BARBOUR, GOWER
longtemps le ton lyrique, ont comparé le mariage à la servitude, mais ce sont des ignorants qxd n'y entendent rien ; sans doute le mariage est le pire état dans lequel on puisse vivre ; mais avec la servitude on ne peut pas vivre, on meurt.
Un peu au-dessus du taillis, une autre tête s'élève encore; c'est celle du grand ami de Chaucer, John Gower, A la différence de Chaucer, Gower méprisait et détestait le \Tilgaire; quand il lui donne place dans ses œuvres, la place qu'il lui réserve est peu en^dable. Il est aristocratique et conservateur par tempérament, si bien qu'il appartient autant à l'Angleterre ancienne qu'à la nouvelle nation, et qu'il est le dernier en date des représentants reconnaissables de l'Angleterre ange \ine. A l'exemple de celle-ci, Gower hésite entre plusieurs idiomes; il n'est pas sûr que l'anglais soit le bon; de même que l'ancienne Angleterre, il est trilingue ; il écrit de longs poèmes en latin et en anglais; lorsqu'il s'adresse « à l'université de tout le monde, » il emploie le français : français « de Stratford » sans doute ; il le sait et il le confesse; mais, c'est là justement ce qui montre sa fidélité pour l'ancienne Angleterre à demi française, il s'excuse et persiste :
Et si je n'ai de français la faconde, Pardonnez moi que je de ce forsvoie ; Je suis Anglais; si quiers par telle voie Etre excusé.'
1 Balades and other poems bij John Gower, Londres, Roxburghe Club, 1818, 4", in fine.
A la différence de Chaucer, Gower était riche et de bonne famille ; il fournit une longue carrière ; étant né vers 1325. il mourut eu li08. Il était apparenté à sir Robert GoNver ; il possédait des manoirs dans le comté de Kent et ailleurs. Il était connu du roi et de la famille royale, mais il ne remplit pas de fonctions publiques. Chaucer lui dédia son Troïlus : « 0 moral Gower, j'adresse ce livre à toi et au savant Strode, espérant que par bonté et zèle bienveillant, vous le corrigerez là où besoin est'. » Gower représente Vénus s'approchant de lui et disant : « Salue Chaucer quand tu le rencontreras, Chaucer mon disciple et mon poète , qui, dans la fleur de sa jeunesse»., a composé en mon honneur tant de chansons et de poèmes épanouis, dont le royaume a été rempli-. »
Gower était fort pieux. Quand la vieillesse ^dnt, il se retira avec sa femme au prieuré de Sainte-Marie Overy (aujourd'hui Saint-Sauveur) dans ce faubourg de Southwark dont Chaucer avait fréquenté de préférence l'auberge du « Tabart » ; il y passa ses dernières années dans la dévotion. Il devint aveugle en 1400, et mourut huit ans après. Il léguait à sa femme trois tasses, deux salières, douze cuillères d'argent, tous ses lits et coffres et les
' Troïlus 0 Lenvoye du Chaucer ».
* And grete well Chaucer whan ye mete
As my disciple and my poète, For in the floures of his youth In sondry wise as he well couth Of dittees and of songes glade, The which he for my sake made, The lond fulfilled is over ali, Wherof to him in speciall Above ail other I am most holde.
Confessio Amantis, éd. Pauli, Londres, 1857, 3 vol. 8", t. III, p. 374. Ainsi qu'on l'a dit ])lus haut, il est possible que celte amitié ait souffert une interruption; mais les preuves sont médiocres; la chose est possible, mais non probable.
revenus de deux manoirs; il instituait nombre de legs pieux pour faire brûler des lampes et dire des prières à son intention. Il donnait au couvent deux chasubles de soie, un grand missel, un calice, un martyrologe qu'il avait fait copier lui-même à cette fm, et demandait qu'en échange, on l'enterrât dans la chapelle Saint- Jean-Baptiste à Sainte-Marie Overy, ce qui fut fait. Sa tombe, restaurée et repeinte, a subsisté. Il est représenté couché, les mains jointes, ses épais cheveux ceints d'un bandeau orné de roses. La tête joufflue, à l'air bonasse, repose sur les trois principaux ouvrages du mort; il porte au cou un collier d'S.S. entrelacés, avec le cygne, emblème d'Henri IV d'Angleterre ^
Ce digne homme écrivit énormément, et en particulier, trois grands poèmes : le Spéculum Meditantis, en français; la Vox Clamantis^ en latin, la Confessio Amantis en anglais. Le premier a été longtemps perdu, on en avait seulement l'analyse - ; on se consolait de la perte parce qu'on savait que Gower traitait dans cet ouvrage des
1 Henri, alors comte de Derby, lui avait donné un collier en 1393; le cygne, qui était l'emblème de Thomas duc de Gloucester, assassiné en 1397, oncle d'Henri, fut adopté par celui-ci à partir de celte dernière date.
2 « Primus liber, gallico sermone editus, in decem dividitur partes et , tractans de viciis et virtutibus necnon de variis hujus seculi gradibus, viam qua peccator transgressus ad sui creatoris agnicionem redire dehet, recto Iramite docere conatur. Titulusque libelli istius spéculum meditanlis nuncupatus est ». Cette analyse se trouve dans divers mss. et dans l'édition de la Confessio imprimée par Caxton. Pauli la reproduit, Confessio, introduction, p. xxiii. Le Spéculum Meditantis ressemblait beaucoup par son sujet à ce que les poètes français du moyen âge appelaient une bible, V. par ex. la Bible Guiot de Provins :
Dou siècle puant et orriljle M'estuet commencier une Bible.
(Xni« siècle). Guiot passe en revue tous les ordres de la société, toutes les professions etc., et biàme tout; Gower fait de même; tout leur paraît « puant ». Texte de cette Bible dans Barbazan et Méon, Fabliaux, 1808 l. H, p. 307. ' '
vices et des vertus de son temps et il était facile de deviner ce qu'un si brave homme en pouvait penser (outre qu'il l'avait déjà dit ailleurs). On sera fixé maintenant; Fauteur de la découverte^^a en efi'et la rendre publique. Quelques autres œuvres françaises de Gower nous sont parvenues; ce sont des ballades et des madrigaux, pour des Iris en l'air-, des poésies de cour, des imitations de Pétrarque*^, des vers faciles d'homme bien élevé. Il promet un éternel service à sa « douce dame » ; sa douce dame est n'importe qui ; il écrit pour autrui et on est bien venu à puiser dans son recueil : « Les ballades d'amour jusques ici sont faites spécialement pour ceux qui attendent leurs amours par droit mariage. — Les ballades d'ici jusques à la fin du livre sont universelles à tout le monde, selon les propriétés et les conditions des amants qui sont diversement travaillés en la fortune d'amour ». De loin en loin toutefois quelques belles comparaisons, avec le caméléon, qui passait pour vivre d'air seulement, ou avec l'épervier :
Caméléon, c'est une bête fière Qui vit tant seulement de l'air, sans plus! Ainsi pour dire, en même la manière, De seul espoir que j'ai d'amour conçu Sont mes pensers en vie soutenus'*.
' M. G. C. Macaulay, qui a retrouvé le rns. à Cambridge (,28.000 vers) en préiiare une édition. Romania, 1895, p. 621, note de M. Paul Meyer. - Balades and olher Poems, Roxburghe Club, 1818, 4°. ' Exemple :
Je ris en pleurs et en santé languis... Ars en gelée et en chaleur frémis. (IX.)
C'est le passage de Pétrarque qui a été le plus souvent imité.
■"• Ballade XVI. Dans un vocabulaire du XV* siècle (T. Wrighl, Vocabularics, 183", 4°, p. 220), on lit : « Ilic gamclion, animal varii coloris, et sola
Il s'excuse, comme on a vu, de ses fautes dans ses écrits français; il n'a pas pris la même peine pour ses poèmes latins et il a eu tort. Le principal, la Vox Clamantis ^ lui a été inspiré par la grande révolte de 1381, qui avait mis en péril la couronne et tout l'ordre social, et dont Gower, propriétaire dans le comté de Kent, avait pu apprécier l'horreur.
Pour traiter ce terrible sujet, Gower, qui n'est pas homme à rien inventer, adopte la forme du rêve, comme s'il s'agissait d'un nouveau Roman de la Rose. C'est le printemps; il s'endort. Patience, nous ne tarderons pas à en faire autant ; mais ce sera d'un mauvais sommeil ; au milieu du nasillement de son sermon, Gower crie tout à coup, rugit, s'emporte; Vox Clayjiantis! V auditoire ouvre l'œil, ne sait plus où il est, reconnaît Gower, se rendort.
Gower entasse des invectives énormes et vagues; il croit parler comme l'apôtre de l'apocalypse; il n'est question que d'animaux et de monstres; les gens du peuple ont été changés en bêtes : bœufs, porcs, chiens, renards, mouches, grenouilles; ils sont devenus hideux ou redoutables. Maudissant le plus qu'il peut, Gower chasse devant lui , en faisant siffler ses distiques , le bi-
aere Tivit — a buttyrde, » une sorle de papillon! Voici la comparaison avec l'épervier (orthographe ancienne) :
Com lesperver qe vole par créance
Et de son las ne poet partir en voie.
De mes amours ensi par resemblance
Jeo sui lie si que par nulle voie
Ne puiss aller samour ne me convoie. (XV).
1 Poema quod dicitur Vox Clamantis, éd. Coxe, Londres, Roxburghe Club, 1850, 4». Il écrivit encore en vers latins des Chronica tripartita (où il raconte, et juge avec sévérité, le règne de Richard II. de 1387 à l'avènement d'Henri IV), et quelques autres pièces sur les vices du temps, le tout publié par Tb. Wright, dans sesPoliiical poems, t. I. {Rolls.)
zarre troupeau dé ses monstres, qui « lancent des flammes sulfureuses par la caverne de leur bouche « ' .
La cause de ces désastres, ce sont les ^ices du temps, et Gower longuement, patiemment, complaisamment, en dresse l'interminable catalogue. L'enseignement universitaire lui a appris le mérite des di^•isions bien faites ; il divise et subdi-sise, comme à l'école; d'abord, il y a les vices des gens de religion; ces ^ices sont de plusieurs espèces, ces gens aussi; il redi^-ise et resubdi^'ise. Certains curés « donnent à Vénus la dime qui appartient à Dieu » ; d'autres sont la terreur des lièvres : « lepus visa pericla f agit, » et ne connaissent d'autre carillon que les « vociférations » des chiens'-; d'autres font le commerce. Les chevaliers aiment trop les femmes (( aux cheveux d'or »> ; les paysans sont paresseux; les marchands, rapaces et trompeurs; ils fabriquent « des pierres fausses avec du verre « 3. Le roi même n'échappe pas à la semonce : qu'il soit juste , pieux , clément . choisisse bien ses ministres : qu'il prenne bien
' P. 31. Il se moque de la vulgarité de leurs noms :
Hudde ferit. quos Judde terit, dum Cebbe minatur... Hogjre suam pompani vibrât, dum se putat omn
Majorem Rege nobilitate fore.
Balle propheta docet, quem spiritus ante roalignus
Edocuit... (p. iio;.
Il s'agit du fameux Joha Bail, l'apôtre de la révolte, qui mourut écartelé. V. infra, p. 425.
2 Est sibi crassus equus. restatque scientia macra...
Ad latus et cornu sufflans gerit, unde redundant
Mons, nemus, unde lepus visa pericla fugit... . Clamor in ore canum, dum vociferantur in unum,
Est sibi campana psallitur unde Deo.
Stat sibi missa brevis devotio longaque campis,
Quo sibi cantores députât esse canes (p. 176).
' ConGcit ex vitris gemmas oculo pretiosas (p. 275).
garde aux femmes : « Tu es roi, qu'une seule reine te suffise * » .
Par un point, toutefois, ce poème est mémorable; ces longues tirades de vers plats sont dominées par un sentiment profond, sentiment d'horreur et d" épouvante. On sent que le tranquille Gower s'est trouvé, lui et toute la société dont il faisait partie, tout à coup, en face de quelque chose qui, même pour l'époque, était insolite et effroyable; la terre a tremblé, un abime s'est ouvert; des centaines de victimes, un archevêque de Cantorbéry, ont disparu, et le gouffre demeure béant; la terreur est générale ; on ne sait quel remède attendre. Par bonheur, les deux bords de la crevasse se sont à la fin rapprochés; elle s'est refermée, cachant dans ses profondeurs une mer tumultueuse de laves , dont on entendra les grondements et qui reparaîtront peutêtre un jour. Gower, en attendant , aligne ses distiques.
Chaucer écrivait en anglais, naturellement, par la seule raison, que c'était la langue du pays. Gower, quand il emploie ce langage 2, s'excuse : « Comme peu de gens font des vers en notre anglais, je veux, moi,
1 Rex es, regina satis est, tibi sufficit una (p. 316).
2 Confessio Amantis. Il n'en existe aucune édition satisfaisante, et il est à souhaiter que VEarly English text Society, qui a rendu tant de services, rende celui-ci sans trop tarder. L'édition Pauli, Londres, 1857, 3 vol. 8°, est très fautive; l'édition H. Morley, [Carisbrooke library, Londres, 1889, 8°) est expurgée. Gower composa en anglais quelques poèmes moindres, notamment The praise of Peace (dans les Political Poems, p. p. Wright Rolls). La Confessio est écrite en vers de huit syllabes, avec quatre accents, rimant deux à deux. Ce poème est à rapprocher des recueils français du moyen âge et notamment du Castoiement d'unp'cre à son fils, treizième siècle, série d'histoires en vers contées par le père pour édifier le fils, texte dans Barbazan et Méon, Fabliaux, Paris, 1808, 4 vol. 8», t. II.
faire un livre pour l'amour de notre Angleterre ^ ». Il ne se doute pas à quel point cette excuse, si fréquente cent ans plus tôt, est maintement hors de saison, après le Troilus de Chaucer. Son livre anglais est une ample compilation rédigée à la requête du jeune roi Richard-, dans laquelle Gower veut amuser et instruire à la fois. A son tour et après Boccace, il imagine une donnée qui lui permettra d'enchâsser, dans une seule oemTe, toute une série de récits et de contes; la mode était à ce genre d'écrits. La collection de Gower contient cent douze historiettes, dont deux ou trois sont excellemment contées, et l'une, l'aventure de Florent, est supérieure au récit même qu'en a fait Chaucer -^ Le reste ressemble au Gower de la Vox Clamant is.
De quoi ce philosophe va-t-il nous parler? (( D'une chose qui est le pivot du monde, et cpii la toujours été et le sera toujours, tant qu'un homme vivra, savoir l'amour^. » Pour traiter de ce sujet, et de plusieurs aures, Boccace avait imaginé sa réunion dans la %'illa près de Florence, et Chaucer son pèlerinage. Le moral
1 And for that fewe nien endite
In oure englishe, I ttienke make, A boke for Englondes sake (p. 2).
- Gower rédiga deux versions successives de son poème : la première, vers 1384, la seconde vers 1393. Dans celle dernière, devenu partisan déclaré du futur Henri IV (ce qui était fort audacieux de sa part), il supprima
outes les allusions à Richard. Dans la première version, on lisait, au lieu du vers ci-dessus :
A boke for king Richardes sake.
- T. I, pp. 89 et s. Dans Chaucer, l'histoire est contée par la bourgeoise de Balh.
* Il parlera
Of thinge...
... Wherupon the world mole stonde And hatli done sithen it began And shall while there is any man, .
And that is love. »(Liv. I, début).
Gower, lui, reste comme les deux autres, dans son caractère, et invente une confession. L'amant vient trouver un prêtre de Vénus, respectable vieillard, très savant. Le vieillard s'appelle Genius; il avait déjà figuré, comme confesseur, dans le Roman de la Rose K Benedicite, dit le prêtre ; Dominus^ répond l'amant; et la miniature représente l'amant en robe rose, agenouillé dans un pré aux pieds de Genius, moine tonsuré, en tunique et capuchon 2.
Nous voilà encore parmi les vices et les vertus, les classifications, les divisions et les subdivisions. Genius blâme les vices, y compris ceux de sa déesse, car c'est un prêtre libre-penseur; et il recommande les vertus; les historiettes viennent à titre d'exemples. Il faut veiller sur ses yeux, témoin Actéon; sur ses oreilles, témoin les sirènes. On passe aux sept péchés capitaux qu'on étudiait apparemment dans le séminaire où ce prêtre de Vénus avait fait sa théologie. Puis, nous voici transportés parmi les brouillards et les prodiges du 5ecretum Secretorum. Enfin, l'amant demande grâce; il écrit à Vénus une lettre « avec ses larmes » . Vénus qui est déesse la déchiffre, accourt, se moque de cet amoureux transi, que l'âge et les rides n'ont pas désillusionné.
1 On avait vu dans le Roman :
Comment Nature la déesse
A son prêtre se confesse...
« Genius, dit-elle, beau prêtre,
D'une folie que j'ai faite,
A vous m'en vuel faire confesse »,
et sous prétexte de confession elle explique très au long, les divers sjstèmes du monde.
2 Ms. Egerlon, 1991, fol. 7, au Brilish Muséum. Cette miniature est reproduite dans mon Piers Plowman, a contribution to ihe history of English Mysticism, Londres, 1894, p. 11.
Gower se décide alors à faire « beau retraite ». Dans une dernière vision, il contemple la série des amoureux célèbres, qui se livrent au plaisir de la danse, dans un paradis d'amour où on ne s'attendait guère à les trouver réunis: Tristan et Iseult, Paris et Hélène, Troïlus et Cressida, Samson et Dalila, David et Bethsabée, Salomon, qui a, pour lui seul, une centaine de « Juives et Sarrasines ».
Malgré l'immense différence de leurs mérites, les noms de Chaucer et de Gower furent constamment accouplés; Jacques d'Ecosse, Skelton, Dunbar les nomment toujours ensemble; la Confession fut imprimée par Caxton. Nous retrouverons, sous Elisabeth, Gower au théâtre ; il figrure dans Périclès et récite le prologue de cette pièce, dont la doimée est empruntée à son poème.