‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 175 sur 239 · DOUTES ET TRISTESSES · texte numérisé non relu

DOUTES ET TRISTESSES

A ces maux matériels, s'ajoutent les peines d'esprit. Dans les ténèbres de ce monde, une lumière brille, du moins au loin, par delà le sépulcre. Mais, par moments, cette lumière aussi vacille; des nuages passent et on dirait qu'elle s'éteint. Les doutes envahissent l'àme du rêveur; Théologie, qui devrait les éclaircir, les aggrave au contraire : (( Plus je réfléchis à ses enseignements et plus ils me semblent obscurs; plus je m'acharne à les interpréter et plus les ténèbres grandissent ^ » . Comment concilier ses enseignements avec l'idée que nous avons de la Justice? Et certaines pensées reviennent constamment à l'esprit du poète et ébranlent l'échafaudage de sa foi ; il les chasse , elles reparaissent , il en est comme ensorcelé , il ne peut exorciser ces démons. Quelle âme plus belle que celle d'Aristote? quel homme plus sage que Salomon? Et pourtant ils sont damnés! Et « le jour du vendredi saint, que vois-je? Un félon fut sauvé, qui avait vécu toute sa vie dans les mensonges et dans le voll . . . Il a été sauvé sur-le-champ, sans attendre comme saint Jean-Baptiste, ou Adam, ou Isaïe, ou aucun des prophètes qui habitèrent tant de longues années avec Lucifer. Un larron fut admis à rançon plutôt qu'eux tous! et monta, sans l'épreuve du Purgatoire, droit au bonheur éternel- »! Il voudrait avoir moins réfléchi, moins appris, « avoir lu moins de livres », pour garder la « foi simple et grave des laboureurs et des bergers » , heureuses gens qui peuvent, « avec un Pater noster, faire leur trouée jusqu'au Palais des cieux ^ » !

3 B. X. 414 et s. :

... None sonner saved • ne sadder of bileve,

Than plowmen and pastoures • and pore comune laborcres

392 WILLIAM LANGLAND ET SES VISIOxNS.

Au milieu de ces anxiétés et de ces déboires, Langland eut un seul refuge : son livre. Son poème lui tenait lieu de ce que la vie lui avait refusé. Pourquoi faire des vers, pourquoi écrire, lui disait Ymag ■ynat\'f ; à quoi bon « un livre de plus* »? Mais sans ce livre il ne pouvait pas vivre ; il était comme ces pères qui meurent de la mort de leur enfant. Quand il l'eut fini et bien qu'il crût qu'il n'y toucherait plus jamais, car il y annonçait sa propre mort, il le recommença une fois, deux fois; il y travailla toute sa vie.

Comment se termina cette vie? on ne sait. Quelques indications donnent lieu de penser que le visionnaire abandonna ce Londres où il avait mené sa vie souffrante, pour retourner vers les collines de l'ouest'-. C'est là qu'on aimerait se le représenter, apaisé, guéri, résigné, regardant descendre vers le couchant ce soleil qu'il avait vu monter, bien des années plus tôt, « dans la saison d'été. »

Dans cette saison d'été, un matin, au bruit musical des eaux, le poète, arrêté sur le haut des collines de

Souteres and shepherdes • suche lewed jottes

Percen wilh a pater-noster • the paleys of hevene.

And passen purgatorie penaunceles • at her hennes-partynge,

In-to the hlisse of paradys • for her pure byleve,

That inparfîtly hère* knewe and eke lyved.

Épopée mystique, extraits in fine, p. 259. 1 And thow medlest with makynges • and myghtost go sey thi sauter. And bidde for hem that giveth the bred • for there ar bokes ynowe To telle men what Dowel is... (B. XII. 16).

- Cest à ce moment qu'il aurait composé le fragment, en vers alliléralifs, intitulé par M. Ske.it : Richard the ficdeless, et attribué par le même, avec grande vraisemblance, à notre auteur.

Malvern. s'endort, et la première de ses disions commence. Il contemple « la splendeur du monde et ses douleurs », et, dans une immense plaine, « champ plein de monde », il voit s'agiter l'humanité. Elle est représentée là par des spécimens de toute sorte, chevaliers, moines, curés, ouvriers chantant des chansons françaises, cuisiniers criant : « Pâtés chauds! », pardonneurs, pèlerins, prêcheurs, mendiants, tapageurs qui ne veulent pas travailler, histrions vendeurs de gaité; ce sont, ou peu s'en faut, tous les personnages réunis par Chaucer à l'auberge du Tabart, la veille de son pèlerinage de Cantorbéry. Cette foule aussi a un pèlerinage à faire ; ce ne sera pas sur la grand'route ensoleillée qui mène de Southwark à la châsse de saint Thomas. Non; se mouvant principalement à travers des pays abstraits, suivant des routes mystiques, elle accomplira, trois cents ans avant le Chrétien de Bunyan, son pilgrim's progress à la recherche de Bien suprême et de Vérité.

Une dame parait, qui exphque le paysage et la vision; c'est Sainte-ÉgHse. Cette tour là-bas est la tour de Vérité , ce château est le château de Souci qui contient Tort (Wronge). Sainte-Église indique comment l'humanité devrait vivre , et enseigne aux rois et aux chevaliers leurs devoirs ^ds-à-\^s de Vérité.

Voici venir Lady Meed, personnage considérable, avec qui on se perd, sans qui on ne peut rien, qui joue un rôle immense dans le monde. Le monosyllabe qui lui sert de nom a un sens vague et étendu; il désigne à la fois récompense et corruption. Le désintéressement, vertu des âmes fières, étant rare parmi les hommes, rien presque ne se fait sans récompense, et quel homme travaillant uniquement en \-ue des récompenses est tout à

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fait à ral)ri de la corruption? Lady Meed est donc là, belle, tentante, embarrassante ; on ne peut s'en passer et on ne sait qu'en faire. Elle va épouser Trompeur; les amis et les témoins sont réunis, on dresse le contrat; les époux auront le comté d'Emie et autres territoires rappelant, dans ses pires régions, notre célèbre carte du Tendre, Au dernier moment, opposition est faite au mariage, et toute la noce part pour Westminster où se plaidera l'affaire; amis, parents, curieux, à pied, à cheval, en voiture; singulière procession I

Le Roi, averti de la venue du cortège, déclare publicpiement qu'il fera justice des coquins, et aussitôt le cortège se fond ; les trois quarts des amis disparaissent et s'enfuient au pas de course à travers les ruelles de Londres. Le poète s'empresse de loger les plus vicieux chez les gens qu'il déteste : frères, pardonneurs, etc., et les y fait recevoir à bras ouverts. Gyle (ruse) est accueilli par les marchands qui l'habillent en apprenti et font ser^4r leurs clients par lui. Lyer (menteur) a d'abord grand'peine à trouver abri ; il se cache dans les trous obscurs des ruelles, aucune porte ne s'ou^tc, ses félonies sont trop notoires. Enfin les pardonneurs (marchands d'indulgences) « en ont pitié ; ils le lavent, l'essuient et l'habillent, et l'envoient, avec des bulles ornées de sceaux, vendre des pardons pour de l'argent, à l'église, les dimanches ». Les médecins lui écrivent que, s'il voulait bien venir les aider à inspecter certains liquides, il serait très bien reçu; les marchands d'épices ont avec lui ime entre\Tie ; les ménestrels et les messagers le gardent chez eux « six mois et onze jours ». Les frères l'habillent en frère, et c'est avec eux qu'il noue les liens d'amitié les plus étroits.

Lady Meed comparait au tribunal du Roi; elle est belle, elle a l'air doux, elle produit grand effet; c'est Phr^Tié devant ses juges, avec le vêtement en plus; les juges sont tout attendris; ils la reconfortent, et ainsi font les clercs, les frères et tous ceux qui l'approchent. Elle est si jolie! Elle se fait toute à tous et n'intimide personne; un frère lui offre l'avantage d'une absolution qu'il lui accordera « lui-même » ; mais il faudra (ju'elle fasse du bien à la confrérie : « Nous avons une verrière en train , qui nous coûtera gros ; si tu voulais payer le Adtrail du pignon, ton nom y serait gravé et ton âme irait au ciel » . Meed veut bien. Le Roi parait et l'interroge ; il décide de la marier, non à Trompeur, mais au chevalier Conscience. Meed veut bien; elle veut toujours bien.

Le chevaher vient, refuse et fait le procès de Meed qui corrompt tous les ordres du royaume et a causé la mort de « votre père » (le roi Edouard II). Elle ne ferait pas une épouse aimable ; elle est publique comme la grand' route » [as comune as the cart-ioey). BUle est « de connivence avec le pape dans les collations de bénéfices » ; elle fait avoir « des évêchés à des imbéciles... »

Meed pleure, et c'est déjà une bonne réponse; puis, ayant recouvré la parole, elle se défend très habilement : le monde tomberait dans la torpeur sans Meed; les chevaliers ne se soucieraient plus des rois ; les prêtres ne diraient plus la messe, les ménestrels ne chanteraient plus de chansons, les marchands ne feraient plus le commerce; et les mendiants même ne mendieraient plus.

Le chevalier réplique vertement : il y a deux sortes

de Meed. Nous le savions; il y a récompense et il y a corruption, mais on les confond toujours. Ah! si Raison régnait en ce monde, au lieu de Meed, l'âge d'or reviendrait! Plus de guerres; plus de ces tribunaux d'ordres divers, dans lesquels s'embrouille la justice. Meed là-dessus devient « rageuse comme le vent ».

« Assez, dit le roi; embrasse-la. Conscience, je te l'ordonne. — Jamais de la \ie, répond Conscience, par le Christ ! » et la querelle continue ; on va chercher Raison, qui en décidera. Raison fait seller ses chevaux, qui ont des noms interminables, tels que Souffre-jusqu'à-ce-que-mon-heure-arrive. Longtemps avant l'époque des Puritains, notre visionnaire emploie des noms qui équivalent à des phrases ; il met en scène une petite lîlle qui s'appelle : Comporte-toi-bien-ou-ta-maman-tedonnera-le-fouet ' , nom peu pratique dans la vie ordinaire ; un autre personnage a un nom de six lignes.

Raison arrive à la Cour; il n'est plus question de la dispute de Meed et de Conscience; mais une autre cfuerelle a surgi : <( Alors arrive Paix en Parlement » , elle présente une pétition contre Tort et énumère les torts de Tort. Il a mis à mal Rose et Marguerite ; il entretient une troupe de bandits qui l'aide dans ses méfaits; il attaque les fermes et emporte les récoltes; nul n'ose bouger ni se plaindre, tant il est puissant. Ce ne sont pas là de vaines imaginations ; les rôles du Parlement de cette époque contiennent en foule des pétitions pareilles, où le véritable nom de Tort nous est donné et où le roi s'efforce de répondre, comme dans le poème, d'après les conseils de Raison.

' rille de Piers Plovvman, C. IX. 81.

Raison fait un discours à la nation tout entière, assemblée dans cette plaine qu'on découvre des collines de Malvern et où nous étions au début du poème.

Puis, un changement à vue. Ils sont fréquents, inattendus, rapides. « Alors. . . » dit le poète, sans s'expliquer davantage, et la plaine disparait; un nouveau personnage, Repentir, écoute maintenant la confession des Péchés Capitaux. C'est un des passages les plus vivants du poème; avec leurs noms abstraits, ces Péchés sont des réalités tangibles; l'auteur décrit leur tournure et leur costume ; les uns sont ossus et les autres ventrus ; singuhères abstractions qui ont des verrues sur le nez. Nous étions tout à l'heure en Parlement avec les victimes des méchants et des forts ; nous entendons maintenant la confession générale de l'Angleterre du temps des Plantagenets^.

Pour que la conversion soit durable, il faut rejoindre Vérité. Pierre le Laboureur parait, personnage mystique, emblème variable, qui est ici et sans plus, l'homme « de bonne volonté », et qui est ailleurs Christ luimême. Il enseignera le chemin; on franchira des poternes, on rencontrera des châteaux, on passera par les Dix Commandements. Surtout il enseignera à chacun son devoir présent, ses obligations actives et définies; il protestera contre les \des inutiles et inoccupées, contre ce qu'on a appelé, depuis, les dilettantes, pour qui la vie est un spectacle et qui limitent leur rôle à se distraire et à juger autrui. Tous les vivants ont des de-

1 C. VII. Voir nolamment la confession de Glouton, avec la description d'une taverne anglaise, d'un réalisme extraordinaire, C. VII. 350, et Épopée mystique, p. 171.

voirs pratiques, « même vous, dames charmantes, aux doigts effilés »,

And ye, lovely ladyes • with youre longe fyngres.

Tous doivent défendi^e, ou labourer, ou ensemencer le champ de la xie. On commence le labourage, mais bientôt il apparaît que plusieurs font semblant de travailler; ils sont bavards et paresseux, ils chantent des chansons. Pierre parvient à les réduire avec le secours de Faim. Grâce à Faim et à Vérité, on entrevoit des possibilités de réforme, un âge d'or éventuel, une lie d'Angleterre qui sera conmie l'ile d'Utopie imaginée plus tard par un autre Anglais.

La ^^sion s'envole et s'éteint; d'autres visions et un autre pèlerinage commencent ; ils occupent tout le reste du poème, c'est-à-dire les chants xi à xxiii (texte G.). Le poète s'occupe de rejoindre en leurs demeures, Dowel, Dobet et Dobest, autrement dit : Bonne- Vie, Meilleure-Vie, Vie-Parfaite. Toute cette partie du livre est remplie de sermons, la plupart du temps énergiques, éloquents, fougueux, pleins de traits laissant dans le cœur ou la mémoire une marque ineffaçable : sermon de V\lt, traitant notamment du mariage; sermon de Study, sur la Bible et sur les arts et les lettres; sermon de Clergie, d'Ymag^Tiatyf; dialogues de Hawk^Ti [vie active) et de Patience; sermons de Foi, Espérance et Gharité. Plusieurs visions coupent ces discours : vision de l'arrivée du Ghrist à Jérusalem et de la passion ; \Tsion de l'enfer attaqué par Jésus et défendu par Satan et Lucifer à coups de canon, des canons de bronze « brasene gonnes », invention alors récente et qui paraissait spécialement infernale. Le Satan de

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Mil ton, qui avait eu cependant trois cents ans pour améliorer sa tactique, ne trouvera pas mieux; ses batteries sont rangées en bon ordre ; un de ses fidèles est debout derrière chaque pièce, mèche allumée; à la première décharge, <f anges et archanges roulent les uns sur les autres », dans des postures <( ridicules » :

Bythousands, Angel on Archangel rolled.

Les diables, mis en gaité par ce spectacle, rient bruyamment, et il nous est difficile de prendre cette tuerie d'anges au tragique'.

Dans nos Visions, le Christ, vainqueur de l'enfer, en tire les âmes qui attendaient sa venue, et le poète s'éveille au son des cloches, le matin de Pâques.

Le poème se termine parmi des apparitions lugubres : c'est l'Antéchrist, la Vieillesse, la Mort. Les années se sont écoulées, la mort approche ; il ne reste plus qu'un peu de temps à vivre; comment l'employer « le mieux possible [Dobet)'1 Conseille-moi, Nature! » s'écrie le poète. — « Aime ! » répond Nature :

Lerne to love quod Kynde • and levé of aile othre.

Chaucer, avec son génie et ses mérites de toute sorte, sa gaité et sa bonne grâce, sa faculté d'observation et ses curiosités, a tracé une immortelle peinture de l'Angleterre au moyen âge. Sur certains points, cependant,

1 Paradise losl, chant VI, vers 601 ; invention des canons, vers 470

le tableau est incomplet et il faut emprunter à Langland des traits pour l'achever.

Toutes les classes de la société ont leur place dans Chaucer; mais, grâce à l'horreur du poète pour la vaine abstraction, les types représentant chaque classe sont si nettement caractérisés, sont si bien eux et personne autre , qu'en les voyant, on pense à eux et à personne autre; on est si absorbé par la contemplation de l'individu, qu'on ne songe plus à la classe, à l'ensemble, à la nation.

Les passions actives et non abstraites des foules ; les laves souterraines qui bouillonnent sous une mince couche de bon ordre et d'administration régulière ; toutes les possibilités de volcans que représente ce feu intérieur, sont constamment présentes, au contraire, à la pensée du visionnaire. Des grondements se font entendre et annoncent les tremblements de terre. L'Angleterre fougueuse et passionnée, qui produisit la grande révolte de 1381 et l'hérésie Wyclifite, qui produira les cavaliers et les puritains, est en essence dans le livre de Langland; on la devine, on la pressent. Le livre de Chaucer n'est pas en contradiction avec cette Angleterre, sans doute, mais il la masque et la laisse oublier. Dans leurs colères, les individus de Chaucer échangeront des coups de poings sur la grand'route ; dans leurs colères, les foules de Langland saccageront le palais de Savoie et prendront la Tour de Londres.

Langland nous fournit ainsi ce qu'on ne trouve chez aucun de ses contemporains : des foules, des groupes, des classes, vivants et individualisés : classe marchande, monde religieux, Communes d'Angleterre. Il est le seul auteur qui donne une idée suffisante et contemporaine

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