‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 196 sur 239 · FÊTE DES FOUS, DES INNOCENTS · texte numérisé non relu

FÊTE DES FOUS, DES INNOCENTS

seteste, évêque de Lincoln, en un lieu de plaisir, de réjouissances et de folie, maison consacrée à Dieu, souillée par les inventions du diable. Il interdit, en conséquence, la célébration, le jour de la Circoncision, de la fête des Fous, « festum Stultorum», dans sa cathédrale, puis dans tout son diocèse K '

La fête des Innocents était plus populaire encore en Angleterre ; elle était présidée par un petit évêque, « boy bishop », et ce prélat en miniature dirigeait mitre en tête, dans l'égUse, les ébats des jeunes garnements, ses compagnons. Le roi s'intéressait à la cérémonie, faisait venir devant lui le minuscule dignitaire et lui remettait un cadeau . Edouard II donne six shillings et huit pence au petit Jean, fils d'Alain Scroby, qui avait officié dans la chapelle royale en qualité de « boy bishop » ; une autre fois, il donne dix shillings; Richard II, plus généreux, donnait une livre-. Les nonnes elles-mêmes sortaient parfois de leur caractère et dansaient des rondes, mêlées à des laïques, le jour des Innocents ou à la fête de Marie-Madeleine, pour commémorer la vie de la sainte, sans doute en sa première partie ^.

1 « Cuni domus Dei... donius sit orationis, nefandum est earn in domurn jocationis, scurrilitatis et nugacitatis convertere, locumque Deo dicatum diabolicis adiiiventionibus execrare; cumqae circumcisio Domini nostri Jesu Clirisli prima fuerit nec modicum acerba ejus passio, signum quoque sit circumcisionis spiritualis qua cordium prifiputia tolluntur... execrabile est circumcisionis Domini venerandam solemnitateni libidinosarum voluptatum sordibus prophanare. Quapropter vobismandamus .. quatenus festum stultorum, cum sit vanitate plénum et voluptatibus spurcum, Deo odibile et dœmonibus amabile : ne de caetero in ecclesia Lincolniensi... permiltatis (ieri. « Epistolœ, éd. Luard, Londres (Rolls), 1861, p. 118, A. D. 1236 (?). Même défense pour tout le diocèse, p. 161.

2 Wardrobe Accounts; dans X'Archxologia, t. XXVI, p. 342; Issup. Roll of Thomas de Brantingham, éd. Devon, 1835, p. xlvi; Issues ofthe Exchequer, éd. Devon, p. 22 2, 6 Rich. If.

^ « Inhibemus ne de cetero in fcslis Innocentium et Béate Marie Magda-

La passion Je voir, qui alors était iutense, et qui devait trouver sa principale satisfaction dans le théâtre, s'exerçait de plusieurs autres manières encore au moyen âge. Les défilés étaient une de ces manières ; les occasions en étaient innombrables et on les faisait naitre au besoin. Que Tassociation du Pui de Londres couronnât une chanson, et aussitôt un cortège était organisé dans les rues; un mariage, un départ pour la Palestine, une fête patronale, étaient des motifs suffisants; les sociétés revêtaient leurs livrées, tiraient leurs insignes du coffre commun, et sortaient dans la rue, formées en cortège ou en procession, comprenant dans le « pageant », lorsque la circonstance le permettEiit, toute une mascarade de géants, de nains, de monstres, de poissons dorés et animaux divers. Lorsque l'occasion était considérable, la ville même était transformée aux regards; tapissée de fleurs et de tentures, elle devenait comme un décor d'opéra réalisé.

La cité était, ces jours-là, balayée avec un soin rare; on enlevait « jusqu'aux moindres immondices », note avec admiration Mathieu Paris, en 1236 *. Le cortège s'avançait, cavaliers et piétons, bannières flottantes, au long des rues pavoisées , au son des cloches sonnant dans les clochers. Aux croisées des chemins, on s'arrêtait ; les gens du cortège cessaient d'être spectacle et devenaient spectateurs. Des merveilles avaient été préparées pour leur plaire : ici une forêt avec des bêtes sauvages et saint Jean-Baptiste, ailleurs des scènes tirées de la Bible ou de la littérature chevaleresque, le « pas de Saladin »,

lene ludibria exerceatis consueta, induendo vos scilicet vestis secularium, aut inlervos seu cum secularibus, choreas ducendo, nec extra refectorium comedatis, «etc. Eudes Rigaud, archevôque de Rouen, aux nonnes de Villarciaux, Ireiziemesiècle. RegistrumVisilationum, éd. Bonnin, 1842. 4°, p. 44. 1 Bistoria Major, t. III, p. 336 [Rolls).

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par exemple, où l'on voyait combattre le héros de l'Islam et le héros d'Ang-leterre, Richard Cœur de Lion. Parfois, la scène était muette et immobile et c'était une sorte de tableau vivant ; parfois, les personnages agissaient, tout en restant muets, et c'étaient des pantomimes. D'autres fois enfin, les héros prenaient la parole et complimentaient le roi; plus tard, et en tous cas au quinzième siècle, les compliments furent dialogues : on approchait du drame de très près.

En 1236, Henri llï d'Angleterre ayant épousé Aliénor de Provence fit son entrée solennelle dans sa capitale. On vit à cette occasion « tant de nobles, tant de religieux, tant de peuple, tant d'histrions que c'est à peine si k ville de Londres pouvait les contenir dans son vaste sein. Toute la \'ille était ornée de bannières de soie, de couronnes, de tentures, de chandelles et de lampes, et d'engins et inventions extraordinaires i. »

La même cité, coutumière de ces exhibitions et qui en a conservé jusqu'aujourd'hui un vestige dans la procession du lord maire, se surpassa,- le 29 août 1393, lorsque Richard II fit son entrée après s'être réconcilié avec les bourgeois 2. Les rues étaient tendues de draps de pourpre et d'or; des « fleurs odorantes » embaumaient l'air ; des tapisseries avec figures couvraient les murs ; le roi s'avançait superbe à voir, très fier de sa beauté, « pareil à Troïlus » ; la reine Anne faisait partie du cortège. Des scènes diverses arrêtent la procession et enchantent les spectateurs; l'une d'elles n'était pas prévue

1 Mathieu Paris, Ibid.

2 Celte entrée a été décrite par Richard de Maidstone, mort en 1396, dans un poème latin : Richardi Maydiston, de Concordia inter regem Ricardumllet civitalem London; àhns les PolUical Poems and So7ins de Wright {Rolls), t. I, p. 282.

au programme. La reine arrivait près de la porte du pont, le vieux pont défendu par des tours et dont les portes se fermaient; deux chars pleins de dames la suivaient; un des chars, « œuvre de Phaéton sans doute », dit le savant narrateur, se rompit soudain ; graves comme des saintes, helles comme des anges, les dames, perdant l'équilibre, tombèrent les jambes en l'air, et la foule, tout en les admirant, « eut beaucoup de peine à étouffer ses rires ». L'auteur de la description appelle cela, comme s'il eût été le peintre Fragonard, un « hasard heureux », sors bona; mais il n'eut rien de Fragonard, que ce mot; c'était un carmélite, docteur en théologie. Le désordre réparé, on entre dans Cheapside; on y voit une ^ tour admirable »; un jeune homme et une jeune fille en sortent, adressent un discours à Richard et Anne et leur offrent des couronnes; à la porte de Saint-Paul, un concert d'instruments se fait entendre: à Temple-bar, « barram Templi », une forêt était établie sur la porte, avec des animaux de toutes sortes, des serpents, deslions, un ours, une hcorne, un éléphant, un castor, un singe, un tigre, un sanglier, qui tous « couraient, se battaient, mordaient, sautaient ». Ils étaient là pour figurer le désert où \'ivait saint Jean Baptiste. Un ange descend du toit et remet au roi et à la reine un petit diptyque d'or représentant le crucifiement, avec des pierres et des émaux. Il fait un discours. Enfin, sur l'intervention de la reine qui a un rôle actif à jouer dans cet opéra, a lieu la cérémonie du pardon des citoyens par le roi.

On pourrait multiplier les exemples à l'infini ; si la vie était dure, les fêtes étaient nombreuses et faisaient un moment oublier les peines; « oubliance était au voir».

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comme dit si bien Froissart, à propos d'une de ces magnifiques parades '. Pour Je populaire, il y avait encore les fêtes de mai avec leurs danses et leurs chansons, la mimique des exploits de Robin Hood, plus tard la représentation de petites pièces dont il était le héros 2; et toujours ces cloches, tintant dans le ciel, remplissant l'air de joie. Pour la Cour, il y avait les ballets et mascarades où les seigneurs prenaient part, déguisés au moyen de draperies étoiJées , de barbes d'or, de costumes emplumés du genre de ceux que portaient à Paris, le 29 janvier 1392, le roi Charles VI et ses amis dans le fameux « Ballet des hommes sauvages », connu depuis le désastre qui s'ensuivit, sous le nom de « Ballet des Ardents ». La mode des ballets, mascarades ou masks se perpétua; les Tudors et les Stuarts eurent pour ces divertissements le même goût que les Plantagenets et il en résulta un genre spécial dans la littérature dramatique, genre qui compta en Angleterre de gracieux et touchants chefs-d'œuvre, tels que le Berger affligé de Jonson et le Cornus de Milton.

Pendant que les histrions et les amuseurs préludent à la farce et à la comédie dans les grand'salles des châteaux, que le drame romantique s'ébauche avec les

1 A l'occasion de l'entrée d'Isabeau de Bavière à Paris, en 1384.

- Sur la popularitéde Robin Hood au quatorzième siècle, voir sî/p;a, p. 225 Au quinzième siècle, il est le héros de pièces jouées aux fêtes de mai • « Reced for the gatherjng of the. May-play called Robin Hood, on the fair day, 19 s. » Comptes de l'église Saint-Laurent à Reading, année 1499 iicarfemy du 6oct., 1883, p. 231.

« pas de Saladin » et les (( prises de Troie », et le drame champêtre avec les fêtes de Robin Hood, d'autres sources du théâtre moderne jaillissent à l'ombre du eloitre et sous les nefs des églises.

Toute imitation d'une action mène au drame. Si conventionnelle, liturgique, ritualisée que fût l'imitation, le sacrifice de la messe en oti'rait une ; la messe conduisit au drame religieux, qui fut d'abord, lui-même, on ne peut plus conventionnel, liturgique et ritualisé. Il débute avec les parties antiphonées de l'office et se confond alors avec l'office lui-même. C'est ainsi que, hors de l'église, le drame civil s'esquissait avec les chansons alternées, les disputoisons et altercations poétiques des chanteurs de chansons facétieuses et de chants d'amour. Un grand pas est fait lorsque , dans les principales fêtes de l'année, Pâques et Noël, les chantres, au lieu de se répondre, de stalle à stalle, se déplacent dans l'église pour imiter l'action qu'ils célèbrent, et que des additions sont introduites dans le texte de l'office : le drame religieux naît à ce moment.

« Dites, bergers, qui cherchez- vous dans cette crèche?

« Ils répondront : Le Christ Sauveur, notre Seigneur ^ . »

C'est là le point de départ; il date du dixième siècle. « De ce dialogue embryonnaire est sorti le drame des Pasteurs, tel qu'il s'offre à nous dans plusieurs rédactions». L'une d'elles, suivie dans la cathédrale de Rouen, donne tout l'agencement de la représentation : « Que la crèche soit disposée derrière l'autel et que l'image de

' « Quem quserilis in prcesepe, pastores? liespondent : Salvatorem Christum Dominum ». Petit de Jalle\'ille, Histoire du Théâtre en France; Les Mystères, 1880, t. I, p. 25.

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