VIE EN ANGLETERRE
Après 1379, Chaucer cessa de voyager sur le continent et, jusqu'à sa mort, il vécut en Angleterre de la vie anglaise. Il en A-it alors plusieurs grands côtés qu'il ne connaissait pas encore par expérience personnelle. Après avoir été page, soldat, prisonnier des Français, écuyer du roi, négociateur en Flandre , en France , et en Italie, il entre le l^"" octobre 1386, à Westminster, en qualité de député; le comté de Kent avait choisi pour ses représentants : « Willielmus Betenham « et « Galfridus Ghauceres »^ Ce fut une des grandes sessions du règne et une des plus orageuses; les ministres de Richard II y fuirent mis en accusation, et notamment le fils du marchand de laine de Hull, Michel de la Pôle, chancelier du royaume. Pour être resté fidèle à ses protecteurs, le roi et Jean de Gand duc de Lancastre, Chaucer, mal vu des puissants du jour, dont Gloucester était le chef, perdit ses places et tomba dans la misère. Puis, la roue de la Fortune tourna, et de nouveaux emplois offrirent un nouveau champ à son activité. Au bout de trois ans, Richard ayant congédié le conseil que le Parlement lui avait imposé, prit le pouvoir en ses mains et le poète, soldat, député, diplomate, fut nommé clerc des travaux royaux (1389). Pendant deux ans, il fut chargé des constructions et des réparations à Westminster, à la Tour de Londres, à Berkhamsted, Elt-
1 Ret.vrn ofthe naines of every member [of Parliament], 1878, fol. Blue Book), p. 229.
ham, Sheen, à la chapelle Saint-George de Windsor et dans beaucoup d'autres de ces châteaux et palais qu'il avait décrits, « aux fenêtres nombreuses comme les flocons d'un jour de neige. »
Sa grande occupation littéraire, pendant cette période, fut la composition de ses fameux Contes de Cantorbéry ' , L'expérience l'avait mûri; il avait lu tout ce qu'on pouvait lire et vn tout ce qu'on pouvait voir; il avait visité les principaux centres de la ci^'ilisation européeime, il avait observé ses compatriotes à l'œuvre dans leurs terres et dans leurs parlements, dans leurs palais et dans leurs boutiques. Marchands, marins, chevaliers, pages, savants d'Oxford et charlatans de faubourg, gens du peuple et gens de la cour, ouvriers, bourgeois, moines, curés, sages et fous, héros et coquins avaient passé en foule sous son regard scrutateur; il les avait pratiqués, de%dnés, compris; il était prêt pour les peindre.
Un jour d'avril, sous le règne de Richard II, dernier Pîantagenet, le bruyant faubourg de Southwark, point de départ et d'arrivée, aux rues bordées d'auberges, encombrées de chevaux et de charrettes, où retentissent les cris, les appels, les aboiements, une de ces troupes mêlées, comme les hôtelleries d'alors en réunissaient souvent, s'asseoit à la table commune, dans la grande salle du « Tabart~, près de la Cloche », — les aulDerges
' Poetical Worlis, éd. Moris. t. II et III, ou Complète Works, éd. Skeat, Oxford, 189i, 6 vol. 8°. Voir aussi le» textes (expurgés) de plusieurs contes publiés avec notes par la Clarcndon Press, Oxford. (Prologue, contes du chevalier, de la prieure, du clerc d'Oxford, du squire, de l'homme de loi, du pardonneur, etc.)
2 Le « Tabart » (manteau de grosse étoffe qu'on portait par-dessus l'armure), comme la « Cloche » était une enseigne fort usuelle pour les hôtelleries. Cette auberge n'était d'ailleurs nullement imaginaire, elle existait du temps de Chauter dans la grand'rue de Southwark (High slreet) et, fré-