LE ROI ET LE PARLEMENT
crilège, et savons bien que vous êtes au-dessus des lois et que les lois et ordonnances ne vous peuvent atteindre... » '. Les notions sur le « sacrilège » politique différaient fort dans les deux pays.
Dès la fin du quatorzième siècle , un Anglais pouvait déjà dire, comme aujourd'hui : ce qui est ma chose n'est pas la chose de l'État ; ce qui est la chose de l'État est ma chose. Toute la constitution anglaise, du vote des im]iùts kV habeas corpus, est résumée dans cette formule. En France, la nation, pratique, lucide, logique dans tant de choses, mais facile à amuser et trop chansonnière, profita mal des occasions qui s'offrirent; les députés négligent d'aller aux séances ; les marchés conclus sont mal tenus. Chez nos voisins, on vote des subsides moyennant des réformes, le peuple paye et le roi réforme; chez nous, au raoyen âge, le peuple s'applique à ne pas payer et le roi à ne pas réformer. Ainsi la levée du subside voté par les États réformateurs de 1356-7 est, en France , la cause de troubles sanglants ; le peuple, mal éclairé sur ses intérêts, se montre ardent à dévorer ses défenseurs ; les agents des États sont massacrés à Rouen et Arras; le roi Jean le Bon publie une interdiction d'exécuté^ ^es ordres des États et se rend à l'instant populaire par la mesure la plus tyrannique de tout son règne.
1 Chéruel, Dictionnaire des institutions de la France, au mot Parlement. Dès le treizième siècle, Bracton, en Angleterre, déclarait que « les lois lient le législateur » et que le roi doit les observer; sa thèse toutefois est moins audacieuse que celle d'après laquelle les Communes agissent au quatorzième siècle : » Dicitur enim rex a bene regendo et non a regnando, quiarex est dum bene régit, tyrannus dum populum sibi creditum violenter opprimit dominatione. Temperet igitur potentiam suam per legem quœ frenum est potentiœ, quod secundum leges vivat, quod hoc sanxit lex humanaquod iegessuum ligent latorem ». De Legibus, 3* partie, chap. IX. ■
Ces différences entre les deux corps politiques eurent une influence considérable sur la marche de la pensée des deux peuples ; elles excitent, de siècle en siècle, la surprise et parfois T admiration des Français : « Il faut que le roi d'Angleterre obéisse à son peuple , dit Froissart, et fasse tout ce qu'il veut •. » — « Or, selon mon avis, dit Commines, de toutes les seigneuries du monde dont j'ai connaissance, où la chose publique est mieux traitée et où règne moins de violence sur le peuple, où il n'y a nuls édifices abattus ni démolis pour guerre, c'est Angleterre-. » Les Anglais sont maîtres de leur roi, écrit l'ambassadeur Honoré Courtin en 1665, presque dans les mêmes termes que Froissart : «''jLeur roi ne peut rien que lorsqu'il veut ce qu'il leur plaît ^. »
Voici donc les vainqueurs et les vaincus d'Hastings fondus en un seul peuple, dotés d'un Parlement garant de leurs libertés. «, C'.est, disait plus tard Montesquieu, le peuple du monde qui a le mieux su se prévaloir à la fois de ces trois grandes choses, la religion, le commerce et la liberté ^, » Quatre cents ans avant Montesquieu il se prévalait déjà de ces trois grandes choses. Sous les derniers Plantagenets, l'Angleterre était, comme elle a
> Chroniques, éd. S. Luce, 1, p. 337.
2 Mémoires, éd. Dupont, Soc. de. l'histoire de France, ISiOels., t. H. p. 142. suh anno 1477.
3 Lettre inédite à M. de Lionne, de Londres, 6 juillet 1665, Archives des Afl'aires Etrangères, Angleterre, t. LXXXVL
* Esprit des Lois, l. XX, chap. VU, Esprit de l'Angleterre sur le Commerce.