SON BON SENS
grands capitaines qu'on eût qualifiés de « Ijrigands » s'ils avaient fait moins de mal. Cette dernière idée est indiquée en quelques vers d'un humour si -vTaiment anglais qu'ils font songer à Swift et à Fielding; et l'on peut d'autant mieux en effet songer à Fielding qu'il a consacré tout son roman de Jonathan Wild-le-Gmnd à développer exactement la même thèse ^
Enfin, à ce même bon sens de Chaucer, on doit une chose plus remarquable encore : c'est que, avec sa connaissance du latin et du français, vivant dans un milieu où ces deux langues avaient une grande faveur, il éc^i^^t uniquement eu anglais; sa prose, comme ses vers, son traité sur l'Astrolabe, comme ses contes, sont en anglais. Il appartient à la nation anglaise et c'est pourquoi il écrit dans cette langue ; c'est assez pour lui d'une telle raison, ce La noble lignée des clercs de Grèce ne s'est-elle pas contentée du grec? et les Arabes ne se sont-ils pas contentés de l'arabe, et les Juifs de l'hébreu, e* ^es Romains du latiu? » Chaucer se servira donc du franc anglais, (( naked wordes in english » ; U emploiera le langage national, (( l'anglais du roi, » — « the king that is lord of this langage » -. Et il l'emploiera, comme en vérité n la fait, pour traduire au juste ses pensées'--et
' ...For the tirant is of greller migiit
By force of lueynee for to sieen doun-riglit.
And brennen lious and liooni, and make al playn,
Lo, tlierfor is lie cleped a capitain;
And, for the outlawe naih but smal meyneo
And niay nat doon so greet an harn as lie,
Ne bringe a contrée lo so jjreet mescheef,
Men clepen him an outlawe or a theef.
Maunciples taie, vers 227, t. IV, p. 562. Cf. le roman de rieling, Tlie life of Mr. Jonathan TJ7W the Great, 1743.
2 A treatise on the Astrolabe, addresscd to his son Lewys by Geoffrey Chaucer, éd. Skeat, Chaucer Hociety, 1872, 8», p. 2 (gravures).
non pour les embellir; il hait les travestissements, il adore la vérité ; il veut que les mots et les choses soient dans la plus étroite relation possible : « les mots doivent être cousins des faits ^ » .
La même sagesse fait encore que Chaucer ne se perd pas en vains efforts pour tenter d'impossibles réformes et pour marcher à contre courant. On le lui a reproché de notre temps; et certains, par amour des An- £rlo Saxons, se sont indignés de la quantité de mots français que Chaucer emploie : que n est-il remonté aux origines du langage? Mais Chaucer n'était pas de ceux qui, comme dit Milton, ferment les grilles de leur parc pour empêcher les corneilles de s'en aller. Il s'est serA"i du langage national, tel qu'il existait de son temps; la proportion des mots français n'est pas plus grande chez lui que chez la masse de ses contemporains ; les mots dont il a fait usage étaient ^ivants et féconds, puisqu'ils vivent encore, eux et leurs familles; la proportion des disparus est prodigieusement petite, étant donné le temps écoulé. Quant aux Anglo-Saxons , il a gardé en lui, comme la nation elle-même, quelque chose de leur génie recueilli et puissant ; mais sans le savoir, et ce n'est pas sa faute s'il ignore ces ancêtres; tout le monde les ignorait de son temps , même les penseurs en qui revivait avec le plus de force l'esprit de l'ancienne race germanique. La tradition était rompue; on remontait dans le passé littéraire jusqu'à la Conquête , et de là , on allait d'un trait aux « gentils Bretons d'autrefois ». Dans son énumération des bardes
1 The wordes mote be cosin to tlie dede.