LA VOSTRE C
On apprend à Troïlus son malheur, mais il n'y croira jamais : <( Tu mens, sorcière! » Une broche arrachée à Diomède ne lui permet plus de douter, et il se fait tuer par Achille, après une lutte furieuse.
A mesure qu'on s'est avancé vers la catastrophe, le ton du poème est devenu plus mélancolique et plus doux. Le conteur ne peut se défendre d'aimer ses deux héros, même l'infidèle Cressida; il lui garde du moins sa pitié, et par pitié, au lieu de nous la montrer comme jadis, de près, dans les allées, ou à son balcon, rêvant aux étoiles, il ne la fait plus voir que de loin, perdue dans la foule où elle a voulu se mêler, la foule de toute manière, celle des hommes et des sentiments, tous vulgaires. Ne nous rappelons, pense-t-il, que l'ancienne Cressida.
Il termine par des réflexions résignées, presque tristes, et contemple d'un regard apaisé ces passions juvéniles qu'il vient de peindre. Troïlus, résigné lui aussi, revoit, du ciel, le champ sous les murs de Troie où il fut tué et sourit au souvenir de ses misères ; et Chaucer, transformant comme tout le reste, la conclusion de Boccace, adresse un appel attendri et des conseils sages et même religieux à « Elle et à Lui », à tous ceux dont la jeunesse est « en sa fleur ^ » . Ce retour sérieux est aussi caractéristique que le mélange de vie commune, ajouté
Ne never yet ne coude I wel end vie, Eek greet effect, men •wryte iû place lyte. Thentente is al, and nought the lettres space; And fareth uow wel, God hâve you in his grâce.
La vostre C.
Liv. V, strophe 233.
0 yonge fresshe folkes, he or she...
Liv. V, str. 264.
par le poète à la donnée de son modèle ; par ces deux traits qu'on retrouvera, de siècle en siècle, chez nos voisins , Cliaucer manifeste son caractère de vrai Anglais ; et si l'on veut voir à nu en quoi consiste la différence de ce tempérament avec celui des hommes du jMidi, dont Chaucer était pourtant si proche , il suffit de comparer cette fin à celle du Filostrato traduit, dans le même temps en français, par Pierre de Beauveau^ : u Vous ne croirez pas légèrement à celles qui vous donneront oreilles; jeunes femmes sont volontarieuses et amiables et se mirent en leur beauté, et se tiennent fières et orgueilleuses entre leurs amants, pour la vaine gloire de leur j eunesse ; lesquelles combien que elles soient gentes et mignotes plus que on ne pourrait dire, si n'ont-elles ne sens, ne fermeté, mais sont muables comme la feuille au vent. » A la différence de Chaucer, Boccace se contente de cette moralisation gracieuse, qui ne laissera pas dans les esprits de trace bien profonde, et ne le saurait, car elle est légère elle-même, « comme la feuille au vent ».
1 Moland et d'Héricault. Nouvelles en prose du XIV^ siècle, 1858, p. 303. Boccace dit, dans les mêmes termes :
Giovanne donna è mobile, e vogliosa È negli amanti molti, e sua bellezza Estima piu eh' allô specchio, e potnposa Ha vanagloria di sua giovinezza; La quai quanto piaccevolee vezzosa È piu, cotanto piu seco l'apprezza; Virtù non sente ne conoscimento, Volubil sempre corne foglla al venlo.
Opère volgari, Florence, t. XIII, p. 2^3 (8« partie, str. 30).