‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 188 sur 239 · MANDE VILLE · texte numérisé non relu

MANDE VILLE

cV autrui : il conte ce qu'il a vu et ce que d'autres ont vu. Car son intention est pratique : il veut écrire un" guide et il reçoit ses renseignements de toutes mains. Ce sont sans doute des renseignements bien extraordinaires; mais Pline s'en porte garant. A qui se fîera-t-on, si l'on doute de Pline? Après une énumération de merveilles, le chevalier s'arrête et dit : sans doute vous ne me croirez pas; moi non plus je n'aurais pas cru si on m'avait seulement raconté ces choses et que je ne les eusse pas ^Ties. Il était si sûr de son fait qu'il appelait la critique, demandant qu'on le corrigeât; c'est même un peu pour cela qu'il avait écrit en français : « Et sachez que j'eusse ce livret mis en latin pour plus brièvement deviser, mais pour ce que plusieurs entendent mieux roman (français) que latin, je l'ai mis en roman, par quoi que chacun l'entende, et cpe les seigneurs et les chevaliers et les autres nobles hommes qui ne savent point de latin ou peu, qui ont été outre mer, sachent et entendent si je dis vrai ou non; et, si j'erre en devisant, pour non souvenance ou autrement, qu'ils le puissent adresser et amender; car choses de long temps passées par la vue tournent en oubli et mémoire d'homme ne peut mie tout retenir ne comprendre * . »

Ainsi s'embarque notre chevalier imaginaire, muni de belles précautions oratoires, pour son grand voyage de découvertes à travers les livres de son cabmet. Parti donc de Saint-Alban, pour aller à Jérusalem, en Chine, au pays des cinq mille îles, il voyage et navigue à travers Pline, Marco Polo, Odoric de Pordenone-, Albert d'Aix,

' Ms. Fr. 5637, fol. 4. à la Bibliothèque Nationale quatorzième siècle). - Sur les rapports d'Odoric et de Mandeville, roir Henri Cordier, Odoric de Pordenone, Paris, 1891, Introduction.

Guillaume de Boldcnsele, Pierre Comestor, Jacques de Vitry, les bestiaires, les récits de voyages, les recueils de contes, mettant à la suite des merveilles innombrables, assurant qu'il en omet beaucoup pour ne pas fatiguer notre foi : « car ce serait trop longue chose de tout deviser ». Aux merveilles sont mêlées beaucoup de réalités qui servirent à faire croire au reste, notées au passage, non pas sur les lieux, mais dans les auteurs. L'immense popularité de « Mande\'ille » contribua donc à vulgariser du moins la coimaissance de quelques faits curieux et exacts. C'est ainsi qu'il décrit l'éclosion artificielle des œufs au Caire ; un « arbre qui produit de la laine » dont on fait des vêtements, c'est-à-dire le cotonnier; un pays d'Asie où c'est un signe de noblesse pour les femmes d'avoir les pieds très petits, ce qui fait qu'on les leur resserre dans l'enfance pour qu'ils demeurent à la moitié de leur grandeur naturelle; l'aiguille aimantée qui montre le nord aux navigateurs; le pays des cinq mille lies (l'Océanie) ; la rotondité de la terre qui est telle que les gens des antipodes ont leurs pieds juste à l'opposé des nôtres et cependant ne tombent pas dans le ciel, pas plus que la terre elle-même n'y tombe, qui cependant pèse plus qu'eux. Si on part de son pays et qu'on navigue toujours dans le même sens, on finit par arriver à une terre où on entend parler sa propre langue : on est revenu à son point de départ

Au moyen âge, les Anglais étaient déjà passionnés pour les voyages; Higden et d'autres avaient comme on a vu noté ce trait du caractère national. On imagine si ce récit d'aventures attribuées à l'un d'eux était fait pour leur plaire. Ils se délectèrent dans le livre de Mande ville.

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