‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 186 sur 239 · LENT DEVELOPPEMENT DE LA PROSE ANGLAISE · texte numérisé non relu

LENT DEVELOPPEMENT DE LA PROSE ANGLAISE

nous avaient dit en j^rose quantité de choses délicieuses, les amoui's d'Aucassin et de Nicolette par exemple ; maintenant, sans parler de la suite des conteurs, nous avons Froissart , et le nonmier c'est tout dire ; car tout le monde a lu de lui quelques pages du moins , et une page de Froissart, prise au hasard, n'importe où dans son œuYTe , suffit à le faire aimer. Le langage coule , clair, limpide, murmurant comme une eau de source ; et déjà, malgré cette spontanéité, on sent de l'art : Froissart trie et choisit ; ce n'est pas à ses yeux une médiocre qualité que celle d" « historien » qu'il se donne ; il cherche à s'en rendre digne. La source jaillit au fond des bois, et sans que l'eau soit troublée, l'artiste sait par moments en varier le cours, la distribuer en filets, la faire rejaillir en fontaines.

En .Angleterre, rien qui approche de cet art à peme perceptMe et cependant savant, mélange d'instinct et de vouloir, et bien des années passeront encore avant que la prose de\ienne un art, à l'égal du vers. Au quatorzième siècle, on continue à ne se servir de la prose anglaise, la plupart du temps, que faute de mieux, par nécessité, pour se faire mieux comprendre, et c'est ainsi que ses monuments sont surtout des traductions, des traités scientifiques ou rehgieux, des sermons. Un Froissart anglais eût à cette époque écrit en latin. Plusieurs des chroniques composées dans les monastères, à Saint- Alban et ailleurs, sont rédigées d'un style alerte et chaleureux, qu'échauffent tour à tour l'enthousiasme et l'indignation; les hommes et les événements sont librement jugés; le détail caractéristique a sa place; les personnages vivent et remuent et prononcent des paroles dont on croirait entendre le son. Il faut Hre dans

HISTOIUE LITTÉRAIRE. 27

Walsingliam le récit de la révolte des paysans de 1381, avec la prise de Londres qui s'ensuivit, l'occupation de la Tour et du Palais de Savoie, le massacre de l'archevêque', l'acte héroïque du paysan Grindecobbe qui, libéré sous condition qu'il persuadera aux révoltés de se soumettre, va les joindre et leur dit : « Faites aujourd'hui ce que vous auriez fait, si j'avais été décapité hier à Hertford^ », et retourne à sa prison pour subir la mort. Tous les détails y sont, même parfois le simple détail pittoresque : les révoltés s'arment comme ils peuvent, de bâtons, d'épées rouillées, de vieux arcs tout noirs de fumée, de flèches « à qui il ne restait qu'ime plume ». Le récit de la mort d'Edouard III dans les mêmes annales est d'une grandeur lugubre et tragique. Dans la Chronique cV Angleterre"^ ^ des pages véhémentes sont inspirées à l'auteur anonyme par la haine dont il brûle pour Jean de Gand : toutes pages cjui compteraient parmi les meilleures de l'ancienne littérature anglaise, si les historiens n'avaient dédaigné le langage national. Le préjugé contre la prose continuait. Pour l'admettre aux honneurs du parchemin il fallait d'abord l'anoblir : à cela servait le latin.

Cependant on commence à traduire, et c'est déjà un progrès. Jean de Trevisa, né en Cornouailles, curé de

1 Historia Anglicana, t. I, pp. 453 et s. Du même : Gesta abbatum monaslerii Sancti Albani, 3 vol., Ypodigma JSeustrix, 1 vol. éd. Riley [Rolls), 1863, 1876.

- Ibid., t. II, p. 27. V. supra, p. 207.

^ Chronicon Anglise 1328-88 (Rolls), éd. M. Thompson, 1874, 8°. M. Thompson a démontré que, contrairement à l'opinion reçue, Walsingham a été copié par ce chroniqueur au lieu de s'en inspirer lui-même. Mais le livre est Important à cause des passages contre Jean de Gand qu'on ne trouve [)as ailleurs. Voir la scène, très vivement contée, du souper chez Jean d'Ypres, p. 123. Cf. infra, p. 437.

Page 1