LE LUXE- ET LES ARTS. 2G
Mort en 1361, dit ses patenôtres sur un chapelet d'or; Edouard III joue aux échecs sur un échicpiier de jaspe et de cristal, garni d'argent. Les miniaturistes peignent le paradis sur la marge des missels, ou représentent en couleurs des légendes gracieuses , ou des histoires fantastiques, des batailles de chevaliers contre des papillons géants parmi des fleurs '. Malgré la guerre étrangère, les révoltes locales, la peste qui revient périodiquement (13i9, 1362, 1369, 1375-, la grande révolte des paysans (1381), le trouble et les massacres qui s'ensuivent, l'art fleurit au quatorzième siècle, et sa caractéristique principale est d'être un art souriant.
Cette simultanéité n'est pas si étonnante qu'il semble ; la \ie alors était encore tellement fragile et menacée, cpi'on se faisait dès l'enfance à l'idée de la perdre vite et brusquement ; les guerres, les pestes et les massacres ne vous prenaient pas à l'improviste ; ils étaient, pour ainsi dire, dans l'ordre, on s'y attendait; la possibilité de malheurs si probables attristait moins d'avance qu'ils n'ont fait depuis qu'ils sont devenus plus rares ; on était toujours prêt à se battre, à tuer et être tué. Les jeux ressemblaient à des batailles et les batailles ressemblaient à des jeux : les exercices favoris étaient les tournois; on y jouait sa vie pour rien, pour le plaisir. Edouard part en guerre contre la France et ses barons emmènent comme lui leurs fauconniers et leurs meutes, ainsi
' Edouard 111 achète à Isabelle de Lancastre, nonne d'Aumbresbury, un roman manuscrit qu'il garde continuellement dans sa chambre et qu'il paye 66 livres, 13 shillings et 4 pence (le prix d'un bœuf était alors d'une douzaine de shillings). On achète, au prix de 28 livres, pour le jeune Richard, deux volumes contenant, l'un le Roman de la Rose, l'autre les Romans de Perceval et de Gauvain ;9 Éd. lil et 3 Rie. II, Issues of the Exchequer, éd. Devon, 1837, pp. 144 et 213).
que pour une chasse ' . Jamais on n'eut mieux ce qu« Rabelais appelle le « mépris des choses fortuites ». Les temps ont changé et, en attendant qu'on revienne à un état analogue, ce qui n'est pas impossible , nous naissons aujourd'hui avec des idées d'ordre et de paix, de vie qui dure; nous sommes indignés si on la menace, désespérés de la voir finir; avec des bonheurs plus durables, nous avons le sourire moins facile. Froissart peint en couleurs radieuses, et le sujet de sa peinture est la France de la guerre de cent ans. La « merry England » du Cursor Mioidi est cette Angleterre des grandes pestes et de la révolte des paysans, qui eut deux rois assassinés sur quatre; c'est aussi l'Angleterre dont les madones sourient.
En architecture, les Anglais favorisent le développement du genre de gothique spécial dont ils sont les inventeurs, le perpendiculaire, style riche et bien ordonné, terrestre, humain, pratique, agréable au regard. Plus que personne contril3ua à son développement le chancelier d'Edouard III et de Richard II, William de Wykeham, évêque de Winchester, restaurateur de Windsor, fondateur de New Collège à Oxford, le plus grand bâtisseur du siècle -. Les murs et les voûtes des cha-
1 n Et si y avoit pluiseiirs des seigneurs et des riches hommes qui avoient leurs chiens et leurs oizins ossi bien comme li rois leurs sirs. » Expédition de 1360, édition Luce, liv. 1, chap. 83. Les tournois sont si nombreux et entraînent de tels désordres que les rois les prohibent constamment, sans parvenir à les supprimer. On trouvera dans les Fœdera plus de quarante prohibitions pour le seul règne d'Edouard II.
2 Né à Wykeham, Hampshire, 1324, dune famille obscure (d'où sa fameuse devise : Manners makyth man, cest-à-dire les qualités morales et non autre chose font l'homme de valeur), clerc des travaux royaux en 1356. présent à la paix de Brétigny. évèque de Winchester 1366, chancelier 1367 et de nouveau sous Richard 11; il meurt à plus de quatre-vingts ans, sous