SON BON SENS
son recueil, il est de son époque et contribue à la faire connaître ; mais quelques notes railleuses, disséminées çà et là, montrent qu'il est supérieur à son temps, que malgré ses longues dissertations et ses digressions, il a, chose rare à ce moment, une certaine notion, du moins théorique, de l'importance de la mesure. Il laisse parler ses héros, mais n'est pas leur dupe ; si peu leur dupe que parfois même il n'y peut tenir et les interrompt ou leur rit au nez. Il rit au nez de l'ennuyeuse Constance le soir de son mariage ; il montre ses compag-nons s' assoupissant sur leurs montures au son des solennelles histoires du moine et à peine préservés d'un sommeil complet par le bruit des sonnettes du cheval. Il se fait interrompre brusquement lui-même par l'hôte, lorsqu'il raconte en vers de mirliton « rym dog-erel », pour satiriser les romans de chevalerie, les apertises d'armes et les merveilleuses aventures de l'incomparable sire Thopas ^ . Avant que nous ayons pu murmurer le mot : invraisemblance, il nous avertit que le temps des Grisélidis est passé et qu'il n'en existe plus de nos jours. Quand on approche de Cantorbéry et qu'il convient de finir sur un mode plus recueilli, il domie la parole à son pauvre curé, et celui-ci nous déclare par avance que son discours sera un sermon, un vrai sermon avec
1 I.isteetli. lordes, in goocl entent
And I wol telle verraymcnt Of mirthe and of solas, Al of a knyght vas fair and gent, In bataille and in torneyment; His name was Sir Thopas.
Sir Thopas, t. IV, p. 190. La caricature présentée par Chaucer est fort exacte; beaucoup de romans populaires étaient écrits dans ce style et les poésies en « rym dogerel •', comme dit l'hôte {Prologue to Melibeus), pullulaient. Voir infra. p. 354.
verset des Ecritures : « Incipit sermo » , porte un des manuscrits. Il parlera en prose , comme à l'église : « Pourquoi sèmerais-je de li vraie, quand je peux semer du blé? » Tous consentent, et c'est avec l'assentiment préalable de ses compagnons devenus plus sérieux aux abords de la ville sainte, qu'il commence, pour le bien de leurs âmes, son ample « méditation ». L'histoire grossière contée par le meunier avait été excusée par des justifications non moins appropriées au personnage et aux circonstances; le personnage était un manant et le hasard faisait qu'il était ivre: le personnage maintenant est un saint et les circonstances font que justement on approche du lieu de pèlerinage.
Ce bon sens, cjui a fait donner aux contes de Cantorbéry un agencement si conforme à la raison et à la nature, est une des qualités les plus éminentes de Chaucer. Elle parait dans les détails comme dans l'ensemble et lui inspire, au milieu de ses récits les plus fantaisistes, des remarques rassurantes qui nous montrent que la terre et la vie réelle ne sont pas loin et cpie nous ne courons pas le risque de tomber des nues. Il rappelle, avec à propos, qu'il y a une certaine noblesse, la plus haute de toutes, qu'on ne saurait léguer par testament; que les échantillons corrompus d'une classe sociale ne doivent pas faire condamner toute la classe : « Of every^ ordre som shrewe is, parde » : que. dans l'éducation des enfants, il faut se garder de les traiter trop tût en hommes ; si on les mène avant l'âge aux fêtes, ils deviennent effrontés, « to sone rype and bold... wich is fui perilous »'. Il s'exprime fort librement sur les
' The Pkisiciens taie, vers G8.