‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 180 sur 239 · MERITES LITTERAIRES · texte numérisé non relu

MERITES LITTERAIRES

« — Le saurais-je en vérité?

(( — Je suis, dit-il alors, ta Pensée. Depuis des années je t'accompagne. N'as-tu jamais avant observé ma présence ^? »

Pensée fait de Langland ce qu'elle veut, eUe règne. Aussi , rien de voulu , de préparé , de combiné dans son poème; il obtient des effets artistiques, mais sans en rechercher aucun; jamais il ne choisit ou coordonne. Il passe d'un sujet à l'autre brusquement, sans meilleure transition qu'un « et alors » ou un « sur ce ». Et alors, la scène change, nous sommes transportés à cent lieues, parmi des personnages tout différents, et souvent il ne sera plus question des premiers. Bien plus, les premiers parfois reparaissent, mais ils ne sont plus les mêmes. Piers Plowman personnifie tantôt l'honnêteté populaire, tantôt le pape, tantôt le Christ; Dowel, Dobet et Dobest ont deux ou trois significations différentes. Il n'y a pas plus de transitions dans l'œuvre de Langland qu'on n'en trouve à l'opéra; un coup de sifflet du machiniste , un « et alors » du poète : le palais des cieux s'évanouit et nous sommes dans une taverne fumeuse de Cornhill, à Londres.

Les nuages passent dans le ciel et parfois s'abaissent sur la terre; leur densité varie, ils prennent toutes les formes; ce sont par moments de molles buées incer-

1 And thus I went wide-where • walkynge niyne one, By a wide wildernesse • and bi a ■wode-syde... And under a lynde uppon a launde • lened I a stounde... A moche man as me thoughte • and lyke to my-selve Com and called me • by my kynde name. • What artow », quod I tho • « thatthow my name knowest? • « That thowwost wel, » quod lie- « and no wygLte bettere. » a Wot I ■nhat thow art?»- « Thought », seyde he Ihanne, « I hâve suwed the this sevene yere* sey ihou menorather? »

B. VIII. 62. — Musset, Xuit de Décembre.

taines, arrêtées au pli des montagnes et qui monteront vers le ciel imprégnées du parfum des tilleuls en fleurs ; aUleurs ce sont des nuages de tempête, chargés d'orages menaçants, et qui roulent avec le tonnerre. La nuit vient et tout à coup les ténèbres sont déchirées par une lumière si ardente que la plaine, pendant une seconde , a repris les couleurs de midi, et l'obscurité est retombée plus épaisse. Le poète se meut parmi les réalités et les abstractions, et parfois les premières s'évanouissent en brouillards et les secondes, au contraire, se condensent en des êtres de chair, tangibles et lourds. On songe aux coUines de Malvern dont les buées sont si fines qu'on ne peut pas dire : ici elles finissent et là elles commencent.

Dans le monde des idées morales, comme parmi les réalités delà \'ie matérielle, Langland excelle à résumer subitement, en un seul éclair mémorable, toute la doctrine qu'enfermaient dans leurs sermons nuageux ses prêcheurs abstraits. Il atteint alors les plus hauts degrés de l'éloquence , sans avoir recherché le moindre effet artistique. C'eût été chez tout autre un résultat voulu. Ici l'effet est aussi impré^Ti pour l'auteur que pour le spectateur. Il a si peu de prétention à ces réussites d'art que jamais il ne nous laisse sur les grandes impressions qu'il produit par leur moyen; il les utilise; avec son éclair, il aUume des veilleuses.

Le trait dominant de son caractère, sa sincérité passionnée, contribua puissamment à rendre durable l'influence de son poème. A chaque vers, se manifeste la grande haine invétérée de Langland pour tout ce qui est apparence vaine et imposture , pour tous les contraires de conscience, désintéressement, sincérité. C'est

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