CHAPITRE II
« Sans compter les périls d'une mer orageuse et inconnue, qui voudrait quitter l'Asie, l'Afrique ou l'Italie pour le pays alTreux des Germains, leur ciel âpre, leur sol enfin dont la culture et l'aspect attristent les regards — à moins que ce ne soit la patrie. » Telle est l'image que Tacite trace de la Germanie et, de ce qu'elle est si triste et néanmoins habitée, il conclut qu'elle a dû toujours l'être par les mêmes peuples : qui donc y serait venu exprès, de son plein gré? Mais, pour les habitants, ce pays de nuages et de marais est la patrie ; ils l'aiment et ils y demeurent.
Le livre du grand historien montre combien l'impénétrable Germanie était mal connue des Romains. Toute sorte de légendes couraient sur cette terre sauvage que l'on croyait terminée au nord-est par une mer dormante, c( la ceinture et la borne du monde, » endroit où l'on est si près du lieu où Phébus se lève « qu'on entend le bruit qu'il fait en sortant de l'onde et qu'on aperçoit la forme de ses chevaux ». C'est là une croyance populaire, ajoute Tacite, « la vérité est que la nature finit en ces lieux » ' .
De Moribiis Germanorum,\\. xlv {Burnourj.
24 L'INVAS10>i GERMANIQUE.
Dans ce pays mystérieux, entre ces forêts qui les abritaient des Romains et la mer grise lavant au loin les rivages plats, s'étaient établies et multipliées des tribus qui. contrairement aux présomptions de Tacite, avaient peut-être quitté le doux climat d'Asie, pour cette terre déshéritée; et, bien qu'elles en eussent fait à la longue leur patrie, plusieurs d'entre elles, dont les noms sans plus figurent au livre du Romain, ne s'y étaient point attachées à jamais; leurs migrations allaient recommencer.
Ce groupe de peuples teutoniques, dont les ramifications s'étendaient très loin dans la direction du pôle, se divisait en deux branches principales : la branche germanique proprement dite qui comprenait les Goths. les Angles, les Saxons, les hauts et bas Allemands, les Hollandais, les Frisons, les Lombards, les Francs, les Vandales, etc.; et la branche Scandinave, fixée plus au nord et composée des Danois, Norvégiens et Suédois. La même région décrite par Tacite, voisine des lieux (( où finit la nature », se trouvait donc renfermer de son temps des peuples qui plus tard devaient avoir pour capitales des villes anciennement fondées par des Celtes : Londres, Vienne, Paris et 3Iilan.
Rien des siècles avant de s'y établir, ces peuples s'étaient trouvés déjà en contact avec les Celtes, et, au temps de la grande puissance de ceux-ci en Europe, de terribles guerres s'étaient élevées entre les deux races. Mais tout le nord-est, du bas Elbe à la basse Vistule, resta constamment impénétrable; les tribus germaniques s'y conservèrent intactes; elles ne s'allièrent à aucune autre, et seules elles auraient pu dire si vraiment on voyait sur leurs plages le char du soleil, sortant de