PROLOGUE DES CONTES
Sti-atford, « car le français de Paris lui était inconnu », qui imitait le ton de la Cour et, en conséquence, « ne trempait pas les doigts dans sa saucé » . Elle avait « si bon cœur » qu'elle pleurait à voir une souris prise, ou si un de ses petits chiens mourait. Peut-on avoir meilleur
cœur?
Il y avait tous ces personnages, et bien d'autres encore; il y avait la bourgeoise de Bath, incomparable commère, criant d'autant plus fort « qu'elle était un peu sourde ». Il y avait l'hôte jovial, Harry Bailey, habitué à gouverner et à commander, à dominer de sa voix de cuivre le tumulte de la table commune. Il y a aussi un personnage à l'air pensif et bon, qui parle peu mais observe tout, et qui va rendre immortelles les plus insignifiantes paroles prononcées, hurlées, grognées ou murmurées par ses compagnons d'un jour, c'est Chaucer lui-même. Avec ses coureurs d'aventures, ses riches marchands, ses clercs d'Oxford, ses députés au Parlement, ses ouvriers, ses laboureurs, ses saints, son grand poète, c'est bien toute la nouvelle Angleterre, joyeuse, bruissante, épanouie, toute jeune et toute vivante, qui s'asseoit, en ce soir d'avril, à la table <( du Tabart près de la Cloche ». Où sont maintenant les Anglo-Saxons? Mais où sont les neiges d'antan? L'avril est venu.
Les personnages de romans, les statues des cathédrales, les figures des missels, avaient été jusqu'ici grêles ou minces ou gauches ou raides; ceux surtout que des Anglais avaient produits. Par l'un ou par l'autre de ces défauts, ces représentations s'écartaient de la nature. Voici à présent, dans un livre anglais, une foule d'êtres ^dvants, pris sur le fait, aux mouvements souples, aux types variés comme dans la vie, représentés au naturel,
dans leurs sentiments et dans leur costume, si bien qu'on croit les voir et que, lorsqu'on les quitte, ce n'est pas pour les oublier; les connaissances faites (< au Tabart près de la Cloche » ne sont pas de celles qui s'effacent du souvenir ; elles durent toute la vie.
Rien de ce qui peut ser\ir à accrocher, à ancrer dans notre mémoire, la -Nision de ces personnages, n'est omis. Un demi-vers, qui dévoile le trait saillant de leur caractère^ de^"ient inoubliable ; leur posture, leurs gestes, leur costume, leurs verrues, le son de leur voix, leurs défauts de prononciation : « somwhat he lipsede for wantonnesse », leurs tics, la figure rouge de l'hôte et jaune du bailli, leurs élégances, leurs flèches à plumes de paon, leurs cornemuses, rien n'est omis; leurs chevaux et la manière dont ils les montent sont décrits; Chaucer regarde même dans les sacs de ses personnages et dit ce qu'il y trouve.
La nouvelle Angleterre a donc son Froissart, qui va conter des apertises d'armes et des histoires d'amour aux couleurs éclatantes, et nous promener de çàdelà, parles villes et par les chemins, prêtant l'oreille à tout récit, observant, notant, racontant? Ce jeune pays a Froissart et mieux que Froissart. Les peintures sont aussi ^ives et aussi claires , mais deux grandes différences distinguent les unes des autres : l'humour et la sympathie. Déjà, chez Chaucer, l'humour existe; ses malices pénètrent plus profondément que les malices françaises ; il ne va pas jusqu'aux blessures, mais il fait plus que piquer l' épiderme; et, ce faisant, il rit d'im rire silencieux : « Un homme jadis était fort riche, c'est pourquoi tout le monde vantait sa sagesse... » Le « Sergeant of Lawe » était « l'homme le plus affairé de la terre, et pour-