L'ITALIE ET LES ANCIENS
Boccace '. Les voyages de Dante au mondé des esprits ont servi de modèle à la Maison de la Renommée, où le poète anglais est emporté par un aigle couleur d'or. Dante y est nommé à côté des classiques anciens : <( Lisez Virgile, ou Claudien, ou Dante. » L'aigle n'est pas une invention de Chaucer; il avait déjà figuré dans le Purgatoire -.
Malgré la quantité de réminiscences antiques ou italiennes qui reviennent à chaque page, malgré Thistoire d'Énée racontée tout entière d'après Virgile , dont les premiers vers sont traduits mot pour mot ^, malgré d'incessantes allusions et citations, la Maison de la Renommée ^ est un des premiers poèmes où Chaucer
1 V. l'introduction et les notes de Skeat: Minor Poems et Legend of good Women.
' In sogno mi parca veder sospesa
Un' aquila nel ciel con penne d'oro, Con l'ali aperte, ed a calare intesa...
Poi mi parea, che più relata un poco, Terribil corne folgor discendesse, E me rapisse suso inlino al foco.
Purgatorio; canto IX.
Dans Chaucer :
Me tiioughte I saw an egle sore,...
Hit was of golde, and shoon so bright, ïliat never saw mcn such a sight...
Me, fleinge at a swappe he pente, And wilh his sours agayn up wente Me carryinge in his clawes starke.
Hous of Famé, vers 506 et s., 54.5 et s.
3 I wol now singe, if tliat I can,
The armes, and al-so tiie man, That first cam, througli his destinée Fugitif of Troy contrée.
In Italie with fui moche pyne, L'nto the strondes of Lavyne (vers 143 et s.).
Suit un abrégé de l'Enéide, l'aventure de Didon étant seule contée avec détail.
■* Dans Skeat, Minor Poems. Le poème est en vers de quatre accents rimant deux à deux. 11 est inachevé.
laisse voir nettement sa personnalité propre. Déjà se manifeste le don du dialogue familier poussé si loin dans le Troïlus, et déjà parait ce jugement sain et bienveillant (jue le poète portera sur les choses de la vie dans ses Contes de Cantorhérij. Le mal ne lui cache pas le bien ; les tristesses qu'il a connues ne le mettent pas en révolte contre la destinée ; il a soiifTert et pardonné ; les joies se fixent mieux dans sa mémoire que les peines ; malgré ses retours mélancoliques, il est au fond optimiste par la tournure de son esprit; optimiste comme La Fontaine et Addison, dont les noms reviennent souvent à l'esprit en lisant Chaucer. Sa philosophie ressemble à celle du bonhomme; plusieurs passages dans la Maison de la Renommée, le Troïlus, la Légende des Femmes exemplaires ressemblent à des essais d' Addison •.
Il est moderne encore par la part faite à son moi, qui n'est pas du tout haïssable, mais est au contraire charmant ; il raconte ses longues veillées dans sa tour où il passe les nuits à écrire, ou, d'autres fois, assis devant un livre qu'il lit jusqu'à ce que sa vue se trouble « dans sa soHtude d'ermite » 2.
1 Comparer, par exemple, le début de Hous of Faîne au n" 487 du Spectator (18 sept. 1712) :
God turne us every dreem to godel
For hil is wonder by the rode
To my wit wliat causeth swevenes
Either on morwes or on evenes,
And why theffect fohveth of somme,
And of somme hit shal never come
Why lliat is an avisioun,
Wliy ihis a revelacioun...
^^'lly tliis a fantôme, thèse oracles, etc. Dans Addison : « Tho' there are many authors wLo hâve written on Dreams, they havc generally considered them only as révélations of what has aiready happened in distant parts of Ihc world, or as présages of what is to happen in future periods of timc, » etc.
2 V. supra, p. 293.