‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 191 sur 239 · SOURCES CIVILES · texte numérisé non relu

SOURCES CIVILES

Nul doute n'était possible ; les troupes ne se souciaient nullement d' « hilarité modeste » ; leurs auditeurs non plus, car nous retrouvons ces amuseurs, longtemps après, au quatorzième siècle , décrits dans le poème de Langland'; et ils procèdent exactement de même ; les mêmes grossièretés sont montrées avec le même succès; depuis plus de deux cents ans elles ont fait rire sans interruption; on s'est lassé de bien des choses dans cet intervalle, de la tyrannie de Jean sans Terre, de la faiblesse d'Henri HT, de l'arbitraire des Plantagenets, de la suprématie du pape; mais les histrions continuent à se tourner vers les spectateurs en abaissant leurs chausses et les seigneurs de la Cour se renversent de rire sur leurs escabeaux.

Outre leurs tours et leurs culbutes, les mimes et jongleurs avaient , pour distraire leur auditoire , des reparties, des bons mots , des contes facétieux qu'ils jouaient plutôt qu'ils ne les débitaient, car ils les accompagnaient de gestes. Cette partie des amusements, qui se rapprochait le plus du drame , dialogues improvisés , vives répliques , ne nous est connue que d'une manière incomplète. Les voix se sont tues; les grand salles qui les entendirent ne sont plus que des ruines couvertes de lierre, aux échos muets. On peut cependant se représenter la chose par approximation.

D'abord, on sait, par des témoignages innombrables, que ces histrions parlaient et contaient maintes sornettes. On les leur a assez reprochées pour que, du moins, il ne reste pas de doute à ce sujet. Ensuite, on a des preuves surabondantes du goût qui régnait au moyen âge pour

• Texlo C, |iassiis .\VI, v. 205.

les réparties \dves et tranchantes, ou <( sottes », taquines et embarrassantes , l'interrogateur restant à la fin roulé et embrouillé dans ses questions comme une mouche dans des fils d'araignée. On se délectait à ces jeux d'esprit ; le fou ou bouffon de cour avait pour principale raison d'être son habileté à ces parades ; les meilleures de ses répliques étaient conservées , colportées par les errants, embellies par eux, mises en latin par les clercs, conservées dans leurs recueils d'exemples. C'était là plaisir de roi, plaisir im peu mêlé quelquefois.

Pourquoi, dit le roi, n'y a-t-il plus de Rolands?

Parce que , répond le fou , il n'y a plus de Charlemagnes * !

Gautier Map. on s'en soutient -, était si fier de ses reparties qu'il les a enregistrées en un recueil que nous avons. Le fabliau du jongleur d'Ely, composé en Angleterre au treizième siècle, est un très bon spécimen de l'art des ripostes auquel s'exerçaient les amuseurs de cette époque. Le roi ne peut tirer renseignement quelconque de son jongleur : Quel est son nom? — Le nom de son père. — A qui appartient-il? — A son seigneur. — Comment s'appelle ce cours d'eau? — Il ^dent tout seul, sans qu'on l'appelle. — Le cheval du jongleur estil à vendre ; mange-t-il bien? — <( Oui certes, beau doux sire ; il mangerait plus en un jour d'avoine que vous ne feriez pas de toute la semaine 3. »

• T. Wright, Latin Stories, 1842, n» CXXXVII. - V. supra, p. 196.

3 Mange il bien, ce savez dire.

Oïl, certes, bel douz sire; Yl mangereit plus un jour d'aveyne Que vus ne frez pas tote la semeyne.

Montaiglonet Raynaud, Recueil général des fabliaux, t. If, 1877, p. 2i4.

ESTRIFS ET DISPUTOISONS. 459

C'est là un simple échantillon d'une manière qui se prêtait à toute sorte de variantes : débats, estrifs, disputoisons, jeux-partis, également populaires en Angleterre et en France. Quelques spécimens du genre remontent au temps des Anglo-Saxons : débat de Joseph et de Marie; de Salomon et de Marcol [alias Saturne)'. Puis, toujours en anglais, et généralement imités du français, les débats, déjà mentionnés pour la plupart, entre le Hibou et le Rossignol , treizième siècle , la Grive et le Rossignol , le Renard et le Loup (temps d'Edouard I") , les Outils du Charpentier, et divers autres-. On composait aussi en Angleterre, des recueils de réponses sottes ; l'un d'eux a été rédigé à la confusion des habitants du Norfolk; un autre, en leur honneur et pour leur défense 3. L'influence des « estrifs » ou « disputoisons » sur le théâtre n'est pas douteuse ; le plus ancien drame anglais que l'on possède n'est en réalité qu'une « disputoison », entre le Christ et Satan. L'auteur le reconnaît lui-même : A sfn/will I tellen on,

« Je vais vous conter un estrif », dit-il dans son prologue^.

1 The dialogue of Salomon and Saturnus {en prose anglo-saxonne), éd. Kemble, .-Elfric Society, 1848, 8°. Le débat de Joseph et de Marie, sujet qui excita souvent depuis la verve réaliste des faiseurs de Mystères, est dans Cyneivulf's Christ, éd. Gollancz, 1892, p. 17.

- The Oivl and the Nightingale, éd. Slevemon, Roxburghe Club, 1848, 4°; The Thrush and the Nightingale ; Of the Vox and the Wolf, The de' bâte of the Carpenters Tools, dans Haziitt, Remains of the early popular poetry of England, 1864, 4 vol. 8°, 1. 1, pp. 50, 58, 79. Cf. siipra. p. 230.

^ Anonymi Petroburgensis Descriptio ISorfolcensiiim, lin du douzième siècle, Norfolchix Descriptionis impugnnlio (en vers latins, avec quelques phrases anglaises), dans T. Wright, Early Mysteries and olher latin Poems, Londres, 1838, 8°.

* Harrowing ofHell; cet écrit est, en fait, un drame ou dialogue drama-

Ces débats étaient en grande faveur dans les salles des châteaux : on en improvisait; c'était une sorte de jeu de société. Une des personnes présentes était mise sur la sellette et devait répondre à toutes les questions qu'on lui posait ; puis son tour venait d'interroger, et c'était à qui ferait les questions ou les réponses les plus inattendues et les plus embarrassantes. On appelait ce jeu, le jeu du « Roy qui ne ment » ou le jeu « du Roi et de la Reine*. » Par un phénomène qui s'est reproduit à des époques moins reculées, les conversations d'après diner tombaient "site dans la grossièreté; les questions roulaient la plupart du temps sur l'amour, sujet qui n'était pas traité à un point de vue fort éthéré ; jeunes gens et jeunes filles échangeaient dans ces occasions des propos dont la licence inquiétait l'Église, si bien que les évoques intervenaient et, dans leurs a constitutions », interdisaient à leurs ouailles ces jeux malséants : <( Ludos de Rege et Regina » . C'est ce que fait Gautier de Chanteloup, évèque de Worcester en 124-02, Quelque chose de cette liberté survécut, néanmoins, à travers le moyen âge, justique, mais n'avait pas été composé en vue de la représentalion. Époque d'Henri III. texte dans Poliard : English Miracle play s , Oxford, 1890. p. 166.

1 Ce jeu est décrit dans le fabliau (très grossier) du Sentier batu, par Jean de Condé, X1V« siècle :

De pluiseurs déduis s'entremistrenl

Et tant c'une royne fistrent

Pour jouer au roy qui ne ment.

Ele s'en savoit finement

Entremettre de commander,

Et de demandes demander.

Montaiglon et Raynaud Recueil général des fabliaux, t. III, p. 248. - « Prohibemus etiam clericis ne intersint ludis inhonestis, vel choreis, velludantadaleas, vel taxillos; nec suslineant ludos lieii de rcgo et regina, » etc. « Conslitutiones "Walteri de Cantilupo, Wigorniensis episcopi. » A. D. 12i0. Art. XXXVIII; dans Labbe, Sacrorum conciliorum... Collectio, t. XXllI, col. 538.

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