LE DON DRAMATIQUE
péenne de cette période, qui conduit les héros à la mort. Et ces héros, ici encore, ne sont pas de minces rêveurs fragiles; amour mis à part, et si l'on ne regarde qu'à leur férocité, ils sont dignes du Yalhalla dOdin. Voici un exemple de la manière dont les Celtes insulaires savaient aimer et mourir.
L'enfant que porte en son sein la femme de Fedelmid pousse un cri dans les entrailles de sa mère. Le grand druide Cathba, interrogé, prédit : « Ce quia mugi au fond de tes entrailles — est une fille à la blonde chevelure, aux boucles blondes, au majestueux regard, aux yeux bleus — aux joues empourprées comme la digitale » ; et il annonce les malheurs qu'elle causera parmi les hommes. Cette fille est Derdriu ; on l'élève secrètement à l'écart pour éviter la prédiction. Un jour, « elle vit un corbeau boire [du] sang sur la neige. Elle dit à Leborcham :
« Le seul homme que j'aimerais serait celui qui aurait ces trois couleurs-là : les cheveux noirs comme le corbeau, les joues rouges comme le sang, le corps blanc comme la neige.
— « Tu as bonne chance, répondit Leborcham, l'homme que tu désires n'est pas loin, il est tout près de toi, dans le château même; c'est Noïsé fils d'Usnech.
— « Je ne serai pas heureuse, reprit Derdriu, tant que je ne l'aurai pas vu. »
Noïsé justifie l'attente de la jeune fille ; lui et ses deux frères sont dune valeur incomparable dans les combats, et ils sont si agiles qu'ils prennent les bêtes sauvages à la course. Leurs chants sont d'une douceur délicieuse. Noïsé sait la prédiction du druide et repousse d'abord Derdriu, mais celle-ci le conquiert de
force. Us s'aiment. Poursuivis par leurs ennemis, les trois frères et Derdriu émigrent en Ecosse , chez le roi d'Albion. L'intendant du roi voit un jour Noïsé et sa femme « endormis ù côté l'un de l'autre. Il alla aussitôt réveiller le roi.
— « Jusqu'à présent, lui dit-il, nous n'avions pas trouvé une femme digne de toi ; mais celle qui est aux côtés de Noïsé est bien celle qu'il te faut, ô roi de l'Occident. Fais tout de suite tuer Noïsé et épouse sa femme.
— (( Non, répondit le roi ; mais va la prier de venir me voir tous les jours en cachette.
« L'intendant exécuta l'ordre du roi, mais en vain ; ce qu'il chsait à Derdriu dans la journée, elle le racontait aussitôt à son mari la nuit suivante. »
Les fils d'Usnech périssent dans un guet-apens. Conchobar s'empare de Derdriu, mais elle continue d'aimer le mort. « Derdriu passa un an chez Conchobar; pendant ce temps on ne vit pas le sourire sur ses lèvres ; elle ne mangea pas à sa faim, ne dormit pas, ne leva pas la tête de dessus ses genoux. Quand les musiciens et les jongleurs voulaient, par leurs jeux, dissiper sa tristesse, elle disait »... elle disait sa peine et tout ce qui avait fait le charme de sa vie « en un temps qui est fini ».
« Je ne dors plus, — je ne teins plus en pourpre mes ongles, — la vie n'entre plus dans mon âme, — parce que les fils d'Usnech ne reviendront plus. — Je ne dors pas moitié de la nuit dans mon lit. — Mon esprit voyage autour des foules. — Mais je ne mange ni ne souris. »
Conchobar, par vengeance, la livre pour un an ù l'homme qu'elle déteste le plus, l'assassin de Noïsé,