AUBERY (JACQUES
JACQUES AUBERY, sieur de Moncreau, en Anjou, né à Cromières {1}, au commencement du XVIe siècle, fit ses études au collége de la Flèche (2). Nous n'apprenons rien de plus sur les premières années de sa vie, si ce n’est qu'ayant épousé demoiselle Marie Antonis, il eut d'elle Françoise Aubery, qui fut mariée à Pierre de Pincé, sieur du Bois et de Coudray , conseiller au parlement de Paris.
(1) G. Ménage, Hist. de Sablé, deuxième partie, p. 58. (2) Ansart, Biblioth. litt. du Maine.
Daniel Heinsius fait de graves reproches à cette déesse aveugle qu'on appelle la Renommée, au sujet de notre Jacques Aubery : il l’accuse avec amertume de n'avoir pas assez fait pour un homme « qui fut l'orpement de la France , ainsi que la France est l'orne— ment du monde. » Nous voulons bien qu'il y ait à dire contre la Renommée ; mais le docte Heinsius ne va-t-il pas trop loin? n'y a-t-il pas une exagération repréhensible dans les termes de son apologie ? Jacques Aubery fut incontestablement un des esprits dis— tingués de la cour de Henri IF, et, dans plusicurs cir— constances que nous allons rappeler, il fit remarquer sa sagesse, son courage et son éloquence : voilà la vérité, toute la vérité. Ce que Daniel Heinsius ne devait pas oublier, c'est que l'histoire ne peut laisser mettre à la seconde place Guill. du Bellay, Amyot, Pasquier, Michel de l’Hospital et plus d'un autre encore de leurs contemporains, pour donner la première à Jacques Aubery.
Nous devons maintenant raconter avec quelques détails cette affaire de Cabrières et de Mérindol, à l'occasion de laquelle Jacques Aubery se signala par une conduite si méritoire. Cabrières et Mérindol, bourgs situés en Provence, à l'extrême frontière du comtat Vénaissin, étaient habités par les derniers débris de la grande famille des Vaudois. Le souvenir de la persécution cruelle qu'avaient endurée leurs pères, avait à jamais séparé de l’église romaine ces pauvres gens, d'ailleurs peu versés dans l'étude des problèmes dogmatiques ; vers l'année 1530, ils furent visités par des missionnaires luthériens, et reçurent d'eux les éléments de la nouvelle doctrine. Quand la nouvelle de
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cette agitation religieuse parvint aux membres du parlement de Provence, le président B. Chassanée cita devant la cour divers habitants de Mérindol signalés comme ayant fait profession publique de luthéranisme. Ils refusèrent de comparaître. C'est alors que fut rendu l'arrêt du 18 novembre 1540, suivant les termes duquel tous les habitants de Mérindol furent condamnés au feu, et leurs biens confisqués. L'exécution de cette atroce sentence fut quelque temps ajournée. Il s'agissait d'envahir quelques bourgades avec une légion d’assassins, de porter la flamme sous tous les toits, et d’ensevelir dans le même tombeau, sans aucune pitié, sans aucun choix, sans distinction de sexe et d'âge, plusieurs milliers de victimes. Mais vainement les archevèques d'Arles et d'Aix soulevaient les passions avec un zèle farouche, et promettaient de contribuer pour une forte part aux frais de l’expédition (1), Îles juges eux-mêmes reculaient avec effroi devant les suites de l'arrêt qu'ils avaient prononcé. C’est alors que Guillaume du Bellay, qui remplissait, en Piémont, les fonctions de lieutenant du roi, prit hautement la défenso des condamnés, et obtint une déclaration du roi, datée du 18 février 1541, aux termes de Jaquelle trois mois étaient donnés aux gens de Mérindol pour abjurer leurs erreurs. Ceux-ci demandèrent humblement que leur cause fut examinée par des juges ecclésiastiques; ils ne pouvaient, disaientils, et à bon droit, se reconnaître coupables d'hérésie, et désavouer l'opinion qui leur était imputée , tans que cette opinion n'aurait pas été soumise à l'épreuvo
(1) Fleury, Hist. Ecclés., liv. x1v, p. 141.
d'un examen sérieux, d’une controverse publique. Les habitants de Cabrières se joignirent, dans cette requête, à ceux de Mérindol. Elle fut bien accueillie, et toute l'affaire fut évoquée devant le conseil du roi. Tel était l'état des choses, quand le président Chassanée mourut, et eut pour successeur , dans sa charge, Jean Meynier , baron d'Oppède. Celui-ci, possesseur de quelques biens aux environs de Mérindol , jaloux sans doute de les agrandir, ou, comme on le prétend, de venger une injure personnelle, écrivit en toute hâte que la clémence royale avait encouragé dans leur rébellion les fanatiques de Cabières et de Mérindol ; qu'ils parcouraient les campagnes, brisant les images des saints et dévastant les églises ; qu'ils venaient de faire un rassemblement de seize mille hommes, dans le dessein de surprendre la ville de Marseille, et que, si l’on différait plus longtemps l'exécution de l'arrêt de 1540, il n’y aurait bientôt plus de sûreté pour les catholiques dans toute la province. Sur ces renseignements, le roi donna pleine licence au baron d Oppède, par lettres-patentes datées du mois de janvier 1585, et, vers le mois d'avril de cette année, le massacre commença. Nous trouvons, dans les histoires de Jacque de Thou, de Sleidan et de Fleury , le récit de cette croisade : on ne peut le lire sans éprouver le frisson de l'horreur. Le baron d'Oppède avait lui-même conduit les meurtriers , il avait dirigé leurs coups, il leur avait enseigné, par son exemple, à n'épargner ni les enfants, ni les vieillards, ni les femmes, à confondre dans le même incendie les châteaux et les chaumières. Or, bien qu'autorisé par lettres royales à poursuivre les hérétiques aux termes de l'arrèt du 18 novem-
bre 1540, il redouta qu'on n'accueillit mal, à la cour, la nouvelle de cette sanglante tragédie. Il envoya donc le président de La Fonds plaider sa cause devant le roi; mais ni les raisons d'état alléguées par cet ambassadeur, ni l'approbation donnée par le cardinal de de Tournon aux actes des bourreaux de Mérindol , ne tranquillisèrent la conscience de François Ier, qui mourut en chargeant son fils, Henri II, d’instruire de nouveau cette affaire.
Le baron d'Oppède fut arrêté, et, au mois d’août de l'année 1550, c'est-à-dire trois ans environ après la mort de François I‘, Jacques Aubery, qui exerçait alors, avec grand succès {1}, la charge d’avocat au Parlement du roi, reçut une lettre ainsi conçue : « Cher et bien-amé, nostre procureur - général nous a fait entendre qu'à l'occasion de la récusation de maistre Pierre Seguier, nostre advocat-genéral, et de l'absence de maistre Gabriel de Marillac, nostre second avocat, vous luy ayez accordé de prendre et accepter la charge de plaider en nostre parlement, avant la cessation d’iceluy, des appellations interjettées par nostre
(1) Lettres d’Estienne Pasquier, liv. vi1, à M. de Labite. Cela . nous est, en outre, attesté par divers passages du Dialogue des avocats, de Loisel. Les principaux avocats de ce temps « qui tenoient le barreau et paroissoient plus en la salle du palais, estoient MM°* Pierre Seguier, Christophe de Thou , Denis Riant, Jacques Aubery ( Dialogue des avocats ). » Dans son livre intitulé Ciceronianus, P. Laramée fait un éloge bien plus pompeux encore du talent oratoire de J. Aubery ; il n’hésite pas à le comparer aux plus célèbres avocats de l'antiquité. Voici le passage de cet auteur : « Duos equidem Francos oratores et animi integritate et rationis facultate valde præstantes in foro Panisiensi cognovi, Gabrielem Marillacum et Jacobum Auberium , qui mihi quemvis græcum vel romanum oratorem dicendi gravitatc et magailicentia æquare viderentur. »
procureur constitué en la chambre de la royne do nostre palais, des exécutions faites. contre les habitants de Mérindol et autres de nostre pays de Provence, qu'on disoit estre hérétiques. Ce que nous avons pour bien agréable, vous priant de ce faire et d'y faire le devoir et diligence que la matière requiert, et vous nous ferez service que ne mettrons en oubly. Donné à Mante, le 24 aoust de l’an 1550. Signé HEXRY.» Devons-nous rappeler qu'il existe un bref de Jules IT, du 98 juillet 1550, dans lequel ce pape intervient dans la cause du baron d'Oppède, vassal du comté d'Avignon, loue le zèle de ce sicaire pour les intérêts de la religion, et réclame qu'il ne soit pas donné suite à l'instruction judiciaire commencée contre lui? Il y a lieu de croire qu'Henri II avait reçu cette étrange missive, quand il chargea Jacques Aubery de hâter la conclusion du procès.
Les débats commencèrent le 18 septembre 1551 , et se prolongèrent pendant cinquante audiences consécutives. Sept de ces audiences furent consacrées à entendre le réquisitoire d Aubery. Parlant au nom d'un roi qui, pour donner un gage éclatant de son équité, n'avait pas craint d'offenser même le souverain pontife, Aubery se montra digne du mandat qu'il avait reçu : les actes du baron d'Oppède et de ses complices avaient rempli d'indignation cet homme qui avait pour règle de conduite une tolérance éclairée ; il raconta le détail de ces abominables méfaits avec tant de chaleur et de vérité , que, suivant Th. de Bèze, «a on pensoit plustôt voir qu'ouir parler du massacre : » enfin, il conclut, d'une part, à ce que les prévenus fussent jugés criminellement ; d'autre part, à ce que les pri-
tendus hérétiques de Cabrières et de Mérindol fussent réduits à la vraie doctrine, après avoir été toutefois entendus dans leur causo, sans avoir égard aux arrêts du 18 novembre 1540, du 12 avril, du 5 et du 20 mai 1545, ni aux lettres patentes du 1er janvier et du 18 août de la même année. La défense des accusés fut présentée par Me Laporte, pour le Parlement de Provence; par Me Pierre Robert , pour Jean Meynier, baron d'Oppède ; par Me Rochefort, pour Jean de La Fonds ; par Me Renard, pour le cardinal de Farnèse ; par Me Christophe de Thou, pour Bernard Badet, conseiller an parlement de Provence ; par Me Danquechin, pour le baron de la Garde ; par M° Cousin, pour Honoré de Tributiis, conseiller ; par M° Dumesnil, pour les gens des trois états de Provence ; par M° Millet, pour Guérin, avocat du roi au parlement de Provence. Aubery leur répliqua dans les audiences des 19, 20, 21 et 22 octobre. Mais les accusés avaient des amis nombreux et puissants. Après de longs débats souvent interrompus , le baron d'Oppède et ses complices furent tous acquittés, et suivant le dire de César Nostradamus, sortirent de prison a plustost par la porte d'or que d’Astrée , » à l'exception toutefois de Guérin , qui, n'ayant pas de protecteurs parmi les courtisans (1), paya de sa tête pour les crimes d'autrui.
Le plaidoyer de Jacques Aubery fut publié, pour la première fois, à Leyde, par les soins de Daniel Heinsius, chez Jacques Marc, 1619, in-fol. Une autre
(1) « Quod aulicorum favore destitueretur, » suivant Jacques de Thou.
édition en fat faite par Louis Aubery du Maurier, et parut, en 1645, sous ce titre : Histoire de l'exécution de Cabrières et de Mérindol, et d'autres lieux de Provence, particulièrement déduite dans le plaidoyé qu'en ft, l'an 1551, Jacques Aubery, etc., etc.: Paris, Sébast. Cramoisy, in-4°. Michel de l'Hospital a fait sur ce plaidoyer quelques beaux vers que nous devons reproduire ici :
Quid Romana bonus, quid Græca per oppida rhetor Eloquio potuit, qu non traducere plebis
Nutantes animos, quas non aut vincere causas, Hæc focile ostendit magnis agitata clientüm
Et patronorum clamoribus ardua causa.
Non de re, non de repetundis denique nummis, Sed de vi potius , de cœde stuproque pudicis Matribus oblato et vinctis sine crimine cæsis.
Naœ longam historiam pulchro simul ordine cæpit Auberius recitare, viros et morte peremptos Indigna, raptasque soluto crine puellas ,
Et late miseris subjecta incendia vicis,
O quitum gemitus, Ô quæ suspiria ab imis Exaudita fere gradibus portisque Palatt!
Omnes exquisita reis et summa precari
Supplicia , indignos qui lucis honore fruantur ; Ipse etiam prætor vultu satis esse probatum Significans , solio jam jamque exsurgere visus
Et socios quæ sit sententia poscere velle..….
En lui confant l'affaire de Mérindol, dont personne, paraît-il, n'osait se charger , le roi écrivait à J. Aubery qu'il ne mettrait pas en oubli ce bon service. En effet, il le nomma bientôt son lieutenant-civil au Châtelet de Paris. En 1555, il le chargea d'une mission diplomatique qui réclamait un habile négocia-
tour. Il s'agissait d'empêcher que l'Angleterre ne prit le parti de l'Espagne contre la France. Aubery se rendit près du fils de Charles-Quint, Philippe, qui avait récemment épousé la reine Marie, et, secondé dans cette négociation par le cardinal Pool, non seulement il obtint la neutralité de l'Angleterre, mais il prépara les esprits à un rapprochement entre les trois cours : la trève de Vaucelles, signée par Philippe d'Espagne et par Henri de France, le 5 février 1556, quelques mois après l'abdication de Charles-Quint, fut un des résultats de ses démarches conciliantes. En parlant de cette ambassade, Vossius dit qu’Aubery fut envoyé par le roi de France près du roi d’'Angleterre, ad regem Britanniæ : ces termes ayant été vraisemblablement mal compris par Louis Aubery, il a fait intervenir son grand-oncle dans un traité de paix imaginaire, conclu, en 1555, entre Henri IT et Edouard VI (1). Edouard VI était mort en 1553, à l’âge de seize ans, et, en l'année 1555, la couronne d’Angleterre était portée par Marie Tudor. Or, bien que, suivant la constitution britannique, le mari de la reine, Philippe d'Espagne, n'eût pas le titre de rot d'Angleterre, ce titre lui était alors donné sur le continent, et lui a été conservé par la plupart de nos historiens, entre lesquels nous citerons l’exact et scrupuleux Mézeray. Il est d’ailleurs attesté par divers docu- . ments que l'ambassade de Jacques Aubery est de l’année 1555.
(1) Mémoires pour servir à l’Hist. de Hollande, pag. 217. Ch. Ancillon a reprodui‘ cette erreur dans la notice qu'il a consacrée à Jacques Aubery, dans ses Mémoires concernant les vies de plusieurs modernes. Ansart ne l'a pas corrigée.