CHAPITRE V
Depuis longtemps et jusqu'à nos jours, le titre de « père de la prose anglaise » a été porté par sir John Mande ville, de Saint- Alban, chevalier, qui « en nom de Dieu glorieux », avait quitté son pays l'an de grâce 1322, « le jour de Saint-Michel », et était revenu en Europe, après une absence de trente-quatre ans , deux fois plus que Robinson n'en demeura dans son île déserte.
Ce temps est passé. Le brave chevalier de Saint- Alban qui avait tant vu et tant conté, a diminué aux regards , a perdu sa solidité et ses contours, et s'est effacé comme une fumée dans le ciel. Sa cuirasse, ses exploits, ses voyages, son livre, son nom : fumée que tout cela. On lui a d'abord retiré la qualité de conteur véridique, puis, sur les trois versions de son livre, française , anglaise et latine, on lui en a retiré deux, ne lui laissant que la première. On vient enfin de lui retirer l'existence, ne lui laissant plus rien du tout. Sir John Mandeville, chevalier, de Saint-Alban, qui passa la mer en 1322, est un mythe et n'a jamais existé. Il est allé rejoindre au royaume des ombres et pays de nulle part son contemporain
le fameux <( Ami de Dieu de l'Oberland » qui lui aussi a cessé, depuis quelque temps, d'avoir existé.
Une chose toutefois demeure et ne saurait être effacée : c'est le hxre de voyages qui porte le nom de Mandeville, dont la traduction est un des meilleurs et plus anciens spécimens de prose anglaise coulante et simple.
Le phénomène usuel, déjà signalé à propos des Anglo- Saxons , se reproduit chez le nouveau peuple d'Angleterre. La poésie, pendant longtemps, parait seule digne de mémoire ; les premiers monuments littéraires de la nouvelle langue, pour qui la dépense du parchemin ait été faite, sont tous ou peu s'en faut des poésies; on écrit en vers même dans des genres pour lesquels la prose semble éminemment faite, tels que l'histoire. Robert de Gloucester écrit ses chroniques en vers anglais, comme Wace et Benoît de Sainte-More avaient rédigé les leurs en vers français. On est lent à remarquer qu'il y a un art de la prose , très délicat , très difficile , très digne de soins , et que c'est un tort de la traiter en instrument vulgaire dont tout le monde peut se ser\ir sans avoir appris, et de se borner à faire, comme tout le monde, de la prose sans le savoir.
A l'époque où nous sommes , et grâce au recommencement occasionné par la Conquête, la prose anglaise se trouve fort en retard sur la française. Au quatorzième siècle, si nos poètes sont médiocres, nos prosateurs sont exquis ; déjà aux douzième et treizième, nous a\'ions eu, outre Joinville, beaucoup de conteurs charmants qui