‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 174 sur 239 · C. VI · texte numérisé non relu

C. VI

LANGLAND A LONDRES. 389

monde. La grande préoccupation à la mort étant d'assurer le salut de l'âme, tout homme de quelque fortune continuait, ou parfois commençait, ses bonnes œuvres à ce moment-là. Il se faisait gagner le paradis par procuration. Il envoyait, par testament et moyennant juste loyer, quelques soudards batailler contre l'infidèle ; surtout il fondait ce qu'on appelait des chanteries. Il laissait une somme pour que, à temps ou à jamais, soit des messes, soit l'office des morts, soit les deux, fussent chantés pour le repos de son âme.

Ces chanteries étaient innombrables ; chaque arcade dans les bas-côtés des cathédrales en renfermait une, où l'on venait psalmodier le service des morts; d'autres fois, elles étaient instituées dans des édifices à part. Un prêtre célébrait l'office divin; des clercs remplissaient les fonctions de chantres, simples tonsurés la plupart du temps et qui n'étaient pas nécessairement dans les ordres. C'était pour eux tous une carrière, presque un métier, donnant lieu à des questions de sp.laire et à des sortes de grèves. Ces offices étaient communément désignés par un des mots de la liturgie qui y était chantée ; on les appelait, en Angleterre, des Placebo et des Dirige. Le mot « dirge » a passé dans la langue anglaise, où il désigne, encore aujourd'hui, un service funèbre, une élégie.

Chanter ainsi pour de l'argent, psalmodier au profit des payeurs, de jour en jour et d'année en année, les mêmes paroles; transformer, par le long usage, en travail mécanique, cette chose divine, la prière, ne pouvait être l'idéal de vie d'une âme fière et généreuse que remplissaient de vastes pensées. Langland dut courber la sienne à cette besogne ; Placebo et Dirige devinrent « les instruments de son travail , son gagne-pain » . Comme tant

d'autres dont la volonté est malade, il blâmait l'abus et en profitait.

Les fées du berceau avaient parlé de richesse, et il était pau\Te ; elles avaient parlé d'amour, et un mariage médiocre avait fermé la porte à l'amour en même temps qu'il empêchait toute promotion aux fonctions ecclésiastiques supérieures. Langland vit misérablement avec sa femme Catherine et sa fille Mcolette, dans une maison de Cornhill. rue qui subsiste, non loin de Saint-Paul. la cathédrale aux chanteries innombrables, et de cette tour d'Aldgate, vers laquelle se dirigeait chaque soir un autre poète, Chaucer, lui aussi solitaire et rêvant.

Langland se représente à ce moment de sa "vie, grand corps maigre, vêtu de vêtements sombres aux larges plis, triste d'un deuil sans fin. pleurant les protecteurs de son enfance et ses illusions perdues, n'apercevant plus en cette vie que des horizons sombres. Il ne commence pas de nouvelles amitiés, il ne se lie avec personne ; il suit les rues populeuses de la Cité ; il coudoie des seigneurs, des gens de loi, des dames élégantes; il ne salue personne; fourrures et pendants d'argent, riches habits et colliers d'or le frôlent et il ne les connaît pas. On doit saluer les coUiers d'or, il ne les salue pas; il ne leur dit pas : « Dieu vous garde 1 » iMais il a l'air si absent, si étrange, qu'au lieu de le quereller, on hausse les épaules, en disant : c'est un fou M " Fou », ce mot revient à chaque instant, l'idée se présente incessamment à son esprit, comme une obsession, sous toutes ses formes : maniaque, idiot, dément, fou! Il ne voit plus autour de lui que des fantômes sombres : Age, Pénurie, .Maladie.

' C. début du passus VI; B. début du passus XV.

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