CROYANCES ET CARACTERE DES GERMAINS
mais non de récits charmants; capables de joie mais non de gaité ; natures puissantes mais incomplètes, à qui il faudra, pour pouvoir arriver à un perfectionnement rapide, le mélange du sang et le mélange des idées. Ils allaient trouver , dans l'ile de Bretagne , cette double greffe, et un admirable développement littéraire devait en être le résultat. Us partent donc pour accomplir leur œuvre et suivre leur destinée, ayant sans doute beaucoup à apprendre , mais ayant eux-mêmes quelque chose à enseigner aux peuples qui s'amollissaient, le sens d'un mot inconnu avant eux, le mot « guerre ». Après le temps des invasions, on ne devait plus être en Europe « belliqueux » qu'en poésie : minuscule phénomène, symbole de terribles transformations.
Les envahisseurs portaient des noms divers. Les limites de leurs tribus, comme population et comme territoire, étaient vagues et ne ressemblaient en rien à celles des royaumes peints sur nos cartes. Leurs groupes s'agrégeaient et se désagrégeaient sans cesse. Les plus puissants d'entre eux absorbent et font oublier leurs voisins pendant un temps, et leurs noms reviennent souvent dans les histoires; d'autres tribus grandissent; d'autres noms paraissent, d'autres s'effacent; plusieurs toutefois ont survécu : Angles, Francs, Saxons, Burgondes, Lombards, Suèves, Alamans, qui sont devenus les noms de grandes provinces ou de grandes nations. Les principaux de ces groupes étaient donc plutôt une agglomération de tribus que des peuples proprement dits; ainsi, sous le nom de Francs, étaient compris, au troisième siècle, les Sicambres, les Cattes, les Chamaves, etc., et les Suèves englobaient, au temps de Tacite, les Lombards, les Semnones, les Angles et d'autres encore.
Mais tous avaient pour lien commun une même origine; leurs goûts, leurs passions, leurs mœurs, leurs armes étaient semblables*.
Une fois cette masse humaine, entrée en mouvement, rien ne put la contenir, ni la tactique des légions, ni les défaites subies, ni les fleuves, ni les montagnes, ni les dangers de l'océan inconnu. Les Francs, avant de s'établir dans la Gaule, la traversent, une fois, tout entière, passent les Pyrénées, ravagent l'Espagne et vont se perdre en Mauritanie. Transportés une autre fois' en grand nombre sur les bords du Pont-Euxin. et chargés imjîrudemment par les Romains de défendre la frontière, ils s'embarquent, pillent les villes d'Asie et du nord de l'Afrique et reviennent à l'embouchure du Rhin. Leurs expéditions s'entrecroisent; on les trouve partout à la fois; on rencontre des Francs à Londres et des Saxons à Angers. En 406, les Gaules sont inondées de barbares. Vandales, Saxons, Rurgondes, Alamans; les incendies s'allument sur tous les points du territoire; le bruit d'un empire qui croule vient jusqu'à saint Jérôme, réfugié à Rethléem, et le solitaire déplore dans une page éloquente le désastre de la chrétienté : « Qui l'eût pu jamais croire? qu'un jour viendrait , où Rome verrait la guerre à ses portes et combattrait, non pour la gloire, mais pour son salut? que dis-je même, com-
1 Les armes des Francs et les armes des Anglo-Saxons conservées, les unes au mnsée de Saint-Germain, les autres au British Muséum, sont pareilles, et fort différentes de celles des Celtes. Les boucliers, partie de l'armement dont, chez tous les peuples, lornementation est généralement fort soignée, sont également frustes chez les Francs et chez les Angles; ïumOo ou bosse du milieu est, chez les deux peuples, en fer. avec la forme d'un grossier couvercle, ce qui les a souvent fait cataloguer comme casques ou comme couvre-chefs militaires.
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battre? paierait de ses trésors la rançon de sa vie'. » Les trésors ne suffirent pas ; la ville fut prise et reprise. Alaric pille la capitale en 410 et Genséric en i55. Pendant plusieurs siècles, tous les individus qui émergent au-dessus du flot humain et savent commander à la tempête, sont des barbares ou des paysans couronnés. Aux cinquième et sixième siècles, un Franc règne à Paris, c'est Clovis; un Ostrogoth à Ravenne, Théodoric; un paysan à Byzance, Justinien; le vainqueur d'Attila, Aetius, est un barbare ; Stilicon est vn Vandale au service de l'Empire. Un royaume franc s'est formé au cœur des Gaules ; un royaume visigoth a pour capitale Toulouse; Genséric et ses Vandales sont établis à Carthage; les Lombards, au sixième siècle, passent les monts, s'installent dans l'ancienne Gaule cisalpine, et chassent les habitants vers les lagunes où s'élèvera Venise. L'Ile de Bretagne a cessé, de même, d'être romaine, et des royaumes germaniques y^ ont été fondés.
Montés sur leurs navâres de vingt à %dngt-cinq mètres de long et trois à quatre de large, dont on peut voir un spécimen au musée de Kiel *, les riverains de
' « Innurnerabiles et ferocissiinae nationes universas Gallias occupaiunt...Quis hoc crederet?... Romani in gremio suo non pro gloria, seJ pro sainte pugnare? Imo ne pugnare quidera, sed auro et cuncla supellectile vitam redimeie. » Epistola CXXIII ad Ageruchiani, dans la Patrologie de Migne, t. XXII. col. 1C57-8.
2 Ce navire a été retiré, en 1863, dune tourbière du Schleswig; c'est-àdire précisément du pays des Angles; d'après les monnaies découvertes en même temps, il serait du troisième siècle. Il a 22"", 67 de long, 3",33 de large et 1.19 de haut. On a aussi retrouvé des spécimens de navires Scandinaves. Quand un chef mourait, on enterrait avec lui son navire, comme on eût enterré avec lui, dans d'autres pays, son char ou son cheval. Une description d'un enterrement Scandinave (le chef placé sur son bateau avec ses armes et brûlé avec une femme et des animaux tués pour la circonstance)
la Baltique et de la mer du Nord avaient organisé d'abord, contre la grande île, des expéditions pour le pillage; ils venaient périodiquement ravager les côtes, et les habitants avaient appelé cette région à cause d'eux, Littus Saxonicum. A chaque voyage, les pirates trouvaient la résistance moins forte et le pays plus désorganisé. Dans le cours du cinquième siècle, ils virent qu'il n'était plus besoin de retourner annuellement à leurs marais et qu'ils pouvaient demeurer sans crainte, en toute saison, à portée du butin. Ils se fixèrent d'abord dans les îles, puis sur les côtes, et peu à peu dans l'intérieur. Il y avait parmi eux des Goths ou Jutes du Danemark (Jutland), des Frisons, des Francs, des Angles du Sclileswig, des Saxons du vaste pays compris entre l'Elbe et le Rhin.
Ces deux derniers peuples surtout vinrent en grand nombre, occupèrent de vastes espaces, fondèrent des royaumes durables. Les Angles, dont le nom devait rester atout le peuple, occupèrent le Northumberland, une partie du centre et la côte nord-est, depuis l'É-
nous est parvenue dans le récit de l'Arabe Alimed Ibn Fozlan, envoyé en ambassade au dixième siècle par le calife Al Moktader auprès d'un roi Scandinave établi sur le Volga {Journal asiatique, 1825, t. VI, pp. 16 et s.). Dans d'autres cas il y avait enterrement sans incinération et c'est ainsi que des navires de pirates du Nord ont pu être retrouvés. Deux de ces précieuses reliques sont conservées au musée de Christiania. L'un de ces bateaux, découvert en 1880, construit en planches de chêne réunies j)ar des clous de fer, avait gardé plusieurs de ses rames; elles avaient six mètres de long et devaient être au nombre de seize de chaque côté, soit trente-deux rames. Cette dimension était, ce semble, la dimension normale, car la Chronique anrjlo-saxonne dit que Alfred fit construire des navires deux fois plus grands que les navires ordinaires et leur donna a soixante rames ou plus » {sub anno 897). Un bateau construit exactement sur le modèle des barques Scandinaves, est allé de Bergen à New- York au moment de l'exposition de Chicago, 1893. Il a tenu très bien la incr, même par gros temps.