‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 153 sur 239 · HISTOIRES NOBLES OU RECUEILLIES · texte numérisé non relu

HISTOIRES NOBLES OU RECUEILLIES

ennui rare et que Chaucer s'attribue modestement à lui-même), histoire de la patiente Grisélidis, discours du pauvre curé. Nous étions tout à l'heure à l'auberge: maintenant nous entrons à l'église ; on aimait au moyen âge les couleurs tranchées, les contrastes nets. Les teintes passées qu'on a vues à la mode depuis, mauve, crème, vieux rose, n'attendrissaient personne ; et nous savons que Chaucer quand il était page avait un superbe costume dont une jambe était rouge et l'autre noire; le rire était inextinguible et rejaillissait en ricochets indéfinis ; les désespoirs étaient sans mesure ; le sens précisément de la mesure manquait; ce fut un des résultats de la Renaissance que sa vulgarisation. Panégwiques et satires étaient volontiers poussés à l'extrême. L'esprit logique, propagé parmi les lettrés par l'éducation scolastique, produisait ici son effet : on tire à part une qualité simple et on disserte sur elle, négligeant tout le reste ; c'est ainsi que Grisélidis devient Patience et Janicola Pauvreté, et que, par une transition facile et imperceptible, on en arrive à créer les personnages abstraits des romans et du théâtre : Couardise, Vaillance, Vice. On trouvait ces êtres typiques, dont le seul nom nous fait frémir, parfaitement naturels; ils ressemblaient, en effet, à s'y méprendre à Grisélidis, à Janicola et à maints autres héros d'histoires familières à tous.

Le succès de Grisélidis en est la preuve. Cette pauvre fille, épousée par le marquis de Saluées qui la répudie pour éprouver sa patience et lui rend ensuite sa place d'épouse, eut une popularité immense. Boccace avait

Prudence, a Hogliler which that called was Sophie. Upon a day befel... » Works, Skeat, t. IV, p. 119. La version français fut insérée dans le Ménagier de Paris (vers l'année 139.3), Paris, 1846, 2 vol. 8°, t. I, p. 186.'

conté ses malheurs dans le Décamvron; Pétrarque trouva l'histoire si belle qu'elle lui parut digne de cet honneur suprême : une traduction latine. Chaucer la traduisit du latin en anglais, et en fit son conte du clerc d'Oxford '. EUe fut mise plusieurs fois en français -, Pinturicchio représenta les aventures de Grisélidis en une série de tableaux ^'. L'histoire fournit le sujet de pièces en ItaUe, en France et en Angleterre ^. Cette peinture excessive était juste ce qu'il fallait pour aller au cœur;

1 Conlrairement à la plupart des Contes, celui-ci e^i écrit en strophes, la strophe lavorite de Chaucer, de sept vers, rimant ab a b b c c.

- On la trouve dans le Mcnaijier de Paris (vers 1393] dont l'auteur déclare qu'il va 'i traire un exemple qui l'ut ja pieça translaté par maistre François Petrarc qui à Romnie fut couronné poète « [Mcaarjier, t.. I, p. 99). On la trouve aussi insérée dans l'histoire de Mélibée, ms. Rag. 19. C. VII au Brilish Muséum, fol. 140. Une autre traduction fut imprimée vers 1470 : La Patience Grisélidis, marquise de Saluées, Paris, 4°, etc. Sous Louis XIV, Perrault mit Grisélidis en vers français : la Marquise de Saluées ou la Patience de Grisélidis, Paris, 1691, 12°. Quantité de ballades dans tous les pays furent consacrées à Grisélidis; l'une des ballades anglaises était fort populaire; nombre de ballades diverses qui nous sont parvenues étaient chantées, en Angleterre, « sur l'air de la patiente Grisélidis ».

A rapprocher de cet ancien sujet : Tlie modem Griselda, nouvelle par rniss Edgeworth et la Grisélidis d'Armand Silvestre, drame en vers joué en 1892 à la Comédie Française, mais qui ne ressemble que par le titre et par la patience de 1 héroïne à la Grisélidis de Chaucer.

■* Conservés à la National Gallery de Londres.

* Une « Histoire de Grisélidis, marquise de Saluées... mise par personnages », fut jouée à Paris en 1395. En Italie, Apostolo Zeno composa sur ce sujet un opéra en 1620; en Allemagne Hans Sachs mit l'histoire en drame en 1550: en Angleterre le célèbre préleur sur gages, Henslowe avance, le 15 décembre 1599, trois livres à Dekker, Chettle et Haughton [lour leur Pleasant comodie of Patient Grissil, imprimée en 1603, réimprimée par la Shakespeare Society, 1841. Les auteurs durent connaître la pièce française (imprimée par Bonfons vers 1550 : Le Mystère de Grisélidis); le sujet est modiiié chez eux comme dans notre drame ; le nombre des per- .sonnages a été accru de bergers, chasseurs, etc. qui donnent de l'animation et de la variété. La pièce anglaise est sans comparaison Ja meilleure qui ait été faite sur ce sujet (rôle de la spirituelle Julia. so'ur du marquis, de Laurco, l'étudiant pauvre, frère de Grisélidis, aussi fier qu'elle est humble, etc.).

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