‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 154 sur 239 · GRISELIDIS · texte numérisé non relu

GRISELIDIS

on pleura sur elle au quatorzième siècle, comme sur Clarisse au dix-huitième. Pétrarque, écrivant à Boccacc à propos de Grisélidis, emploie presque les mêmes termes que lady Bradshaigh écrivant à Richardson au sujet de Clarisse.

« Si vous m'aviez vue, dit la dame, vous auriez été sûrement pris de pitié. Livrée à moi-même, dans mes angoisses, je posais le livre, je le reprenais, je marchais dans la chambre, je laissais couler un flot de larmes; puis, les yeux essuyés, je me remettais à lire, — trois lignes au plus, — et je jetais le livre en m'écriant : pardonnez-moi, bon M. Richardson, je ne peux continuer, c'est votre faute, si vous êtes allé plus loin que je ne peux supporter ^ »

Je fis lire cette histoire , écrit Pétrarque , « à un de nos amis communs, de Padoue, homme d'un esprit très élevé et d'un vaste savoir. A peine arrivé au milieu de l'écrit, il s'arrêta tout à coup, suffoqué de larmes; un moment après, s'étant remis, il le reprit dans ses mains pour en continuer la lecture, et voilà qu'une seconde fois les sanglots lui coupèrent la voix. Il déclara qu'il lui était impossible de continuer, et il chargea une personne fort instruite qui l'accompagnait d'en achever la lecture 2 ». Vers le même temps, selon toute probabilité , Pétrarque , qui aimait à renouveler cette expérience, comme on le voit dans la même lettre, donnait ce récit à hre au poète et négociateur anglais qui était venu le visiter dans sa retraite, et Chaucer, moins libre par là-même que pour ses autres récits, ne changeait presque rien au texte de Pétrarque. Chez lui, comme

1 11 janvier 1749, Correspondence of Samuel Richardson, éd. Barbauld, Londres, 1804, 6 vol. 12°, t. IV, p. 2i0.

2 Develay, Lettres de Pétrarque à Hoccace, Paris, 1891, 8°, p. 283.

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chez son modèle, Grisélidis c'est Patience, sans plus; à cette vertu tout est sacritîé; Grisélidis n'est pas femme, ni mère ; elle n est que l'épouse patiente, Patience faite épouse. On lui retire sa fille, pour la tuer, lui dit-on, sur l'ordre du marquis. Ainsi soit-il, répond Grisélidis, qui toutefois se risque à demander qu'on enterre « le petit corps à l'abri des bêtes et des oiseaux », à moins cependant « que mon seigneur n'en ait décidé autrement' ». Chacun, sur ce, de s'extasier et de s'attendrir. L'idée de supplier son mari, de se jeter à ses pieds, de le fléchir, ne lui vient pas à l'esprit; elle sortirait de son rôle qui n'est pas d'être mère, mais d'être : Patience.

Chaucer laissa son recueil de contes inachevé ; nous n'en avons pas la moitié; mais c'est assez pour pouvoir le juger. On y voit suffisanmient , lorsqu'on passe en re^Tie cette série si variée de quels dons d'observation , de compréhension, de sympathie il était doué; on voit comme il sait bien mettre ses personnages en scène, et comme ses personnages sont habilement choisis pour représenter toute l'Angleterre contemporaine. Le poète y parait plein de cœur et en même temps plein de sens. Il n'est pas sans se douter que ses histoires pieuses, indispensables pour que sa peinture soit complète, pèchent par la monotonie et l'exagération des bons sentiments. En leur donnant place dans

Ci Gotli now, quod she, and doolh niy lordes lieste;

But o Uiins wil I preye yow of your grâce,

That, but niy lord forbad, yow, atte leste,

Burietli this litel body in som place,

That besles ne no briddes it to-race. •

But he no word wol to that purpos seye,

But look the child and wente upon his weye. (vers 5C8).

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