‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 106 sur 239 · FUSION DES RACES · texte numérisé non relu

FUSION DES RACES

encore à apprendre le français , satagunt omni nisu; ils veulent se « franciser », francigenare ', pour imiter les nobles et se faire considérer. Leurs efforts eurent un résultat remarquable, précisément parce qu'ils n'atteignirent jamais au pur français, et que jamais, dans leurs cerveaux mal éclaircis, les deux langues ne furent nettement distinctes. Les nobles, plushabiles, pouvaient parler les deux idiomes sans les mêler, mais non pas ces rurales qui bégayaient péniblement la langue du maître, brouillant les deux vocabulaires et les deux grammaires, confondant les genres, mettant au neutre, faute de mieux, tous les mots qui ne désignaient pas des êtres ayant un sexe, en d'autres termes créant la nouvelle langue. C'est sur les lèvres des gens de rien que la fusion s'est faite d'abord; ils sont les vrais fondateurs de l'anglais. Le « français de Stratford-at-Bow » y a autant servi que le « français de Paris » .

Les nobles, du reste, n'avaient pu éviter entièrement eux-mêmes le résultat d'un contact perpétuel avec les rurales. Si ces derniers n'avaient pas su un mot de français, la langue du maître se fût conservée plus pure, mais ils parlaient notre idiome à leur manière, et leur manière, par contagion, influa sur celle des grands. Dans les meilleures maisons, les enfants, en familiarité constante avec des valets indigènes et avec des petits paysans, parlèrent de moins en moins correctement le langage de France. Dès la fin du treizième siècle et le début du quatorzième, ils confondent les mots français qui se ressemblent, et pour eux commence cette misère dont ont souffert, de génération en génération, tant de

1 Ranulphe Higdcn, Polychronicon (^Rolls), t. II, p. 138

de petits Anglais jusqu'à nos jours : la difficulté de savoir « quand doivent dire mon et ma », c'est-à-dire la distinction des genres. On est obligé de la leur apprendre par des manuels, et la popularité, au quatorzième siècle, de celui qu'écrivit Gautier de Biblesworth ', montre combien on avait besoin de ces traités. <( Chère sœur, » écrit Gautier, à dame Dionyse de Montchensy, j'ai composé ce livre afin que vos enfants « puissent savoir les propriétés des choses qu'ils voient et quand doivent dire mon et ma, son et sa, le et la, moi et je ». Et il procède aussitôt par exemples et par conseils :

Vous avez la lèvre et le lèvre (lièvre)

Et la livre et le livre.

La lèvre si enclôt les dents,

Le lèvre en bois se tient dedans,

La livre sert en marchandise.

Le livre sert en sainte Église.

Inextricables difficultés ! et d'autant plus grandes que l'anglo-saxon lui aussi avait des genres, également arbitraires et qui ne concordaient pas avec ceux du français. On conçoit que, parmi les transactions entre les deux idiomes d'où devait sortir l'anglais, l'une des principales fût la suppression, de part et d'autre, de cette encombrante distinction des genres.

Ce qui se produisait au manoir se retrouve devant les cours de justice. Là aussi on se servait du français, c'était la règle, et les débats ne manquaient pas de vivacité; témoin ce juge que nous voyons paraphraser la formule conventionnelle : « Allez à Dieu, » et dire au défen-

' A volume of Vocabularies, frorn the Xlh to the XVth centuries, éd. Tb. Wriglit, Londres, 1857, 4", pp. 143 et s.; voir aussi P. Meyer, Remania, l. XIII, p. 502.

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