LA LITTERATURE CELTIQUE. H
en des textes précis que répétaient, mot pour mot, des gens dont la profession était de se souvenir, et qui passaient leur vie à exercer leur mémoire. La corporation des File ou « voyants » se divisait en dix catégories, depuis VOblaire qui ne savait que sept histoires, jusqu'à VOllam qui en savait trois cent cinquante ^ A l'inverse des bardes, les File n'inventaient pas : ils se souvenaient; les histoires qu'ils étaient tenus de savoir n'étaient pas quelconques; c'étaient des histoires déterminées ; on en a retrouvé des listes, et plusieurs des récits inscrits dans ces catalogues nous sont parvenus. Si l'on parcourt les recueils qui en ont été faits , on constate que les auteurs celtiques de ce temps sont déjà remarquables par des qualités qui ont brillé depuis d'un éclat extrême chez les peuples de même race : le sens de la forme et de la beauté , le don dramatique , la fertilité d'invention-'. Le fait est d'autant plus notable que la période est plus barbare et qu'une multitude de traits manifestent la sauvagerie des mœurs. Il y a, dans ces légendes, autant de carnages et d'actions féroces que dans les plus anciens poèmes germaniques : Provincia ferox , disait Tacite de l'ile de Bretagne. Nous sommes loin du temps où la femme sera divinisée ; le meur-
1 Savoir 250 grandes et 100 petites. D'Aibois de Jiibainville, Introduction à l'étude de la Littérature Celtique, Paris, 1883, 8% pp. 322-333.
2 Voir à ce dernier point de vue, la Navigation de Mael-Duin, récit christianisé, rédigé sous la forme où nous l'avons, probablement au dixième siècle, mais dont « le thème fondamental est païen ». Voici quelques titres de chapitres : o L'île des fourmis énormes. — L'ile des grands oiseaux. — Le cheval monstrueux. — La course des démons. — La mai.son du saumon. — Les fruits merveilleux. — Tours de force de la bête de l'ile. — Les combats de chevaux. — Les bêtes de feu et les pommes d'or. — Le château gardé par le chat. — Le moulin effrayant. — L'ile des pleureurs noirs. j> Traduction de Lot dans l'Épopée celliqtie en Irlande, par d'Arbois de Jubainville, Paris, 1892, 8°, pp. 449 et s.
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tre cVun homme se compense par vingt-et-une têtes de bétail. c\ le meurtre d'une femme par trois tètes se lement'. La valem' militaire des personnages est poussée aussi loin que la nature et l'imagination humaines le permettent; nul héros, pas même Roland ou Ragnar Lodbrok ne meurt mieux en guerrier que Cuchulaïnn, qui. blessé à mort, périt debout :
« Il fixa son regard sur ce groupe hostile. Il alla s'appuyer contre la haute pierre qui est dans la plaine et, à l'aide de sa ceinture, il attacha son corps à cette haute pierre. Il ne voulait mourir ni assis, ni couché ; c'était debout qu'il voulait mourir. Puis ses ennemis vinrent se ranger à l'entour. Ils restèrent autour de lui sans oser l'approcher; il leur semblait encore vivant -. »
Mais, en même temps, une place est faite dans ces récits pour les choses de beauté ; on y trouve des fleurs et des oiseaux ; les femmes y sont décrites avec admiration; leurs joues sont pourpres « comme la digitale »; leurs cheveux ondoient aux regards.
Le don dramatique surtout se manifeste avec un éclat dont on ne trouve l'équivalent dans aucune autre littérature européenne à son aurore ^. Les poètes celtiques excellent à mettre en action les événements, à ména-
• D'Arbois de Jubainville, l'Épopée celtique en Irlande, pp. xxviii et s. « Le mariage celtique est une vente... La paternité physique na pas la même importance que chez nous » ; on accepte très bien d'avoir des enfants de son hole de passage : « La question de .savoir si physiquement on est leur père [)résente un certain intérêt sentimental; mais pour un bon administrateur, cette question n'offre qu'un intérêt secondaire ou même nul. u Ibid., pp. xxvH-xxix.
- Meurtre de Cuchulaïnn, l'Kpopce celt'Kjue en Irlande, p. 346.
^ Le même don se retrouve dans la littérature de noire Bretagne (Armorique); la majeure partie de ses monuments, d'époque à vrai dire beaucoup jdus récente, consiste en drames religieux ou .Mystères. Ces drames, pour la plupart inédits, sont extrê.iiement nombreux.