JEU DU ROI ET DE LA REINE
qu'au temps de Shakespeare : en écoutant les dialogues de Béatrice et de Benedick, on peut se demander parfois s'ils ne jouent pas au « Jeu du Boi et de la Beine ». La simple parodie conduisait, de même, par degrés, vers le drame. On aimait se déguiser, imiter autrui, caricaturer un grave personnage ou une scène imposante, la messe par exemple, contrefaire le bruit des orages et le chant des oiseaux, ajoutant le geste au cri, au chant et à la parole. Certains jongleurs excellaient dans ces parodies ; c'étaient des gargouilles vivantes ; on les payait :
... L'un pour faire l'ivre, L'autre le chat, le tiers le sot.
Les (( grans menestreus » * avaient horreur de ces
• Les deux catégories sont très bien décrites par Baudouin de Condé dans son Conte des Hiraus, XIIi« siècle. L auteur rencontre un valet et l'interroge sur son maître :
• Frère,
Dis-moi, par l'âme de ton père.
Voit-il volentiers menestreus? »
— € Oïl, voir, biau frère et estre eus
En son hostel a grant solas...
Et quant avient
C'aucuns grans menestreus là vient,
Maistres en sa menestrandie.
Qui bien viele, ou ki bien die
De bouce, mesires l'ascoute
Volentiers...
Mais peu souvent i vient de teus,
Mais des félons et des honteus...
Ou teus gens passent qui ensi
Ont entre iaus le monde acensi
C'ora pain et char et vin lor livre
A l'hostel, l'un por faire l'ivre.
L'autre le cat, le tiers le sot;
Li quars, ki onques rien ne sot
D'armes, s'en parole et raconte
De ce preu duc, de ce preu conte...
Dits et Contes de Baudouin de Condé, éd. A. Scheler, Bruxelles , 1866, 3 vol. 8", t. I, p. 154.
cargoiiilles , hontes de leur profession. Les seigneurs ne partageaient pas d'ordinaire ces sentiments délicats mais non désintéressés; ils attiraient par leurs largesses, dans leurs châteaux, les errants habiles à faire l'ivre, le chat ou le sot et souvent pire encore.
Sur les libertés histrioniques, introduites jusque dans les cérémonies les plus imposantes, Aelred, abbé de Rievaulx en Angleterre au douzième siècle, donne des détails précis. Il décrit les gestes et poses que se permettaient les chantres dans certaines églises, et qui les faisaient ressembler « à des acteurs : » si bien que nous sommes ainsi renseignés à la fois sur les uns et sur les autres. On rencontre dans ces églises, dit-il, des chanteurs qui, les joues gonflées, font entendre des bruits de tonnerre, puis murmurent, susurrent, laissent expirer leur voix , gardant la bouche ouverte , et se flattent d'imiter ainsi l'agonie ou l'extase des martyrs. Par moments, on croirait entendre des hennissements de chevaux ; puis ils transforment leurs voix de telle manière qu'on dirait des voix de femmes. Avec cela, « tout leur corps se trémousse en gestes d'histrions » ; leurs lèvres, leurs épaules, leurs mains prennent des expressions ou des poses adaptées aux paroles. Le \Tilgaire, rempli de stupeur et d'admiration, à la vue de ces gesticulations désordonnées, finit par éclater de rire : « Il semble qu'il soit au théâtre et non pas à l'église, et qu'il ait seulement à regarder, non à prier ^) [non ad oratorium sed ad theatrum^ nec ad orandum, sed ad spectandiwi)^.
La transition, de ces amusements à de petits drames qui n'étaient que des contes dialogues [interludes), fut
' Spéculum Charitatis, liv. Il, chap. 23. Migne, Palrolorjie latine, t. CXCV.