PAGE, ECUYER, POETE
répondit pas à sa passion, d'épouser demoiselle Philippa, attachée au senice de la reine, puis au service de Constance, deuxième femme de Jean de Gand, duc de Lancastre, sans cesser du reste, parce qu'il ne pouvait faire autrement, à ce qu'il nous assure, d'aimer toujours son inconnue ^ .
Il lit, il aime, il écrit, il est poète. Nous ne savons pas qui il aima, mais nous savons ce qu'il lisait et ce qu'il écrivait à cette époque. Il lisait les ouvrages à la mode dans le milieu élégant où il \'ivait , romans de chevalerie, chansons d'amour, romans allégoriques, depuis Roland et Tristan jusqu'au Roman de la Rose. Les poètes, même les plus grands, montrent rarement leur originalité à vingt ans, et Chaucer ne fit pas exception à la règle. Il imita les écrits qu'il voyait jouir de la faveur autour de lui , et qui , à la Cour du roi, étaient surtout des livres français. Quoi qu'il en fût de la nation, les princes étaient restés français ; notre langue était leur langue naturelle ; les beaux, livres richement illustrés qu'ils gardaient, pour se distraire les jours d'ennui, dans leur (( chambre de retrait », étaient des livres français qui avaient la plupart du temps pour sujet : l'amour. A ce point de Mie , même à cette époque , nulle différence entre le nord et le midi. Froissart séjourne à Orthez chez monseigneur Gaston Pliébus de Foix en 1388 et à
' Les vers de Chaucer dans le Book of the Duchesse (1369) , vers 30 et suiv, ne laissent guère de doute sur sa passion malheureuse ; vers à rapprocher de sa Compleyntc untopite. La date de son mariage est inconnue- On sait que sa femrne s'appelait Philippa, qu'!<ne Philippa Chaucer faisait partie de la maison de la Reine en 1366, et que la Philippa Chaucer, femme du poète, était en 1374 au service de la duchesse de Lancastre, après avoir fait partie de la maison de la Reine. Il parait bien vraisemblable que les deux femmes n'en font qu'une (même nom, môme fonction, même salaire auprès de la reine : 10 marcs).
Eltham, à la cour de Richard 11 en 130i. Il s'y prend exactement de la même manière pour plaire dans les deux cas : les deux personnages sont des gens de même t)rdre , ayant le même idéal dans la vie , imbus des mêmes idées et représentant la même ci\ilisation. Il les trouve tous deux parlant fort bien français; Gaston <c parlait à moi , non pas en son gascon , mais en beau et bon français » ; Richard de même « moult bien parlait et lisait français ». L'historien était dûment recommandé à chacun d'eux, mais il comptait surtout, pour se faire bien venir, sur un cadeau qu'il avait apporté , le même dans les deux cas , un manuscrit français contenant des poésies amoureuses, lequel manuscrit « le comte de Foix vit moult volontiers ; et toutes les nuits, après son souper, je lui en lisais. Mais en lisant nul n'osait parler ni mot dire ; car il voulait que je fusse bien entendu. » Mêmes précautions quand il va en Angleterre où il n'avait pas paru depuis un quart de siècle et où il ne connaissait plus personne : « Et avais de pourvéance fait écrire , grosser et enluminer et recueillir tous les traités amoureux et de moralité que, au terme de trente quatre ans, j'avais, par la grâce de Dieu et d'Amour, faits et compilés » . Il attend une occasion favorable , et un jour que les conseils sur les affaires d'État sont terminés, « voulut voir le roi le livre que je lui avais apporté. Si le vit en sa chambre, car tout pourvu je l'avais; je lui mis sur son lit. Il l'ouvrit et regarda dedans, et lui plut très grandement : et plaire bien lui devait, car il était enluminé , écrit et historié et couvert de vermeil velours à dix clous d'argent dorés d'or et roses d'or au milieu et à deux grands fermaux dorés et richement ouvrés au milieu derosiers d'or.
« Donc, me demanda le roi, de quoi il traitait, et je lui dis : d'Amours !
« De cette réponse fut-il tout réjoui, et regarda dedans en plusieurs lieux et y lut, car moult bien parlait et lisait français ; et puis le fit prendre par un sien chevalier qu'il nommait messire Richard Credon , et porter en sa chambre de retrait, et me fit de plus en plus bonne chère ^ . »
Longtemps avant ce dernier voyage de l'illustre chroniqueur, Chaucer était familier avec ses poésies , et il connaissait, comme on connaissait autour de lui, celles de tous ses contemporains français : Deguile ville, Machault, Des Champs, plus tard Granson-. Il chante comme eux l'amour, le printemps, la marguerite des prés ^ ; il avait
• Liv. IV, chap. xl.
' Froissait déclare, à propos de ses poésies (Ms. Fr. 831, à la Bibliothèque Nationale), qu'il « les comniencha à faire sus l'aa de grâce Noslre Seigneur 1362 ». 11 les a écrites « à l'ayde de Dieu et d'.\mours, et à le contemplation et plaisance de phiisours haus f t nobles seignours et de plui. sours nobles et vaillans daines». Sur Guillaume de Deguileville (écrit vers 1330-5), voir Hill, An ancient poem of G. de G. Londres, 1858; Chaucer lui emprunta son A. B. C.une de ses premières œuvres. Sur Machault, mort eri 1377, voir Tarbé, Œuvres choisies, Reims et Paris, 1849, 8'', et A. Thomas, Romania, X, pp. 325 et s. (bulles papales le concernant, de 13-30, 1332, 1333, 1335). Pour Des Champs, voir Œuvres complètes, publiées d'après le ms. de la Bibliothèque Nationale, par le marquis de Queux, de Saint-Hilaire, Paris, Société des anciens Textes, 1878 et s. (Ce ms. contient notamment 1,175 ballades, 171 rondeaux et 80 virelais), et A. Sarradin, Étude stir Eustache des Champs, Versailles, 1878, 8°. Pour Granson, chevalier - poète , tué dans un duel judiciaire en 1397, voir Piaget, Granson et ses poésies [Roviania, t. XIX); Chaucer emprunta sa Compleynt of Venus, œvLvre. de sa dernière période, à « Graunson, flour of hem that make in France ».
"' Fleur favorite de Chaucer; il ne cesse de faire son éloge; c'est pour lui une fleur-femme (voir notamment le prologue de la Lecjend of good
Wonien); elle était très aimée en France aussi. Une des ballades de Froissart
a pour refrain :
Sus toutes flours j'aime *a margherite.
Le Paradis d'amour. — Poésies, éd. Scheler, Bruxelles, 1870, 3 vol. 8'>,
L 1, p. 49. Machault avait composé un Bit de la Marguerite :
•?78 CHALCER.
lu avec une admiration passionnée le poème, composé au siècle précédent, qui était le plus aimé de toute la littérature du temps, le Ronmn de la Rose.
Ce fameux poème était alors à Tapog-ée d'une réputation qui devait se prolonger par delà la Renaissance. Les défauts qui nous en éloignent contribuaient autant à sa popularité que ses mérites; les digressions, les dissertations et les sermons nïnspiraient pas l'horreur qu'ils causent aujourd'hui: vingt-trois mille vers de moralités, d'analyse psychologique, de discours abstraits, débités par des abstractions personnifiées, ne lassaient pas la jeune imagination de nos ancêtres. La forme' est allégorique : la rose est la jeune fîîle que l'amant veut conquérir ; cette forme, tombée plus tard en défaveur, ravissait les lecteurs au quatorzième siècle, pour qui c'était un plaisir supplémentaire de deviner ces faciles énigmes.
L'Église avait contribué à la vogue dont jouissait l'allégorie ; les commentateurs avaient expliqué de bonne heure le Nouveau Testament par l'Ancien, lïm étant l'allégorie de l'autre : l'aventure de Jonas et de la baleine était une allégorie de la résurrection; les bestiaires étaient des suites d'allégories; les litanies de la Vierge des listes de symboles. Les procédés des auteurs pieux furent adoptés par les auteurs mondains; Amour eut sa religion, ses allégories, ses litanies, sans parler de son paradis, de son enfer et de ses dix commande-
J'aim une fleur qui s'uevre et qui s'encline Vers le soleil, de jour qunnt il chemine; Et quant il est couchiez soubz sa courtine
Par nuit obscure.
Elle se clost ainsois que le jour fine.
Œuvres, éd. Tarbé, 1849, [>. 123. Des Champs célébra aussi cette fleur.