CHAPITRE IV
Les livres de Gower étaient faits avec des livres. L'ami de Chaucer nous transporte, en imagination, au paradis d'Éros, ou dans une Patmos de son invention, d'où il prédit la fin du monde; il a beau faire et dire, nous savons toujours parfaitement bien où nous sommes : nous sommes dans sa bibliothèque.
Il en est tout autrement avec un autre poète de cette époque, personnage mystérieux et insaisissable, dont le nom même est incertain, dont les écrits firent grand bruit et que personne ne semble avoir vu, sur le compte duquel on ne possède aucun témoignage contemporain. Comme Gower, des liens solides le rattachent au passé; mais Gower se rattache à l'Angleterre angevine, et >Yilliam Langland, si tel est bien son nom, à la mystérieuse Angleterre des Saxons et des Scandinaves. Ses livres ne sont pas faits avec des livres; ils sont faits avec de la vie réelle, des choses vues, des rêves rêvés, des sentiments éprouvés. Il est la contre-partie de Gower; il complète Chaucer lui-même. Quand on lit les Contes de Cantorhéry , il semble que toute l'Angleterre y soit décrite; quand on ouvre les Visions de Langland,
on s'aperçoit que Chaucer n'avait pas tout dit. Langland est, bien qu'on ne lui assigne guère d'habitude ce rang, sans coDiparaison la plus grande figure après Cbaucer, dans la littérature anglaise au moyen âge*.
Un nombre considérable de manuscrits nous a conservé ses Visions. Ils varient grandement entre eux; Langland parait s'être absorbé dans son œuvre, la remaniant constamment, y ajoutant sans cesse. Nul poème n'a été plus véritablement vécu; c'était pour l'auteur son refuge, sa vraie maison, sa vraie église; il y revenait toujours pour y prier et dire ses peines, pom* y vivre. De là d'extraordinaires incohérences et, en même temps, une foule de renseignements inattendus. L'esprit qui anime Langland est l'esprit du moyen âge, puissant, décousu, illimité. Un classique fait un plan, établit de belles ordonnances, conçoit une œuvre définie et l'achève; le poète du moyen âge, s'il fait un plan, ne le suit pas; il le transforme chemin faisant; il ajoute à son édifice un porche, une aile, une chapelle : une cathédrale au moyen âge n'était jamais finie. Certains auteurs, à vrai dire, subissaient déjà l'influence classique et avaient une notion de la mesure. Ce fut le cas de Chaucer, mais non pas celui de Langland; il y a de
1 On trouvera plus de détails surLangland et ses T'îiioJis. et en particulier la démonstration ''autant qu'il m'a été possible de la faire) des points douteux, dans [Épopée mystique de William Langland, Paris, 1893, 8°. Quelques passages du présent chapitre sont transcrits de cet ouvrage. V. aussi, pour les illustrations, fac-similés et diverses additions, l'édition anglaise du même livre : Piers Plowman, Londres, 1894.
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tout dans son œuvre. En réunissant les traits épars qui s'y trouvent, on pourrait tracer un tableau de la xie anglaise au quatorzième siècle à rapprocher de celui de Chaucer, une histoire politique de la nation, une histoire religieuse , une biographie de l'auteur.
Les allusions aux événements du jour, qui fourmillent dans le poème, permettent de le dater. On en possède trois versions principales i, sans compter plusieurs remaniements intermédiaires ; la première contient douze chants oupassus, la deuxième vingi, la troisième ^àngttrois; leurs dates probables sont 1362-3, 1376-7 et 1398-9 2.
Les retours sur soi-même faits par l'auteur, principalement dans le dernier texte de son poème, alors qu'à l'exemple des \ieillards, il aimait à se raconter luimême, permettent de lui constituer avec assez de vraisemblance une biographie complète, matérielle et morale. Il dut naître en 1331 ou 1332, probablement à Cleobury Mortimer, dans le comté de Shrewsbury, non loin des frontières du pays de Galles. Il était de basse extraction et semble avoir échappé au servage en devenant clerc et recevant la tonsure, grâce à l'aide de protecteurs intéressés par la vivacité de son intelligence. Il fut dès l'enfance familier avec les paysans et les pauvres, il décrit leurs mœurs en homme qui les a pratiquées, et leurs chaumières en homme qui les a fré-
1 M. Skeat a donné deux excellentes éditions de ces trois textes (dits textes A. B et C.) : 1° The Vision of William concerning Piers Plowman, togeiher with Vita de Boivel , Dobet et Dobest, secunduin Wit et Resoun. Londres, Earlij English text Society, Londres, 1867-84, 4 vol. 8»; 2° Tlie Vision of William concerning Piers Plowman, in three parallel texts, togelher with Richard the Redeless, Oxford {Clarendon press ., 1886, 2 vol. 8".
' L'Épopée mystique de William Langland, cb. ii.
quentées. Sa vie oscilla principalement entre deux localités, Malvern et Londres. Même quand il habite Londres, il re\ient en pensée à Malvern, à ses collines et à ses verdures; il s'y voit en imagination; des liens de tendresse . de ces liens qui ne se forment entre Thomme et la terre qu'au temps de l'enfance, le rattachent â ce lieu. Malvern avait un couvent et une école : c'est là probaLl ment qu'il étudia d'abord.
L'église où il venait prier subsiste encore, construite en calcaire rouge, édifice de plusieurs époques, où se mêlent le normand et le gothique perpendiculaire. En arrière du village, se dresse une rangée de collines abruptes, couvertes d'ajoncs, de fougères, de bruyères et de mousses. Le sommet, tout à rextrémité de la chaîne, du côté du pays de Galles, est couronné d'ouvrages romains. De là on aperçoit la vaste plaine où coule la Severn, coupée de ruisseaux, de lignes d'arbres dont les feuillages bleuissent dans le lointain, rayée, au gré des nuages, de lumière et d'ombre. Les prés alternent avec les moissons; la tour carrée de Worcester se dresse sur la gauche, et vers l'ouest ondulent les montagnes qui avaient vu les exploits du roi Arthur. Cette immense étendue devait donner plus tard au poète l'idée de la plaine du monde « a feir feld fui of folk », où il ferait comparaître l'humanité, comme en ime vallée de Josaphat. Il aime se promener « dans cette solitude sauvage » , retenu « par la gaieté des oiseaux ».
Déjà c'est l'imagination qui domine chez lui, sa curiosité d'esprit et sa facilité sont très Aives. Il est vagabond par nature, de corps et d'esprit; il parcourt le domaine des sciences comme il parcourait ses chères
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collines, au hasard, se plongeant dans la théologie, la logique, le droit, l'astronomie, « chose dure », ou seperdant en rêves , lisant les romans de chevalerie , suivant Ymag^Tiat^^ « qui jamais ne se repose ». Il étudie les propriétés des animaux, des pierres et des plantes , un peu d'après nature et un peu d'après les. livres; tantôt il parle comme, plus tard, Euphuès, et sa mythologie animalière fait sourire ; tantôt il décrit en homme des champs qui a vu de ses yeux, comme plus tard Burns, un oiseau bâtir son nid et l'a patiemment regardé faire. Tantôt l'animal est vrai et saute de branche en branche sous le soleil; tantôt c'est une bête étrange qui ne peut vi^Te que dans les acanthes d'un chapiteau de cathédrale.
Il sait le latin et le français, il a quelque teinture des classiques; il voudrait tout savoir : « Comme je voudrais connaître et comprendre, s'écrie-t-d, toutes les sciences sous le soleil et tous les arts subtils ^ ! » Mais en cela, comme en toutes choses, sa volonté est moins forte que ses aspû'ations : cette disproportion fut pour lui la cause de déboires sans nombre. « Tu es de ces gens », lui dit très bien Glergie, « qui brûlent de savoir, mais ont horreur d'apprendre 2 ». Dès l'enfance, un défaut d'équilibre se manifestait en lui; déjà c'est une âme en peine.
Tous ses rêves, à cette époque, n'étaient pas des rêves sombres; les tentatrices venaient à lui, enveloppées de lumière : « Tu es jeune, dit l'une, et fort; tu as la vie devant toi, aime donc! et contemple dans ce mkoir
i Al!e Ihe sciences under sonne • and aile tlie sotyle craftes,
I wolde I knewe and couthe • kyndely in myne herte : (B. XY. «). 2 A. XII. 6.
les joies de la vie aimante! » — « Je ferai de toi un seigneur, dit une autre, et je te donnerai des terres' ». Mais , l'une après l'autre , les lumières s'éteignaient autour de lui. Ses protecteurs moururent, ce fut la fin de ses ambitions, car il n'était pas de ces hommes qui peuvent remplacer, par la force de leur volonté, les appuis extérieurs qui leur manquent; sa volonté était malade; pour lui commença un deuil sans fin. Il n'avait d'autre moyen de subsistance que sa « clergie » ; il vint à Londres et tâcha de vivre « du travail qu'il avait appris à faire ^ ".
La vie religieuse, au moyen âge, n'avait pas ces bornes saillantes que nous lui connaissons; on est aujourd'hui d'église ou on n'en est pas; rien d'aussi tranché autrefois. La vie religieuse s'étendait à travers la société comme un immense fleuve sans digues, aux innombrables affluents, avec des pénétrations souterraines imprégnant même le sol qu'il n'arrosait pas. De là, une quantité de situations difficiles à définir, touchant à la fois au monde et à l'Église, un état de choses dont on ne peut retrouver l'analogue maintenant qu'à Rome même, où la vie religieuse du moyen âge s'est en partie conservée.
De nombreuses fonctions semi-religieuses, rapportant une faible rémunération, étaient accessibles aux clercs, qui n'étaient pas obligés pour cela de renoncer au
1 Concupiscentia carnis • coUed me aboute the nekke.
And seyde, * Thow art yonge and yepe • and hast yeres ynow Forto lyve longe • and lad>es to lovye. And in ihis myroure thow myghte se • myrthes fui manye, That leden the wif to lykynge • al thi lyf-tyme ».
The secounde seide the same • • I shal suwe thi wille; Til thow be a lorde and hâve londe •. (B. XI. 16).