BILLARD (PIERRE
Né le 13 février 1653, à Ernée , d'Ambroise Billard, président au grenier à sel de cette ville, et de Marguerite de Troisvarlets , fille du président au grenier à sel de Mayenne, PIERRE BILLARD perdit son père l'année même de sa naissance. Cet événement eut lieu en des circonstances tragiques, Ambroise Billard ayant été frappé d'un coup mortel en défendant son oncle, bailli d'Ernée, attaqué par deux individus de méchant renom. Quelques années après, la demoiselle de Troisvarlets épousait en secondes noces Mathurin Lejariel, directeur des fermes à Nevers, qui fut depuis fermier-général, et Gilles Billard, l'aîné des fils d'Ambroise, ainsi que Pierre, âgé de six ans, quittaient le Maine pour aller habiter, avec leur mère et leur père adoptif, la ville principale du Nivernais. Gilles fut bientôt envoyé à Paris où il fit ses études : il entra dans la congrégation de l'Oratoire, le 25 juillet
1670, et mourut, en 1705, au Mans, où il remplissait les fonctions de visiteur. Quant à notre Pierre Billard, il se sentit, dès l’âge de douze ans , un vif penchant, non pour les ordres, mais pour les armes, et bien qu’il fût encore incapable de porter un mousquet, il déclara très résolument à sa famille qu'il allait contracter un engagement volontaire sous les drapeaux du roi. Il est vraisemblable que d'abord on ne prit pas au sérieux cette étrange déclaration ; mais quelques bataillons passant par Nevers pour se rendre dans l'ile de Candie, le jeune Pierre manifesta la volonté de les suivre avec l'énergie de la rébellion, et, pour contenir l'ardeur de ce héros imberbe , il fallut l'emprisonner au logis. Nous pourrions supposer que Pierre Billard n'ayant pas trouvé, dans la personne de Mathurin Lejariel, un beau-père d'une humeur très accommodante, voulait s'affranchir, par tout moyen, d’une tutelle. oppressive ; mais cette supposition serait peut-être mal fondée : en effet, l'âge mur de P. Billard ne démentira pas sa jeunesse enthousiaste, violente et chagrine ; durant tout le cours d'une vie orageuse , il aura l'esprit d'entreprise, il aimera se jeter au milieu des périls, il appellera lui-même sur sa tête les plus cruelles disgrâces, par d'imprudentes provocations.
Pour prévenir quelque nouvelle incartade, sa mère le fit conduire, l’année suivante, à Paris, près de son frère, au séminaire de St.-Charles, dirigé par les Lazaristes. On dit qu'il montra beaucoup de zè!e pour l'étude. A l'âge de dix-huit ans, il avait achevé sa rhétorique et entrait chez les Pères de l'Oratoire , le 24 février 4671. Il resta dans leur maison pendant
cinq ou six ans, puis il alla demeurer quelque temps à Mayenne, chez le père de sa mère, et revint ensuite à Paris, où il vécut dans une condition voisine de l'indigence , son beau-père refusant de lui payer la pension qui lui était due. Il supportait sans trop de souci les plus dures privations, et préférait à tous les biens l'indépendance et le loisir que réclament l'étude. Mais il parait qu'il fut enfin obligé de faire le sacrifice de ses goûts à l’impérieuse nécessité. Il avait reçu la tonsure lorsqu'il était chez les Pères de l'Oratoire : il sollicita les ordres, et, dans l'intervalle d'une année, on les lui conféra tous, si ce n’est la prétrise. Alors il parut dans plusieurs chaires, et ses sermons eurent du succès. On avait besoin de missionnaires en Perse et en Syrie , et l'évêque de Césarople en Macédoine, François Picquet, avait écrit au P. de Ste.-Marthe, pénéral de la congrégation de l'Oratoire, pour le prier de Jui envoyer quelques hommes de bonne volonté. Pierre Billard fut désigné pour faire partie de cette mission. Il reçut le sacerdoce, et célébra sa première messe au mois de janvier de l’année 1681. Il se rendit ensuite à Marseille, et partit pour Alep où l'évèque de Césarople avait sa résidence.
Celui-ci se préparait à faire un voyage au-delà de l'Euphrate. Après un délai d'un mois, ils se mirent en route. Dans la compagnie de l'évêque se trouvaient les PP. Cassemond et Billard, de l'Oratoire, un autre prêtre de la même congrégation dont le nom nous est inconnu , un médecin provençal et un serviteur polonais. Ils passèrent l'Euphrate à Bir, traversèrent la Mésopotamie et arrivèrent à Dierbekir, sur le Tigre. Dans cette ville, on se sépara. Combien P. Billard avait-il
déjà converti d'infidèles? Nous l'ignorons; mais, ce que nous savons , c'est qu'ayant conversé , durant le voyage , avec l'évêque de Césarople , et l'ayant trouvé d'un sentiment autre que le sien sur diverses thèses dogmatiques, il le contredit avec une vivacité peu respectueuse, et prit congé de lui dès qu'il le put faire sans péril. Le dirons-nous? Tous les torts, dans cette rupture, nous semblent avoir été du côté du P. Billard. N'est-ce pas, en effet, un mal appris que ce clerc qui, sur les rives de l'Euphrate , vient poser à son évtque des questions doctrinales et s'emporte contre lui parcequ'il ne les résout pas à son gré ? Cette histoire prête à rire. Ce qu'il y a de plus singulier , c'est qu'elle nous est racontée par Billard lui-même, qui ne manque pas de se disculper en accusant son interlocuteur. En se séparant de l’abbé Picquet, il se dirisea sur Babrlone par le Tigre, avec deux carmes italiens ; ils furent arrêtés et conduits devant l'aga, qui leur rendit la li berté au prix de vingt-cinq écus par tête. Le 28 juin, ils arrivèrent à Babylone : on les accueillit dans l'hospice des Capucins , où Billard séjourna huit mois et demi. Il eut encore là nous ne savons quels démélés, à la suite desquels il prit le parti de rentrer en France. Il remonta le Tigre, passa par Mosul, par Alep, etrevint à Tripoli où il s'embarqua pour St Jean-d'Acre, et de là pour Marseille.
Nous ne sommes pas au terme de ses infortunes. A Paris, Billard passe deux jours auprès de sa mère et de son beau-père devenu fermier-général. Puis il les quitte pour aller à Grenoble se mettre en pension dans le séminaire des PP. de l'Oratoire. Quelque temps après, nous le voyons dans une modeste cure du dioctse de
Grenoble : mais il n'y reste pas, et revient à Paris où le voici qui recommence ses prédications. On veut lui donner la cure de Mayenne ; il la refuse, préférant demeurer , sans charge d'âmes, dans la paroisse de St.-Etienne-du-Mont. Vers ce temps, Mme de Maintenon ayant voulu faire de la maison de la Roquette une succursale de la communauté de St.-Cyr, il y a, de la part de quelques religieuses, une vive opposition à ce projet. On agit contre elles, et elles ne sont pas discrètes : on sait bientôt qu’elles ont protesté sur les conseils de l'abbé Billard, et l’ordre est donné d’arrêter l’agitateur. Il prend la fuite et ne revient que Jorsque Mn: de Maintenon a renoncé à son projet. Le n’était rien encore que d’avoir bravé les ressentiments de cette puissante dame; il écrit contre les jésuites, ses délateurs, un pamphlet véhément, et s6 rend à Tours pour le faire imprimer en secret. On en était à l'impression du second volume, qui devait être suivi d’un troisième, quand, dans la nuit du 13 au 14 février 1694, des archers pénètrent au logis de P. Billard, saisissent deux cents exemplaires du volume imprimé, ainsi que les manuscrits des deux autres, et conduisent l’auteur à la conciergerie de Tours.
Cet ouvrage, mentionné dans le Dictionnaire des anonymes de M. Barbier, a pour titre : La Beste à sept têtes, ou Beste jésuitique, conférences entre Théophile et Dorothée, où l'on fait voir quelle est la politique des jésuites, etc, etc. ; Cologne (Tours), 1693, in-12. Il est fort rare. Nous n’avons pu nous le procurer. On n'ignore pas que, dès l'origine des contestations qui eurent pour objet la matière de la grâce, presque tous tes Oratoriens passèrent dans le parti de l'évêque
d'Ypres. En écrivant contre les jésuites , le P. Billard défendait donc, contre de redoutables ennemis, les doctrines et les intérêts desa congrégation, et telle était alors l'agitation des esprits, que, malgré la vivlence de son langage, il ne fut pas sans doute blâmé par ses supérieurs. Mais il devait avoir d’autres juges.
Après avoir passé trois semaines à la conciergerie de Tours, le P. Billard fut conduit à Paris, et, le {1 mars, on le mit à la Bastille. Il n'en sortit qu'après y avoir fait un séjour de près de trois années, le 14 octobre 1696. Encore ne faisait-il que changer de prison, car on l’envoyait chez les missionnaires de St.-Lazare, qui recevaient l’ordre de le tenir cloitré comme un ennemi de l'église et de l'état. Les jésuites étaient, comme on le voit, impitoyables dans leurs rancunes à l'égard des membres du clergé. Billard ne réclama qu'une faveur , celle de dire la messe, faveur qui lui avait été accordée durant les sept derniers mois de son séjour à la Bastille. Il écrivit à cette fin plusieurs lettres à l’archevèque de Paris, au ministre de Châteauneuf et à diverses autres personnes influentes ; le clergé et les fidèles de St.-Etienne-du-Mont présentérent, do leur côté, plusieurs requêtes au roi dans lesquelles ils sollicitaient son élargissement, ou, du moins, son incarcération en un lieu où on Île traitât moins durement qu à St.-Lazare. Au mois de mars de l'année 1698, il fut conduit dans l'abbaye de St.-Victor où la plus grande liberté lui fut accordée. Mais loin d'en abuser, il ne franchit jamais, dit-on, le seuil du cloitre. Le malheur avait dompté la violence de son caractère ; il était accablé. Pondant son stjour à St.-Victor, il se chargea de l'éducation d'un jeune
homme nommé Delaunay, et lui fit apprendre le dessm , lui trouvant des dispositions heureuses pour les arts. Ce jeune homme, qui devait être plus tard peintre et marchand de tableaux, ayant fait, pour le fils du ministre de Châteauneuf, quelque travail dont celui-ci fut très-satisfait, demanda pour unique récompense la liberté de son bienfaiteur, Pierre Billard. Cette supplique fut mise sous les yeux du roi par le P. de la Chaise, et bien accueillie. Un ordre daté de Fontainebleau, 3 octobre 1699, ouvrit au reclus les portes de St.-Victor. Il vint habiter Chaillot, où il se fit une retraite, ne s’occupant que d'œuvres pieuses. Le Dictionnaire de Moréri (1), auquel nous avons emprunté la plupart de ces renseignements biographiques, ajoute à ces détails ceux qui suivent : « Comme son beau-père étoit mort en 1699 et ne lui avoit rendu aucun compte des biens de sa mère, il crut devoir poursuivre ce qui lui étoit dû, afin de ne point faire tort à ses héritiers , dont l’un étoit M. Billard de Lorrière , juge général-criminel et lieutenant du maire de la ville de Mayenne, père de messire Guy-Michel Billard de Lorrière, conseiller au grand conseil, qui a épousé dame Marie-Henriette de St.-Simon. Ce magistrat doit à M. l'abbé Billard une grande partie de son éducation (2). » C’est ici que nous devons parler d'un autre ouvrage anonyme de Pierre Billard publié
(1) Edition de 1759.
(2) Dans son Dictionnaire des Anonymes, M. Barbier attribue à ce Guy-Michel Billard de Lorrière un opuscule contre les jésuites dont voici le titre : Démonstration de la cause des divisions qui règnent en France (La doctrine et la conduite des jésuites et le crédit qu’on leur laisse); Avignon | Paris}, 1754, in-12.