GERMAINS ET SCANDINAVES
la mer, éclabousser le ciel d'écume salée. C'est précisément de cette région qu'allaient partir des multitudes de barbares pour conquérir à leur tour l'ile de Bretagne , changer son nom et la rebaptiser dans le sang.
A deux reprises, pendant les dix premiers siècles de notre ère, les peuples teutoniques lancèrent, pareilles à des coulées de lave, des hordes sauvages sur le monde civilisé. La première invasion fut intense surtout au cinquième siècle, et elle comprit principalement des tribus germaniques proprement dites. Angles, Francs, Saxons, Burgondes, Vandales ; la deuxième exerça ses plus grands ravages au neuvième siècle, du temps des successeurs de Charlemagne, et provint en majeure partie des tribus Scandinaves appelées danoises ou normandes par les chroniqueurs contemporains.
A partir du troisième siècle après Jésus-Christ, le premier de ces groupes de peuples entre en confuse fermentation. Les tribus germaniques ne se contentent plus de se défendre, reculant peu à peu devant l'envahisseur latin; d'inquiétants symptômes de revanche se manifestent, semblables aux grondements qui annoncent les grands cataclysmes de la nature.
Les Romains, cependant, tranquilles dans leur gloire, continuaient d'administrer le monde et de le pétrir à leur image ; ils amollissaient savamment les nations soumises, leur enseignaient les arts, leur communiquaient leurs vices et détrempaient chez elles le ressort de l'âme. Les vaincus nommaient civilisation , humanitas, dit Tacite à propos des Bretons insulaires, ce qui était « servitude » 1. Les frontières de l'empire étaient si loin
* Agricola, xxi.
maintenant que le bruit du flot montant des barbares venait à peine jusqu'à Rome ; à peine assez distinct pour ser\-ir d'aiguillon au plaisir et faire trouver les rhéteurs plus ingénieux, le cirque plus émouvant, les rousses courtisanes plus divines. Les Romains étaient arrivés à cette période des empires penchants où les calamités ne provoquent plus le réveil des énergies, mais rajeunissent seulement la saveur des voluptés.
Pendant ce temps, bien loin vers le nord, les Germains, sans cesse en lutte contre leurs voisins et en guerre les uns contre les autres, sans richesse ni culture, ignorants et sauvages, entretenaient leur force et gardaient leur férocité. Ils détestaient la paix, méprisaient les arts et, pour toute littérature, avaient des chants de guerre et des chansons à boire. Ils ne s'intéressent qu'à la chasse et à la guerre, disait César; dès la plus tendre enfance, ils s'appliquent à s'endurcir physiquement •. Ils étaient peu inventifs ; ils apprenaient plus difficilement que les Celtes; ils étaient violents et passionnés. Le peu qu'on sait de leurs mœurs et de leur caractère fait deviner des âmes ardentes, susceptibles de grands élans joyeux, avec un fond sombre comme l'impénétraJjle forêt, triste comme la mer grise. Pour eux, les bois sont hantés, l'ombre des nuits est peuplée d'esprits redoutables, dans les marais s'enroulent des monstres quasi-divins. « Ils adorent les démons, » écrivent d'eux, avec une sorte d'effroi, les chroniqueurs chrétiens -. Ces barbares sont capables de chants lyriques,
' « Vila omnis in venationibus atque in studiis rei militaris consUtit; ab parvulis labori ac duritiei sUident ». De Bello Gallico, liv. vi.
- « Saxones, sicul ornnes fere Germaniain incolenles nationes, et nalura féroces, et cultui dœmonum dediti. » Eginhard, Vita Karoli, vu.