, « les principaux de la religion , ayant fait un gros amas de ce qui s’estoit fait contre eux et de ce qui se brassoit encore {1), » quittent enfin la cour où l’on endormait leur courage, et viennent de nouveau se mettre à la tête de leurs partisans. On se réunit, à Valery, chez le prince de Condé ; à Châtillon, chez l'amiral de Coligny, et l'on se consulte. L’amiral croit qu'il faut encore temporiser, et faire montre de patience. Mais tandis qu'ils délibèrent sur le parti qu'il convient de prendre , un avis secret leur annonce que l'ordre d'arrèter en tous lieux le prince et l'amiral vient d’être donné par Catherine ; qu’on va revoquer l'édit d'Amboise, remettre en vigueur toutes les anciennes lois contre l'hérésie , et faire surveiller les agitateurs par une armée de six mille Suisses qui déjà s'avance sur Orléans, sur Poitiers et sur Paris. Dandelot conseille alors de prendre les armes. On n'hésite plus et l'on se met en campagne. Mais les volontaires calvinistes allaient se heurter contre de gros bataillons, et, prenant exemple de la reine mère, qui avait appelé les Suisses à son aide, ils envoient le sicur de Francourt et Chastelier Portaut solliciter l'assistance des princes allemands, dans cette guerre entreprise pour la sainte cause de la hberté de conscience. Cette négociation est la plus importante de toutes celles qui furent confites à notre Gervais Lebarbier. Il allait représenter son parti dans les conseils des princes, et il était trop facile de prévoir,

{1} Mémoire de la Noue, c. 12.

GERVYAIS LEBARBIER. 239

en présence des forces nombreuses réunies par les catholiques , que le résultat tel quel de ses démarches devait résoudre toutes les questions. Dès l'abord, Francourt ne réussit pas à son gré. Les électeurs de Saxe et de Brandebourg, ainsi que le landgrave de Hesse , peu jaloux de se compromettre dans les affaires d'un parti qui avait éprouvé déjà tant de revers, répondirent froidement aux négociateurs qu'ils ne voulaient pas favoriser des sujets en révolte contre leur roi. Ils furent mieux accucillis par l'électeur palatin Frédéric II, Celui-ci permit à son fils Jean-Casimir de lever une armée et de marcher lui-même au secours de ses co-religionnaires. Bientôt Francourt et Chastelier purent rentrer en France et annoncer l'arrivée prochaine de sept mille reitres, ou cavaliers , et de quatre mille landsknechts, ou fantassins, conduits par un jeune prince plein d'ardeur pour la cause de la nouvelle église. Bien que cette négociation près des princes d'Allemagne n’ait pas été couronnée par un plein succès, elle fit grand honneur à Gervais Lebarbier : « La France et l’Allemaigne, dit un contemporain , tesmoigneront quelle a esté la vivacité de son esprit, l’heur de sa mémoire et la grandeur de son éloquence , veu qu'à peine nostre aage a eu son pareil (f)}.» Il y a-t-il quelque exagération dans ce panégyrique ? L'autorité que Gervais Lebarbier exerça dans son parti, sa présence au colloque de Châtillon, où furent admis seulement, suivant la Noue , « dix ou douze des plus signalés gentilshommes, » et les hauts

(1) Le Tocsin contre les massacreurs, dans les Archives curieuses de l'Histoire de France l'°< Série, t. VII, p. 97.

emplois qu'on lui confia, bien qu'il füt d'une humble famille, nous permettent de le considérer comme un de ces hommes supérieurs que mettent en scène Îles agitations civiles. Il ne nous reste, néanmoins, aucun monument de son éloquence renommée. Cela est regrettable sans doute : mais alors on parlait moins pour briller que pour convaincre, on n'était pas rhéteur dans le cabinet et à loisir, et l’on s'inquiétait peu de transmettre à la postérité des discours prononcés, la veille d'une bataille, dans quelques conventicules insurrectionnels. Acceptons donc les dires du pamphlétaire protestant ; acceptons -les d'ailleurs avec d'autant plus de confiance qu'ils sont confirmés par lo fait mémorable que nous allons raconter.

Les princes d'Allemagne n'avaient pas pour habitude de guerroyer aux frais de leur trésor, quand ils consentaient à passer la frontière. Jean-Casimir avait donc imposé pour condition aux négociateurs protestants, que la solde de ses troupes demeurerait à la charge du prince de Condé, et que, le jour même où s'opérerait la jonction des deux armées, on lui compterait dès l’abord cent mille écus. Castelnau, dans ses Afémoires, nous représente très-bien le prince Casimir « fort passionné en la cause des Huguenots, toutesfois si grand mesnager el avaricieux, qu'il ne les aidoit que de son affection et bonne volonté ; car de prester argent et de respondre , il n'y vouloit aucunement entendre , ains au contraire, faisoit d'étransyes capitulations. » Le 14 janvier 1568, les deux armées s6 rencontrérent près de Pont-à-Mousson , et l'Allemand n'eut rien de plus pressé que de réclamer l'exécution des engagements contractés. Condé ne possédait pas

deux mille écus : il avait sous ses drapeaux des vo- Jontaires, qui prétendaient servir non la cause d'un prince, mais celle de l'église, et n'attendaient aucun salaire de leurs chefs , de leurs complices. Cependant il fallait remplir la promesse donnée par Francourt à Jean-Casimir. Sur ce point ses reitres n'entendaient point raillerie : « Les reitres , dit Castelnau, ne sont autres que chevaux de louage, qui veulent avoir argent et arrhes et de bons répondans de leurs monstres avant que monter à cheval. » Voyant donc qu'on ne se pressait pas de les payer, ils commencèrent à proférer des injures, des reproches et des menaces. L'amiral et le prince de Condé offrirent jusqu’à leur dernier sou. À leur exemple, les gentilshommes du parti, rivalisant de zèle et de dévouement, vinrent déposer sur la table du conseil ce qu'ils avaient de joyaux, de vaisselle et d'argent monnayé. Mais cela ne suffisait pas encore. C'est alors que Francourt se rendit au camp, harangua les officiers, les soldats, avec cette éloquence entrainante dont il avait déjà donné plus d'une preuve, leur parla de sa parole engagée, de la cause sacrée pour laquelle on leur demandait un nouveau sacrifice , du succès promis à leurs armes , et de la récompense due par le ciel à tant d'efforts généreux. Ce discours enleva tout le monde (1); chacun voulut payer sa part de la dette commune , «et cette libéralité fut si générale, dit La Noue, que jusques aux goujats des soldats, chacun bailla , de manière qu'à la fin on réputoit à deshonneur d'avoir peu contribué. Somme, que le tout fut

(1) Blondeau , Hommes Jilustres.

ramassé , on trouva, tant en ce qui estoit monnoyé, qu'en vaisselle et chaînes d'or, plus de quatre-vingt mille livres. » Le prince Casimir et ses reitres , admirant eux-mêmes tant d'abnégation, se contentèrent de cette somme, les deux armées se joignirent , et l'on se mit en marche.

Il fallait profiter des instants, surprendre les chefs catholiques dès l'entrée en campagne, et obtenir l'avantage dans quelque rencontre décisive. L'armée confédérée , forte de vingt mille hommes, fut dirigée sur Paris. En passant près d'Orléans, l'amiral contraisnit Siera Martineyo à lever le siège de cette ville; puis il s'empara de Blois, de Beaugency, et se prèsenta sous les murs de Chartres, après avoir battu dans la plaine un corps d'armée catholique conduit par Lavalette. Quand elle reçut la nouvelle de ces premiers revers, Catherine fut consternée , et fit de nouveau proposer aux chefs caivinistes la liberté des cultes garantie par de nouvelles ordonnances, et l'oubli sincère de tous les dissentiments. L'amiral et le prince de Condè pouvaient-ils avoir confiance dans ces promesses, dans ces beaux serments tant de fois trahis ? Non sans doute, mais ils traînaient à leur suite depuis quelques mois une armée dépourvue de vivres, de munitions, d’artillerie, sur laquelle ils n'avaient guère d'autorité. Aussitôt que des paroles de paix furent prononcées, on vit des compagnies entières , n'attendant pas mème la fin des négocialions , quitter sans ordre les positions qu'elles devaient défendre. Et craignant alors de se réveiller un matin, dans Îles pleines découvertes de la Beauce, seuls, délaissès par le plus grand nombre de leurs partisans, l'amiral et le prince de Condé se hâtèrent

seuls, délaissés par le plus grand nombre de leurs partisans, l'amiral et le prince de Condé se hâtèrent d'accepter, à toutes conditions, la paix qui leur était encore offerte. Mais cette paix ne pouvait être qu'une suspension d'armes.

Voyant les chefs calvinistes dispersés , Catherine ne les craignit plus et manifesta la volonté de clore l'ère des discordes civiles par quelque audacieuse entreprise. Dans les provinces, les assassinats recommencèrent, et la cour ne crut pas même devoir accorder aux victimes les vaines marques d'une mensongère pitié. Bientôt on reprit les armes. Avant la fin de l'année 1568, une autre armée calviniste, conduite par le prince de Condé , rencontra, sous les murs de Loudun, les légions catholiques commandées par le duc d'Anjou. Mais on n’en vint pas encore aux mains: des deux parts on attendait un supplément de forces; l'affaire ne s’engagea que le 13 mars 1569, sur les bords de la Charente, auprès de Jarnac. Les Calvinistes furent battus, et leur chef, le prince de Condé, surpris dans une embûche, fut lâchement assassiné. « Après la mort de ce grand chef de guerre, tous les esprits estoient dans une consternation si étrange, que les capitaines ne pouvoient se déterminer pour le choix d'un général. L'amiral, qui croïoit mériter l'honneur du commandement, fut traversé dans ses desseins par quelques seigneurs qui ne luy cédoient ny en noblesse de sang , ny en biens de fortune, ny dans tous les qualitez d’un général d'armée. C'est pourquoy, sans perdre de temps à briguer un employ qu'il ne pouvoit obtenir, sans bicr de la peine, il écrivit à Francourt, qui estoit à la Rochelle avec la reine de Navarre, pour

Il 22

amener le prince de Béarn et le jeune prince de Condé prendre possession d'une place qui ne pouvoit être remplie que par des princes. La reine de Navarre, par les conseils de Francourt et par sa propre inclination, vint au camp qui était à Cognac et présenta ces deux princes à l'armée avec des paroles si pressantes, qu’elles relevèrent les courages abattus par tant de disgrâces : si bien que l’union étant affermie, le serment fut pris au nom des princes ; dont la reine de Navarre receut tant de joye, que, pour en laisser des marques à la dernière postérité, elle donna ordre à Francourt de composer des devises propres à l'estat des affaires ; ce qu'il fit exécuter en mesme temps, faisant frapper plusieurs médailles d’or, à la face desquelles estoit le portrait de la reine, au revers celuy de son fils, avec ces mots qui marquoient la détermination des courages pour le maintien de la Religion : Paz certa, Victoria integra, Mors honesta. » Tel est le récit de Blondeau. Les mêmes faits sont rapportès par tous les annalistes contemporains, mais aucun de ceux que nous avons consultés ne donne ces détails sur la part que G. Lebarbier prit à ces événements. Le témoignage de Blondeau mérite ici quelque confiance : il avait pu connaître les proches de Lebarbier et obtenir d'eux la communication de divers documents biographiques qui sont aujourd'hui perdus. Le même historien continue en ces termes : « Ces choses heureusement achevées, la reine, accompagnée de son chancelier, prit la route de la Rochelle, où elle sollicila de nouveaux secours d'hommes et d'argent Et, de fait, la passion qu'elle avoit pour sa religion et la vloire de son fils la fit agir si puissamment que les six

mille reistres et les huit mille lansquenets, qui entrèrent en France soubs la conduite du duc des Deux- Ponts, ayant joint l'armée des deux princes sur le bord de la Vienne, cette reine y envoya Francourt avec des deniers tirez des contributions de la Rochelle et des villes circonvoisines pour la subsistance de l’armée étrangère. » Au témoignage de Jacquos de Thou et de Jean le Frère, c'est le sieur de Francourt qui avait engagé le duc des Deux-Ponts à venir joindre ses armes à celles des Calvinistes, et c'est encore à son adresse diplomatique qu'il faut attribuer le succès de cette négociation (1). Les troupes canfédérées firent d'abord quelques courses heureuses, mais, comme elles étaient mal disciplinées, elles ne résistèrent pas longtemps à l'effort vigoureux des Catholiques. Après la sanglante journée de Montcontour {3 octobre 1569), elles ne tinrent plus la campagne que pendant quelques mois. La paix fut de nouveau conclue, à Saint-Germainen-Laye , le 2 août 1570.

Nous arrivons au tragique dénouement de cette guerre plus que civile. La paix est signée, et les Calvinistes vaincus obtiennent plus d'avantages que ne leur en eût peut-être assuré la plus éclatante victoire. L'amiral soupçonne quelque perfidie, et ses défiances sont partagées par le chancelier de la reine de Navarre. Sollicités de venir à la cour, ils se croient à peine en sûreté dans les murs de la Rochelle. Cependant ils envoient auprès de la reine-mère quelques gentilshommes du parti, qu'ils chargent d'observer la

(1) Jac. Aug. Thuani, Hist. sui temporis, lib. 45. — Jean le Frère , La vraye et entière Hist. des troubles, à l'ann. 1572.

contenance des courtisans et de rendre un compte fidèle de la situation. La prudence de ces émissaires est trompée : on conspire , et ils ne sont pas sur les traces de la conspiration ; leur regard ne pénètre pas les épaisses ténèbres dans lesquelles s'enveloppent les conseillers et les agents de Catherine. Dans les derniers mois de l’année 1571, les Calvinistes Teligny, Briquemaud et Cavagne, arrivent à la Rochelle ; ils précèdent de quelques jours Armand Gontaut de Biron, qui vient, au nom du roi, offrir la main de Marguerite de France au jeune fils de Jeanne d’Albret, Henri de Navarre. Jamais, dit le négociateur, il ne s'est offert une occasion meilleure de consolider la paix. C'est le roi qui lui-même offre un gage de sa bonne volonté à l'ésard de la maison de Navarre : le refusera-t-on ? offensera-t-on par d'injustes défiances un prince généreux qui veut témoigner avec éclat combien il est jaloux d'effacer de tristes souvenirs? À ces discours de Biron, la reine de Navarre ne savait trop que répondre. Son chancelier lui conseillait de ne rien conclure, de soupçonner quelques embûches sous ces beiles paroles ct d'attendre encore les prochains événements {1}. Mais, d'autre part, l'alliance proposée était glorieuse, un rapprochement entre les deux cours était le vœu de tous les amis de la paix, et Jeanne, recevant de toutes parts des avis contraires, fait par donner sa parole à Gontaut de B.ron. La cour était alors à Blois. Jeaune se rend dans cette ville, accompagnée de son chancelier et de Louis de Nassau, et tout se prépare

1]! Le Tocsin contre les massacreurs, dans les Archives rurieuses, L. VIT, fr. 07.

pour la fête nuptiale. On vient à Paris. Les banquets succèdent aux banquets : tous les visages semblent sourire , on ne s'entretient que de rêves pleins d'allégresse. Mais un soir la reine de Navarre quittant une joyeuse compagnie, tombe malade et meurt subitement. Est-ce le poison qui a terminé ses jours ? Quelques-uns le disent et beaucoup le croient. Sur ces entrefaites, Coligny sort de sa retraite et se laisse attirer à Paris par les plus flatteuses promesses. Francourt est du nombre de ceux qui prévoient de cruels mécomptes (1). Pour calmer ses alarmes, le roi lui donne la charge de maître des requêtes et lui témoigne une faveur particulière. Enfin arrive le jour des fatales noces. Les plus notables représentants du parti calviniste ont été conviés à cette fête. Le 18 août 1572, Henri de Navarre reçoit la main de Marguerite sur un splendide échafaud, dressé devant la porte principale de Notre-Dame-de-Paris. Six jours se passent dans les festins. Enfin, le 24 août, vers la fin de la nuit, l'horloge du palais donne aux conjurés le signal du massacre. Comme étant un des principaux officiers de la maison de Navarre, le sieur de Francourt habitait le Louvre. Tandis que Paris s’éveillait au bruit des cloches et aux cris des mourants, le Seigneur d'O, maître de camp du régiment des gardes, arrête dans le Louvre les chefs calvinistes qui s'y trouvaient et les mène dans la cour basse, où des hallcbardiers les égorgent les uns après les autres. Parmi ces victimes tous les historiens comptent le marquis de Renel, le comte de La Rochefaucauld, Charles de Lavardin , de

{1} Blondeau. — Le Tocsin contre les massacreurs, loc. cit.

342 GERYAIS LEBARBIER.

l'illustre famille des Beaumanoirs, Piles, Beaudigné, Pardaillan et notre Gervais Lebarbier. Leurs cadavres furent jetés dans la Seine (1). Telle fut la fin du sicur de Francourt : « aussitôt que déguisé pour eschapper il eust été recognu , fust chaudement achevé. » Ainsi s'exprime l'historien Jean le Frère, de Laval. Que saurions-nous ajouter à ces détails ? Ce n’est pas ici qu'il convient de disserter sur les causes et sur les suites du coup-d'état de la Saint-Barthélemy (2).

Gervais Lebarbier est-il mort sans enfants ? Nous l'ignorons ; mais d'un renseignement qui nous est fourni par La Croix du Maine, il résulte qu'il était marié. Ce renseignement se trouve dans la notice de Lezine Gaultier : « J'ai vu plusieurs lettres fort bien dictées et mises par escrit de ladite Lezine Gaultier, et entre autres celles qu'elle rescrivoit à la royne de Navarre , Jeanne d'Albret, touchant le mariage de son chancelier nommé Francour, les quelles ne sont encores imprimées. »

(1) C'est ce que nous apprend Copper de Velay, dans sua poëme infâäme qui porte le titre de Déluge des Huguenots :

Car de Beauvais, avec Francourt, Sont allez régenter la court Du harenc frais et de l'alauze.

Ce poème a été réimprimé dans les Archives curieuses de L'Hist de France. Première serie, t. vit, p. 250.

(2, Outre les deux opusrules dont nous avons parlé, Blondeau attribue à Gervais Lebarbier le Conserl sacre donne aux éylises de Flandres, aux princes protestants et aux seigneurs des Pays Bas, imprime à Anvers, 19207, in-&", sousle nom d'un gentilhomme franais. Nous avous vainement recherche ce volume. C'est sans motifs. nous semble, que l'abbe Ledru ‘Annuaire de la Sarthe’, considere Gervais Lebarbier comme l'auteur de la Remontranceenvosi+ au roi par les habitants de la ville du Mans, le 25 avril 1662 et imprimee dans l'Historre ecclésiastique de Théodore de lazr

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