LE VAYER (FÉLIX DE LA MOTHE
FELIX DE LA MOTTE LE VAYER ou LE voyER, né au Mans, le 22 mars 1547, parait avoir été d'abord incertain dans le choix d'une profession : il étudia successivement la philosophie, la médecine et la jurisprudence. Il était avocat au parlement de Paris, quand, en l'année 1579, il publia, chez Michel de Roigny, un traité qui porte ce titre : Legatus, seu de legatione, legatorumque privilegiis officio ac munere libellus, in-4o, adressé à Philippe Hurault, sieur de Chiverny. Ce traité sur les devoirs et les privilèges des ambassadeurs , n'est pas complet. L'auteur, s'excusant de l'avoir fait à la hâte, annonce qu'il développera la matière dans une édition française qui doit prochainement voir le jour : « editione altcra hujus libelli, qui gallicus prope diem prodibit. » Au témoignage de La Croix du Maine, qui se fait honneur d'avoir été un des grands amis de Felix Le Vayer, cette traduction n’avait pas encore été publiée en 1584; nous n’apprenons pas qu'elle l'ait été depuis. La plupart des questions qui peuvent être posées sur les fonctions, les prérogatives , les devoirs de l'ambassadeur, sont abordées, il est vrai, par l'auteur, mais imparfaitement résolues. Il ne prend, en général, ses exemples que dans l'histoire ancienne; ce qui te à son écrit tout caractère d'originalité: nous remarquons aussi qu ilaccorde beaucoup d'importance à des problémes puérils, dans l'intention trop évidente de faire montre d'esprit. Ainsi, dans cet opuscule qui n'a qu'une dixaine de chapitres, il s'en trouve un qui est consacré à l'examen de cette question : un ambassadeur doit-il
ou ne doit-il pas se faire accompagner par sa femme en pays étranger ? et, pour donner plus libre carrière à son érudition facétieuse , F. Le Vayer développe tour à tour les arguments contradictoires, et ne conclut pas. Voici quelques passages de cette étrange dissertation :
« Les femmes sont écartées par le droit civil de toutes les charges, de tous les emplois publics. Or, si les femmes accompagnaient leurs maris, elles feraient en quelque sorte partie de l'ambassade , leur voyage aurait pour motif les affaires publiques, ce qui no se concilierait guères avec la pudeur de leur sexe. Observons , en outre, qu'il faut quelquefois, dans une ambassade, tant de célérité, tant de précipitation, que, pour ne pas compromettre le service de l'Etat, l'ambassadeur est obligé de faire son voyage avec des chevaux pleins d’ardeur qui sont mis à sa disposition sur toute la route , et que sa femme ne pourrait le suivre dans cette course rapide. En outre, l’ambassadeur doit beaucoup dissimuler, il doit n'ouvrir la bouche qu'avec une réserve dont les femmes ne sont pas capables, à cause de la légèreté naturelle de leur esprit, de la volubilité et de l’intempeérance de leur langue. On désigne , en effet, une, ou , au plus, deux femmes qui aient su se taire, et l’on mentionne cela comme un fait prodigieux, digne d’être raconté par l’histoire... Quel besoin a-t-on des femmes dans une ambassade où il s’agit des intérêts de l’état , si l'on ne prétend pas établir le régime de la gynocratie ou plutôt de l'ochlocratie ? Cependant je ne veux pas supposer qu'un ambassadeur puisse avoir la faiblesse de ce Thémistocle qui . dit-on, ne gouvernait que suivant les avis , les caprices de sa femme ; ou de cet Héliogabale qui, le premier, introduisit une femme , sa mère, dans le sénat, pour l'entendre exposer Son opinion... Or, il arrive qu'un ambassadeur reste deux, trois ans , hors de son pays. Qui aurait la force de résister si longtemps aux entraînements de l'amour? ct, notons-le bien, on ne permet aucunement à un ambassadeur ni l’adultère , ni le
viol, ni l'inceste ; La sévérité des lois atteint ces crimes dans sa
personne, encore bien que, suivant le droit des gens, il puisso commettre impunèment une foule d’autres délits ; etc., etc. »
C'est ici que commence le plaidoyer en faveur des femmes. Bien que l’auteur ait déclaré, par avance, n'avoir pas d'opinion en cette grave affaire, il défend mal la cause des femmes, et laisse comprendre qu'il est véritablement du parti de leurs adversaires. Autre est le langage des jurisconsultes modernes. Entendons - Vattel : « L'épouse de l'ambassadeur lui est intimement unie , et lui appartient plus particuliérement que toute autre personne de sa maison. Aussi participe-t-elle à son indépendance et à son inviolabilité. On lui rend même des honneurs distingués et qui ne pourroient lui être refusés à un certain point, sans faire affront à l'ambassadeur. Le cérémonial est très réglé dans la plupart des cours (1). » Mais n'insistons pas d'avantage sur ces questions frivoles.
Suivant La Croix du Maine, Felix Le Vayer « a composé plusieurs vers sur divers subjects et entre autres plusieurs très doctes sonnets. » Le même bibliographe lui attribue « plusieurs Oraisons latines et françoises » et un dialogue sur la musique, dédie à M. Des Roches, de Poitiers. Rien na été imprimé de ces poésies, de ces oraisons et de ce dialogue.
Felix Le Vayer mourut, à Paris, le 25 septembre 1625 ; il exerçait alors la charge de substitut du procurcur-général au parlement.
(1) Droit des gens, liv. 1v, ch. 9
PIERRE PINÇONNEAU. 369
PINCONNEAU (PIERRE).
Nous n'avons pas sur cet écrivain d'autres renseignements que ceux qui nous sont fournis par La Croix du Maine. Voici la courte notice de la Bibliothèque Françoise : « PIERRE PINCONNEAU, sieur de la Brochardière, natif de la ville de Laval, fils aîné de M. Pinçonneau, lieutenant de laditte ville de Laval au Maine. Ila escrit plusieurs poësies françoises, non encore mises en lumière, entre autres soixante-quatre sonnets et plusieurs odes, élégies, stances, chansons et autres genres de poësie françoise , lesquels se voyent escrits à la main , au cabinet de madame de Polligny, près Laval, surnommée de Beaumanoir , sœur de M. de Lavardin au Maine, etc, etc. , à laquelle dame il les a dédiez en lan 1579. Il florist en son pays de Laval, cette année 1584. » Cette dame de Polligny, à laquelle Pierre Pinçonneau parait avoir dédié toutes ses œuvres poétiques, était fille de Charles de Lavardin, et de Marguerite de Chaourses. Charles de Lavardin fut une des victimes de la St.-Barthélemy. De son mariage avec Marguerite de Chaourses, il avait eu Jean III, marquis de Lavardin , qui fut un des plus fameux capitaines du XVIe siècle, et Magdeleine de Lavardin, mariée en 1571 à Olivier de Feschal, seigneur de Polligny.
TRONCHAY (micneL).
MICHEL TRONCHAY, né à Mayenne, au mois d'octobre de l'année 1668, fit ses humanités au collége
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de sa ville natale. Scs parents l'envoyèrent ensuite au Mans, chez les PP. de l'Oratoire, où il suivit, pour la philosophie, les leçons du P. Gallipaud. Ses études achevées, il vint à Paris, et y recommença son cours de philosophie sous la discipline du docteur Claude Mallemans, régent au collége de Plessis, cé èbre géomètre : ensuite il passa deux années en Sorbonne. On le désignait comme un des plus brillants élèves de cette maison, quand madame de Fonpertuis le fit connaître à Le Nain de Tillemont. Celui-ci s'occupait alors de ses graves études sur l'histoire des premiers siècles de l'Eglise, et, venant de perdre son collaborateur Ernest Ruth d’Ans, il accueillit, au même titre, dans sa maison, le protégé de madame de Fonpertuis. Michel Tronchay n'avait alors que vingt-deux ans. Ils habitaient le château de Tillemont, aux environs de Vincennes , assez près de la grande ville pour s'y procurer tous les livres dont ils avaient besoin, assez loin du bruit et des affaires pour n'être pas troublés dans leur travail quotidien par des visites importunes, ou par ces soins frivoles, ces obligations pleines d'ennui, que nous impose le commerce des gens désœuvrés. Ua historien digne de foi, qui a connu familiérement les deux solitaires de Tillemont, l'abbé Goujet, nous donne sur leur genre de vie, dans cette retraite, les détails suivants: « les heures de la prière, qui se faisoit en commun, celles de l'étude, des repas et du sommeil étaient réglées comme dans la communauté la plus rigide. Les jeûnes du carème y étoient prolongés jusqu'au soir. Eloignés de près d'une demi-lieue de Montreuil, leur paroisse, ils y alloient exactement les dimanches et les fêtes. M. de Tillemont faisoit l'office
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de diacre, et M. Tronchay, quoiqu'acolyte, celui de sous-diacre. M. de Tillemont trouvant dans la suite qu'il ne convenoit pas qu’un acolyte fit une telle fonction, écrivit, sans la participation de M. Tronchay, à un grand vicaire de M. de Tressan, pour lors évêque du Mans, et obtint un démissoire pour le sous-diaconat que son ami reçut ensuite (1). » Îls vécurent ainsi pendant huit années , sans se quitter un seul instant (2). Le Nain de Tillemont mouruten 1698 : dans son testament, il laissa 500 livres de rentes à M. Tronchay et le chargea de publier la suite de ses Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, ouvrage qui, maintenant encore, jouit d'une estime méritée. Tronchay n'eut rien de plus à cœur que de satisfaire à ce vœu. Il mit en ordre, de l’année 1698 à l’année 1712, les dix derniers volumes des Mémoires, dont il fit les préfaces et surveilla l'impression. On lui doit aussi le dernier volume de l’Histoire des Empereurs, qui no parut qu'en 1738.
Aussitôt après la mort de Le Nain de Tillemont, Michel Tronchay s'était occupé d'écrire la vie de son bienfaiteur. Des motifs que nous ignorons l'empéchèrent alors de la donner au public. Mais le manuscrit de cet opuscule ayant été confié à quelques amis indiscrets, on le fit imprimer, à l'insu de l’auteur, sous ce titre : Idée de la vie et de l'esprit de M. Le Nain de Tillemont ; Nancy, 1706 , in-12. Une édition de cette biographie, avouée par Tronchay, parut en 1711,
(1) Büiblioth. des auteurs ecclés. du xviite siècle, par l'abbé Goujet, t. 1, p. 95.
(2) Préface de la vie de Le Nain de Tillemont, par M. Tronchay, édition de 1711.
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sous ce titre : Vie de M. Le Nain de Tillemont, avec des réflexions sur divers sujets de Morale ; Paris et Cologne , in-12. Elle fut réimprimée à Utrecht, en 1735.
Les héritiers de Le Naia de Tillemont s'étant partagé sa riche bibliothèque, Tronchay se vit forcé d'interrompre ses travaux sur l'histoire de l'éclise et vint demeurer à Paris. Il fut bientôt dans les meilleurs termes avec les proscrits de Port-Royal. Comme eux, il préférait l'étude au monde, la contemplation à la vie active ; comme eux encore, il avait plus de penchant pour la pure doctrine de St.-Augustin, que pour les opinions téméraires d'Origène et de Gennadius, commentées par les RR. PP. jésuites. Il déclara quel était son parti, dans une Histoire abrégée de l'abbaye de Port-Royal , qu'il fit publier à Paris, en 1710, in-12. Ce petit livre eut un très-grand succès. On en vendit cinq éditions, dont la dernière est la réimpression qui en fut faite, en 1738, dans les Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, par M. Fontaine. L'abbé Goujet nous donne à entendre que Michel Tronchay se proposait de faire un ouvrage plus étendu sur l'histoire de Port-Royal: s’il a formé ce projet, il ne l'a pas exécuté. Ce qu'il y a de plus intéressant dans la notice abrégée que nous avons sous les yeux, c'est lo détail des violences exercées contre les religieuses de la maison de Port-Royal, durant les premières annèes de la persécution.
Après la publication de la bulle Unigenitus, l'agitation recommenca, et Louis XIV ayant pris avec ardeur le parti des jésuites, ceux-ci couseilltrent l'emploi des mesures extrêmes contre tous les membres du clersé suspects de tendances jansénistes. En
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l’année 1715, Michel Tronchay fut prévenu que les fanatiques défenseurs de la bulle étaient dans le secret de ses relations épistolaires avec le P. Quesnel, et qu’une lettre de cachet l'envoyait à la Bastille, A cette nouvelle, il s’empressa de quitter Paris et n’y rentra qu'après la mort de Louis XIV. Il fut alors prié de continuer les travaux de Le Nain de Tillemont sur les origines de l’église romaine ; mais n'ayant pu obtenir du régent une entrée libre à la bibliothèque royale, il se vit contraint d'abandonner ses projets d'étude, et voulut se retirer à Laval où il avait récemment obtenu un canonicat dans l'église collégiale de St.-Michel. En 1716, Tronchay reçut les ordres sacrés de Joachim de Colbert, évèque de Montpellier, un des plus obstinés d’entre les appelants. Il habita Laval pendant quelques années. « Mais, » nous empruntons ces détails à l'abbé Goujet, a y ayant trouvé peu de société et beaucoup de divisions parmi ses confrères, il en fit part à ses amis, et M. Bosc, procureur-général de la cour des aydes, qui l'aimoit beaucoup, le fit entrer, en 1720, en qualité d'aumônier , chez madame la princesse de Conty, seconde douairière. M. Tronchay n'occupa ce poste que cinq mois : son goût, son âge, sa santé ne s'accommodant pas de ce nouveau genre de vie, il demanda à se retirer ; et quoique madame la Princesse lui offrit, pour le retenir, d'augmenter ses appointements, et de lui obtenir une pension de 1500 livres sur un évêché ou sur une abbaye, il ne consulta que son désintéressement et son amour pour la retraite, et revint à Laval où il ne trouva pas plus d'agrèment qu'auparavant. Il y demeura cependant, s acquitta avec édification de tous ses devoirs, et, quelque temps
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après, il mit la dernière main à un sixième volume de l'Histoire des Empereurs de M. de Tillemont. lrésigna son canonicat au commencement de l’année 1733, et se retira, dans les premiers jours de juin, au château de Nonant , au diocèse de Lisieux, où le Seigneur l'a appelé à lui le 30 d'octobre de la même année. C'étoit un homme plein de foi, d'une piété exemplaire, trèscharitable envers le prochain, d'un esprit juste, d'un jugement solide, et qui écrivoit purement et avec facilité. » Ainsi s'exprime l'abbé Goujet. Nous lisons, dans les Nouvelles Ecclésiastiques du 13 octobre 1735, que les restes mortels de Michel Tronchay furent inhumés dans l'église de Nonant par le curé du Merlerault , doyen de Gacé, assisté d'un grand nombre d'ecclésiastiques et des frères de la Confrérie de la Charité.
A la liste de ses écrits nous devons ajouter diverses épitaphes publiées dans le N'écrologe de Port-Royal, parmi lesquelles on remarque celles de Le Nain de Tillemont, de madame Elisabeth de Ste.-Anne Boulard, de Jean Racine, de madame Agnès de Ste.-Thècle Racine (1). En outro, on a de lui une lettre, écrite en 1725 à M. l'évêque de Montpellier, sur les grandes contestations qui eurent lieu au sujet de la bulle. Afin qu'il n'y eut pas d'incertitude sur son opinion au sujet de la grâce , il laissait en mourant un testament spirituel qu'on peut lire dans les Nouvelles Ecclèsiastiques (2).
On lit dans le Dictionnaire de Moréri : « Plusieurs
{1} Elles portent le nom de M. Tronchon C'est une faute tx pugraphique, suivant l'abbé Goujet et le Dictionna re de Mori.
12! 13 octobre 1735.
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de ses amis ont vu de son vivant une longue lettre sur la manière dont M. de Tillemont se conduisoit dans ses études, et une traduction du grec en françois du Banquet des dix Vierges de Methodius, que M. Tronchay avait faite pour une de ses propres sœurs (1). »
Re ——
THOMAS rr HÉLINAND,