ROLE DE TROÏLUS
impressionnable), ont la conséquence qu'ils devaient avoir : les deux amants sont en présence. Troïlus, en héros sensible, s'évanouit. Car il est sensible à plaisir : quand la \'ille l'acelame, il rougit et baisse les yeux; quand il croit son amie indifférente, il se met au lit de chagrin, et y reste toute la journée; en présence de Cressida, il perd connaissance. Pandare le réconforte, et n'est pas long à s'apercevoir que « la chandelle ni lui ne servent plus à rien ». Que dit Cressida? « Que dit l'alouette prise? » Cressida pourtant dit quelque chose et, des innombrables formes de l'aveu , ne choisit pas la moins délicieuse : « Serais-je ici, si je n'étais à vous, en mon âme, depuis longtemps déjà^? »
Furent-ils heureux? « Jugez-en, vous qui avez été à ces fêtes. )) Le gris matin parait au ciel; les amants chantent leur chanson d'aube. Toutes les vertus de Troïlus sont accrues et aiguisées par le bonheur ; c'est la thèse éternelle des poètes qui aiment l'amour.
Les jours, les semaines passent ; chacun de nos personnages continue son rôle. Pandare est très fier du sien; que pourrait-on lui reprocher? il fait aux autres ce qu'il voudrait qu'on lui fit ; il est désintéressé ; il a du reste certains principes d'honneur, qui se bornent, il est vrai, à recommander le secret; et il n'y manque pas. Une femme raisonnable peut-elle demander davantage?
Calchas et les Grecs réclament Cressida, et les Troyens décident de la rendre. La malheureuse s'évanouit, mais il faut bien se soumettre. Dans une excellente scène de
1 Liv. III, str. 166. La Griseida de Boccace a des procédés plus cavaliers et ifçnore toutes ces nuances de la tendresse. Elle parle en riant de la honte des épousées et, quant à elle, s'en débarrasse en un instant {Filostrato, III, str. 29 et s.).
comédie, Chaucer la représente recevant les félicitations des bonnes âmes de la ville : elle va donc revoir son digne père , comme elle doit être heureuse ! les bonnes âmes insistent le plus qu'elles peuvent et font d'interminables visites • .
Elle part, jurant de revenir, quoi qu'il arrive, dans les dix jours. Le beau Diomède l'accompagne; et l'événement montre, ce que l'expérience seule pouvait faire comiaitre et ce dont elle était loin de se douter ellemême, qu'elle aimait Troïlus, sans doute, par-dessus tous les hommes, mais aussi et à part, l'amour. Elle s'est accoutumée au poison et ne peut plus s'en passer. Elle préfère Troïlus, mais le retour près de lui n'est pas si facile qu'elle croyait; et aimer, ou ne pas aimer, c'est pour elle maintenant une question d'être ou de n'être pas. Troïlus qui, dès le début, avait eu les plus affreux pressentiments, sentant que, quoi qu'il ad%ienne, son bonheur est fini, et sans douter pourtant de Cressida, écrit les lettres les plus pressantes et les signe en français : « le vostre T. » Cressida répond par des petites lettres courtes (qu'elle signe « la vostre C »), où elle s'excuse de sa brièveté : la longueur des lettres ne signifie rien; du reste elle n'a jamais aimé écrire, et là où elle est , il ne lui est pas commode de le faire ; que Troïlus se tranquillise, il peut compter sur son amitié, elle reviendra sûrement; ce ne sera pas, il est \Tai, dans dix jours; ce sera « quand elle pourra ))^.
1 Livr. IV, str. 94 et s.
2 Troïlus, lui, avait rempli tout son papier : « The papyr al ypleynted ». Liv. V, str. 230. Pour Cressida, elle s'excuse :
Yet preye I yow, on evyl ye ne take Tliat it is short which that I to yowwryte; I dar not tlier I am wel letres make,