LE NOUVEAU VOCABULAIRE
La part contributive du français dans le nouveau vocabulaire correspond au rôle que le vainqueur s'était réservé dans l'Ile . A son idiome maternel , ont été empruntés les mots dont fut faite la langue du commerce . de la jurisprudence, des sciences, des arts, de la métaphysique, de la pensée, et la langue des jeux, des délassements, des tournois, de la chevalerie, de la guerre. Dans un certain nombre de cas, la transaction ne s'est pas opérée ; ni le mot français ni le mot saxon n'ont voulu céder la place et mourir, et ils sont venus jusqu'à nous, tous deux ^'ivants et irréductibles : act et deed; captive et thrall; chief qX head^ etc. ' C'est un souvenir de la Conquête, tout comme la formule : « La Reine le veult ».
Chaucer, du temps de qui ces doubles survivances étaient naturellement bien plus nombreuses qu'aujourd'hui, emploie souvent les deux mots à la fois, sûr ainsi d'être intelligible pour tout le monde : « l'amour est une folie »,
They callen love a woodnes or a folye ^.
La versiôcation se transforme dans les mêmes proportions ; ici encore , les deux prosodies en présence transigent. Le vers des indigènes avait eu deux ornements : le nombre des accents et l'allitération ; le vers des Fran-
1 Liste dans Earle, Philology of the English tongue, 5^ édition. Oxford, 1892, 8", p. 84. On connaît les judicieuses remarques de Walter Scott sur. la survivance parallèle de mots tels que « swine, ox, sheep » désignant l'animal yivant que gardait le berger an^lo-saxon, et por/i, beef, mu f ton appliqués à la bète abattue, dépecée et servie sur la table du Normand. Pour la disparition des noms propres saxons et leur remplacement par des noms normands-français, « William, Henri, Roger, Walter, Ralph, Richard, Gilbert, Robert », voir Grant Allen, Anglo-saxon Britain, ch. XIX, Anglosaxon nomenclature.
2 Troilus, III, str. 191.
çais du quatorzième siècle avait aussi deux ornements : le nombre des syllabes et la rime. Les Français renoncèrent à compter rigoureusement leurs syllabes et se contentèrent de mesurer le nombre des accents ; les indigènes renoncèrent à l'allitération et acceptèrent, en échange, la rime. Ainsi fut créé le vers anglais, dont la cadence est germanique et la rime française, et telle fut la prosodie de Chaucer qui écrivit ses Contes de Cantorbéry en vers anglais pourvus de rimes, comptant cinq accents, mais dont les syllabes varient de neuf à onze.
Pour la versification comme pour le vocabulaire, la fusion se fit peu à peu. Layamon au treizième siècle, brouillait, on s'en souvient, les deux prosodies dans son Brut et pratiquait tantôt la rime, tantôt l'allitération, tantôt les deux à la fois. Le quatorzième siècle est la dernière époque où fleurit véritablement le vers allitératif , qui survécut toutefois jusque par delà la Renaissance. Au seizième siècle on imagina, surtout par imitation de l'Italie et des anciens, de supprimer la rime, et Ton créa le vers blanc que Shakespeare et Milton employèrent dans leurs chefs-d'œuvre ; mais l'allitération ne fut pas admise de nouveau dans la prosodie normale de l'Angleterre.
Même réforme pour la grammaire. Dans l'ancienne grammaire anglo-saxonne, les noms et les adjectifs se déclinaient comme en allemand; les verbes se conjuguaient sans auxiliaires ; les degrés de comparaison dans les adjectifs s'indiquaient, non par des adverbes comme en français, mais par des changements dans les terminaisons; bref les rapports des mots entre eux et leur rôle dans la phrase n'étaient pas indiqués par d'autres mots spéciaux : prépositions, adverbes ou auxiliaires,