GRANDS ET PETITS, BOCCACE
les murs du sombre donjon de Kochester, alors une des premières forteresses du royaume, mais mise à sac récemment par les paysans révoltés; on verra la cathédrale construite un peu plus bas et comme à son ombre ; il y a des femmes dans le groupe et de mauvais cavaliers ; le meunier a trop bu et se tient mal en selle ; la route sera longue * . Pour la faire paraître courte . chacun racontera deux histoires, et la troupe fêtera, dans un souper, le meilleur conteur au retour.
A Tombre des grands romans, les contes avaient grandi. La forêt romantique perdait maintenant ses feuilles et les contes s'épanouissaient au soleil. Le recueil le plus célèbre en Europe était celui de Boccace, écrit en délicieuse prose italienne, ouvrage multicolore, édifiant et licencieux à la fois, œuvre audacieuse de toute manière et même au point de vue littéraire. Boccace le sait et se justifie. A ceux qui lui reprochent de s'être occupé de « fadaises )>, négligeant « les Muses du Parnasse », il répond : « Qui sait si je les ai tant abandonnées? peutêtre, quand j'écrivais ces récits d'apparence si modeste, sont-elles venues parfois s'asseoir à mes côtés"-. » Elles ont fait la même faveur à Chaucer.
L'idée du Troïlus, empruntée à Boccace, avait été transformée ; la donnée générale et le cadre des Contes sont modifiés plus profondément encore. Chez Boccace, ce sont toujours de jeunes seigneurs et de jeunes dames qui parlent : sept jeunes dames, « toutes de bonnes fa-
1 Une carte routière du dix-septième siècle, donnant le tracé de l'ancien chemin, est reproduite en fac-similé dans : Supplementary Canterbury taies;!, The Taie of Beryn, éd. Furnivall et Stone, Chaucer Society, 1876, 8°.
- Prologue de la quatrième journée.
mille, belles, élégantes, honnêtes ->, et trois jeunes hommes. « tous trois affables et élégants », que les malheurs du temps « n'affectaient pas assez pour leur faire oublier leurs amours ». La grande peste a éclaté à Florence; ils cherchent une retraite pour « s'y livrer à la joie et aux plaisirs » ; ils s'établissent dans une villa à mi-chemin de Fiesole, aujourd'hui villa Palmieri.
« Une belle et grande cour, ménagée dans le milieu, était entourée de galeries, de salles et de chambres, toutes ornées des plus riantes peintures. La demeure s'élevait au milieu de prairies et de jardins magnifiques; des eaux fraîches les arrosaient ; les caves étaient pleines de vins excellents » . Défense à chacun , « de quelque part qu'il vienne, quelque chose qu'il entende ou voie, d'apporter ici aucune nouvelle du dehors qui ne soit agréable ». Ils s'installent « dans un endroit du jardin que le feuillage des arbres rendait impénétrable aux rayons du soleil », alors que la « chaleur étant dans toute sa force, on n'entendait rien que les cigales chantant dans les oliviers ». Grâce aux récits qu'ils se font les uns aux autres, ils oublient agréablement le fléau qui les menace et le malheur public ; là-bas on meurt, eux s'amusent.
Chaucer a trouvé une donnée plus vraisemblable, plus humaine et plus vivante. Ce n'est pas assez pour lui que de se promener chaque jour d'un palais à un jardin; il ne se contente pas d'une allée, il lui faut une route. Il met toute sa troupe de conteurs en mouvement; il les arrête aux auberges, les mène boire aux cabarets, leur fait presser le pas quand le soir -vient, nouer connaissance avec les passants. Son monde se remue, s'agite, écoute, parle, crie, chante, échange des compli-