ETUDIE LES POETES ITALIENS
Il était impossible qu'un esprit, dès Tenfance ami des arts et des livres, ne fût pas frappé d'un épanouissement si général; le charme de ce printemps littéraire était trop pénétrant pour que Chaucer n'y fût pas sensible. Il suivit un mouvement si conforme à ses goûts, et nous en avons la preuve. Avant ses voyages il ignorait la littérature italienne; maintenant il sait l'italien et a lu les grands classiques du pays toscan : Boccace, Pétrarque, Dante ; le souvenir de leurs œuvres hante sa mémoire ; le Roman de la Rose cesse d'être son principal idéal littéraire. Il connaissait les classiques anciens avant ses missions ; mais le ton dont il en parle maintenant a changé ; c'est aujourd'hui le ton de la vénération ; il faut c baiser la trace de leurs pas » . Il s'exprime sur eux comme faisait Pétrarque ; on croirait, tant la ressemblance est grande, retrouver dans ses vers l'écho des conversations qu'ils eurent très probablement tous deux à Padoue en 1373 ^
maladie (probablement le diabète) obligea bientôt Boccace à s'interrompre. H. Cochln, Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1888.
1 Cette rencontre, sur laquelle on a disserté à perte de vue, semble très probable. « Je vais, dit le clerc d'Oxford, dans les Contes de Cantorbéry, vous conter une histoire que j'ai apprise à Padoue d'un noble lettré... mort aujourd'hui... François Pétrarque était le nom de ce lettré, poète lauréat, dont la douce éloquence a éclairé de poésie l'Italie entière... Je tiens de lui l'histoire que je vais vous dire. « Cette référence à Pétrarque est dans des termes bien peu usuels; d'ordinaire Chaucer, comme tous ses contemporains, reavoie à ses autorités en mentionnant simplement » leur livre » ; il semble qu'il ait voulu consacrer ici le souvenir de relations personnelles. De plus, lors du voyage du poète anglais, déjà connu sur le continent, Pétrarque était non pas à Arqua comme on l'a dit, mais à Padoue ainsi que Chaucer lafrirme, et s'occupait précisément à traduire, de l'italien de Boccace en latin, cette histoire de Grisélidis que Chaucer fait débiter à son clerc d'Oxford. La notoriété de Chaucer est montrée de plusieurs manières, notamment par la ballade que Des Champs lui consacre [supra, p. 281) et par une imitation queFroissart fit d'un passage du Boo/i ofthe Duchesse:
Dans riiitervalle de ses missions , Ghaucer rentrait à Londres où des fonctions administratives lui avaient été confiées. Il fut pendant douze ans, à dater de 1374, contrôleur des douanes, et durant les dix premières années il dut, d'après son serment, écrire de sa propre main les calculs et dresser le rôle des recettes ' . Il faut voir au Record Office, pour se rendre compte de ce travail, les immenses feuilles de parchemin attachées à la suite les unes des autres qui constituent ces rôles. Après avoir assisté lui-même au pesage et à la vérification de la marchandise, Ghaucer inscrivait le nom du propriétaire, la qualité et la quantité des objets taxés, la somme à percevoir-. Les fraudeurs étaient mis à l'amende; John Kent de Londres, ayant voulu expédier en contrebande des laines à Dordrecht, le poète, tout poète quil était, s'apercevait du délit; les laines étaient contisquées et vendues, et Ghaucer recevait soixante-onze hvres, quatre shillings et six pence sur le montant de la saisie.
Ghaucer habitait maintenant une de ces tours qui dé-
I hâve gret wonder, by this lighte How thati live, for day ne nighte I may nat slepe, etc.
Froissart traduit, mot pour mot, dans un poème postérieur (138*) à celui de Chaucer :
Je sui de moi en grant merveille Comment je vifs, quant tant je vieille, etc.
Poésies, éd. Scheler, 1. 1, p. 1.
1 « Ye shall swere that... ye shall doe the said office and dweli upon Ihe vame in your proper person, without puttinge any substitut under you, and ye siiall write the roUes by your owne hand demesned. » F. Thynne, Animadversions uppon... Chaiicer's Works. Londres, Chaucer Society, 187.5, p. 131. Chaucer obtint, en 1385, 1 autorisation d'avoir un gérant.
- On n'a pas retrouvé jus(|u'ici de rôles écrits de la main de Chaucer. mais on en a qui furent dressés sous sa responsabilité par son gérant, « pcr visuin et testimonium Galfiidi Chaucer ..
LA DOUAr^E; VIE A LONDRES. 293
fendaient les portes de Londres ; la municipalité lui avait cédé un logis au-dessus de la porte d'Aldgate ; il devait l'évacuer au premier avis dans le cas où la défense de la ville l'exigerait • ; il y demeura douze ans, de 1374 à 1386. C'est là qu'il rentrait, son labeur terminé, commençant chaque soir son autre vie, sa vie de poète, lisant, pensant, se souvenant. C'est alors que tout ce qu'il avait connu en Italie lui revenait à la mémoire, campaniles, fresques d'azur, bois d'oliviers, sonnets de Pétrarque, poèmes de Dante, contes de Boccace. 11 avait rapporté de quoi émouvoir et égayer « merry England » elle-même. Sitôt rentré dans sa tour, où il revenait sans parler à personne, « muet comme une pierre », dit-il, c'en était fini avec le monde réel ; ses voisins étaient pour lui, dit-il encore, comme s'ils eussent vécu aux confins du monde ~ ; ses vrais voisins étaient Dante et Virgile. Il écrivit pendant cette période, et principalement
' Le bail est du 10 mai 1374. Furnivall, Trial forewords, p. 1; Ranulphe Strode, ami de Chaucer, était logé dans la tour d'une autre porte. Ces logements furent interdits en 1386 à la suite d'une panique (décrite notamment dans la Chronicon Angliee, Rolls, p. 370) causée par le faux bruit d'une descente des Français. Kiley, Mcmorials of London, pp. 388, 489.
- L'aigle de Jupiter s'adresse à Chaucer en ces termes :
... Noiïht only fro fer contrée That tlier no tydinjrcomth to thee, But of thy verray neyghebores, That dwellen almost at thy dores, Thou herest neitlier that ne this; For whan thy labour don al is And hast raad al thy rekeninges.
In stede of reste and newe thinges, Thou gost boom to thy hous anoon; And aiso domb as any stoon, Thou sittest at another boke, Til fully daswed is thy loke, And livest thus as an hermyte.
Tfic nous of Famé, livre II, vers 647. Minor Poems, éd. Skeat, Oxford, 1888, 8», p. 139.
dans sa tour d'Aldgate, la Vie de sainte Cécile, 1373 ; la Complainte de Mars, 1380 ; une traduction en prose de Boèce, le Parlement des Oiseaux, Troïlus et Cressida, 1382; la Maison de la Renommée, 1383-i; la Légende des Fonmes exemplaires , 1385 ^ Dans toutes ces œuvres, l'idéal est principalement italien et latin, et en même temps, on y voit poindre le Chaucer de la dernière période qui, ayant fait le tour du monde littéraire, se repliera sur lui-même à l'exemple de sa propre nation et se montrera purement anglais.
Dans ce moment, il est sous le charme de l'art du Midi et de l'art antique; il ne se lasse pas d'invoquer les dieux de l'Ohniipe et de les peindre. La nudité, que les imagiers des cathédrales avaient infligée comme châtiment aux damnés ne le scandalise pas plus qu'elle n'indignait les peintres d'Italie. Il voit Vénus étendue sur sa couche, vêtue de voiles transparents - ou encore
1 Ces dates ne sont qu^approximatires. Voir Chaucer, the Prologue, etc., éd. Morris, Oxford, Clarendon press, Introduction ; Ten Brink, Chaucer Studie», Miinster, 1870, 8°; Furnivall, Trial forewords , 1871, Chaucer Soc; 3. Koch, Chronology of Chaucer s writings, Chaucer Soc, 1890; Skeat, Legend ofgoodWomen, Oxford, 1889, S''; Pollard, Chaucer, li Literature primers », 1893, chap. III. Texte de ces œuvres dans : The complète iL-orks of Geoffrey Chaucer, éd. W. W. Skeat, Oxford, Clarendon Press. 1894. 6 vol. 8°. La Vie de sainte Cécile a été insérée par Cliaucer dans ses Contes de C antorbéry (conte de la deuxième nonne). Les « good women » de la Legend sont des « martyres d'amour », Didon, Ariane, ïhisbé; c'est un premier essai de recueil de récils avec un prologue; dans le prologue. Amour et Vénus interpellent Chaucer et lui reprochent les poèmes où il a mal parlé des femmes, son Troïlus, sa traduction du Roman de la Rose, « that is an heresye ageyns my lawe », vers 320. Il compose sa Legend pour faire amende honorable.
2 Uight with a subtil kerchef of Valence, There was no thikker cloth of no defence.
Parlement of Foules, vers 273, Minor Poems, Skeat, p. 83. Plus loin, dans le même poème (vers 225) :
I saw Beauté withouten anv atvre.