LES FETES
faisaient alors époque; on y pensait d'avance, on les voyait de loin, dépassant les autres jours, comme les cathédrales dépassent les maisons. La vie ordinaire était arrêtée; c'était le moment de grandes réjouissances soit religieuses, soit impies ; les unes et les autres contribuèrent au développement du théâtre , et se trouvèrent parfois intimement mêlées ensemble. C'est dans ces occasions surtout que la caricature et la dérision des choses saintes servaient à accroître ramus:iment. Le temps de Noël avait hérité de la licence, comme il occupait la date, des anciennes saturnales romaines, et si haut qu'on remonte ou si bas qu'on descende dans tout le moyen âge, on trouve que la fête est solennisée, dévotement, joyeument, par des foules moqueuses et adorantes. Car l'un n'empêchait pas l'autre ; on caricaturait l'Église , sa hiérarchie et son rituel, mais sans mettre en doute son infaillibilité ; on se moquait du diable et on en avait peur. « Les prêtres, les diacres et les sous-diacres, » dit le pape, ont l'audace , en ces jours de folie , <( de se livrer à des bacchanales indécentes, en présence du peuple, au lieu de l'édifier en prêchant la parole de Dieu ^ » Dans ces bacchanales, on parodiait les hymnes du service divin ; une hymne latine sur la Nativité était transposée, vers pour vers, et devenait une chanson en l'honneur de la cervoise. Voici, comme spécimen, deux strophes de l'ori-
1 Décrélale d'Innocent III, reproduite par Grégoire IX : « In aliquibus an ni festivitatibus, quae continue nataleni Christi sequuntur, diaconi, presbyleri ac subdiaconl vicissim insaniae suse ludibria exercera praesumunt, per gesticulalionura suarum debacchaliones obscœnas in conspectu populi decus faciunt cléricale vilescere, quem potius illo tempore verbi Dei deberent praedicatione mulcere. » A. D. 1207. Decretalium D. Gregorii papae IX Compilatio; dans le Corpus Juris Canonici de Kichter et Friedberg, Leipzig, 1879, 2 vol. 4°, t. II, p. 453 (Liv. III, titre I, ch. XII).
ginal et de la caricature, celle-ci fabriquée, à ce qu'il semble, en Angleterre :
Letabundus Or i parra :
Exultet fidelis chorus La cervoise nous chantera*,
Alléluia! Alléluia!
Regem Regum Qui que en boit
Intacte perfundit thorus Si telle soit comme être doit,
Res rairanda! Res miranda!
Angélus consilii Buvez quand l'avez en poing;
Natus est de Virgine, Bien est droit, car moult est loing
Sol de Stella, Solde Stella;
Sol occasum nesciens. Buvez bien et buvez beau,
Stella semper rutilans, El vous viendra du tonneau
Semper clara. Semper cZara*.
Ainsi s'élevaient de la terre, d'un même vol, en temps de Noël, anges et démons, et l'on commémorait l'antique fête de Saturne en même temps que celle du Christ. C'est ainsi encore que les scandaleuses fêtes des Fous, des Innocents et de l'Ane étaient égayées par de grotesques parodies des cérémonies pieuses; elles avaient pour théâtre l'église même, transformée ainsi, dit Robert Gros-
1 On va voir, la bière va nous faire chanter.
- Treizième siècle, voir Gaston Paris, Romania, t. XXI, p. 260. Les chansons de Noël n'étaient pas toujours aussi anodines, comme on peut voir par l'exemple que cite Gascoigne : « Ga vête et fugite in hoc sacro feslo viciosa et turpia, et praecipue cantus inhonestos et turpes qui libidinem excitant et provocant. ..et ymagines imprimunt in mente quas expi'llere difiicillimum est. Novi ego, scilicet Gascoigne, doctor sacrœ paginai, qui haec scripsi, unum magnum et notabilera virum talem canLum turpem in festo Natalis audivisse. » Il ne put jamais chasser les images révoltantes que ce cliant avait gravées dans son esprit, et tomba dans une mélancolie , conduisant à la mort. Loci e iibro Veritatum... passages selected from Gascoitjne's theolorjical Dictionary, illustrating the condition of the Church and Slate, 1403-58. éd. Th. Rogers, Oxford, 1881, 4°. Sur l'organisation des fêtes de Noël à l'Université et sur le « Rex nalalicius » (seizième siècle et avant), voir G. R. L. Flelchcr, Collectanea, Oxford, 1885, 8^ p. 39.