JEU DE SAINTE CATHERINE
et aiïge\'iiis, le §-oùt des représentations dramatiques se répandit en Grande-Bretagne ; dès le siècle après Hastings, nous les y trouvons abondantes et prospères.
La plus ancienne représentation dont on ait gardé la mémoire, eut lieu, chez nos voisins, au commencement du douzième siècle, et avait pour sujet l'histoire de cette sainte Catherine d'Alexandrie que l'empereur Maximin fit décapiter après quelle eût converti cinquante orateurs chargés de la ramener, à force d'éloquence, au paganisme. Les cinquante orateurs reçurent le baptême et furent brûlés vifs ». La représentation avait été organisée par un xAIanceau de bonne famiUe, nommé Geoffrey, que Richard, abbé de Saint-Alban avait fait venir de France pour diriger l'école attachée à l'abbaye. Mais, comme il tarda à se mettre en route, il trouva, à son arrivée, l'école donnée à un autre. Dans le loisir qui lui était ainsi créé, il fit représenter à Dunstaple, « le jeu » ou « miracle » de sainte Catherine, « quendam ludum de sancta Katerina quem miracula vulgariter appellamus ». Il emprunta au sacristain de Saint-Alban les chapes de l'abbaye pour habiller ses acteurs. Mais, la nuit qui sui\it la représentation, le feu prit à sa maison ; tous ses livres furent brûlés et les chapes aussi. « C'est pourquoi, ne sachant comment indemniser Dieu et saint -Uban, il ofiPrit sa personne en holocauste et prit l'habit religieux dans le couvent. Ainsi s'exphque le zèle avec lequel, devenu abbé, il enrichit le couvent de chapes précieuses. » Car iï devint abbé et mourut en 1U6, après un règne de vingt-six ans, et Mathieu Paris, qui conte
1 Histoire très populaire au moyen âge, en France et en Angleterre- eUe a fait notamment, au treizième siècle, le sujet d'un poème en anglais -The hfe of St-Katherine, éd. Einenkel. Early English text Society, 1884 8»
l'anecdote et dont on saille goût pour les objets d'art, énumère et décrit fort au long les splendides vêtements d'or et de pourpre, ornés de pierres précieuses, dont le Manceau Geoffrey enrichit le trésor du monastère * .
Un peu plus tard, dans le même siècle, sous Henri II, un témoignage formel nous apprend que les « représentations de Miracles » étaient d'un usage commun à Londres'. Au siècle suivant, sous Henri III, on commence à écrire ces drames en anglais 3. Au quatorzième siècle, du temps de Chaucer, les Mystères sont à l'apogée de leur popularité ; les héros sont familiers à tous et leurs dires deviennent des proverbes ; les rois mêmes se mettent en route pour aller assister aux représentations. Chaucer les avait "\Ties bien souvent ; ses persomiages y font de constantes aUusions ; son meunier i\Te crie « à la manière de Pilate » ; son joyeux Absalon joue le rôle du roi Hérode, et queUe Alison pourrait se montrer crueUe au roi Hérode? La Commère de Bath, vètae de ses plus beaux atours, se rend « to pleyes of miracles », et tâche de faire des connaissances qui deviendront plus tard des maris. Nicolas cite au charpentier crédule l'exemple de
' Vitee viginti trium Abbatum sancti Albani, dans : Matthxi Paris monachi Albanensis [0/>e?-a], Londres, 1639-40, 2 vol. fol., t. II, p. 56.
-' Témoignage de Fiizstephen, douzième siècle : « Londonia pro specla culis theatralibus, pro ludis scenicis, ludos habet sanctiores. represenlationes iniraculorurn... m Descriplio nobilissimx civiiatis Londonix. imprimée à la suite de Stow, Survay of London , 1599, 4°.
" 11 en reste un spécimen : The Harrowing of Ilell, composé en anglais sous Henri Ilî. Texte dans PoUard, English miracle plays, 1890, p. 166. Cf. supra, p. 459. Des drames religieux furent écrits en latin par des sujets des rois d'Angleterre, notamment par Hilaire, disciple d'Abélard, douzième siècle, qui semble avoir été un Anglo-Normand et dont les pièces nous sonlparvenues: I/t/a7-ii Versuset Liidi, éd. Champollion-Figeac, Paris, 1838 ; ses vers latins sont mêlés de quelques vers français.
Noé dont la femme ne voulait pas s'embarquer et pour laquelle il eût été sage de construire une arche à part.
Un traité anglais, rédigé à cette époque, contre la représentation des drames pieux, montre l'extrême faveur dont ils jouissaient, chez nos voisins, auprès de toutes les classes de la société!. L'enthousiasme est si général et si excessif qu'il paraît à l'auteur du traité indispensable de réagir et de combattre (car la question était vivement disputée) les arguments formulés en faveur des Mystères. Les œuvres et les miracles du Christ, observe-t-il, n'ont pas été accomplis par lui pour rire, et nous les représentons, nous, pour notre amusement ! C'est se montrer singuUèrement familier avec Dieu, qui est en droit de nous dire : « Ne jouez pas avec moi, jouez avec vos pareils ». Craignons sa vengeance : « Un lord avec qui son domes-
. tique prend trop de liberté le tue sur-le-champ » ; k vengeance de Dieu sera pire : bien que celle du lord, pensera-t-on, fût déjà assez remarquable.
Que répondent à cela les défenseurs des Mystères? Ils répondent que ces représentations sont faites « à l'honneur de Dieu même » ; elles donnent à réfléchir ; on v voit les démons entraîner les méchants en enfer ; on voit la passion du Christ et on en pleure d'attendrissement : car on pleurait et on riait aux représentations, sans honte, bruyamment, « wepynge bitere teris ». De plus, il y a des gens qui ne peuvent se convertir que par des moyens gais, « by gamenand pley », et ils trouvent, eux
aussi, leur compte dans ces spectacles. Il faut bien, du
1 Hère bùjynnis a Tretise of miraclls pleyinrje, traité de la fin du quatorziènift siècle, publié par Wright et Halliwell : Eeliquiœ Antiqua- Londres, 18il, 2 vol. 8°, t. II, pp. 42 et s.
reste, que « les hommes aient quelques délassements, et il est plus convenable ou moins mal qu'ils les prennent en jouant des miracles qu'en jouant d'autres sottises, — than bi pleyinge of other japis ». Enfin, « pourquoi ne serait-il pas permis de représenter en action les miracles de Dieu, puisqu'il est permis de les peindre?... et ils sont mieux gravés dans les esprits des hommes et mieux rappelés à leur mémoire par des représentations que par des peintures : car les unes sont comme un livre mort et les autres comme un livre vivant! »
A ces arguments et à divers autres qu'il expose, comme on voit, en langage singulièrement expressif, l'auteur du traité réplique de son mieux. Ces représentations détournent des devoirs de la vie commune ; des femmes de l'espèce la moins dévote, s'y portent en foule et n'y perdent pas leur temps. Leur présence ne retient pas les prêtres mêmes d'y aller : or il leur est expressément défendu « non seulement d'être acteurs, mais d'entendre ou voir ces pièces ». Ils violent la défense; ils jouent dans les « interludes » ; ils vont les voir : « Tout prêtre qui prétend à une vie sainte et se mêle de ces pièces n'est qu'un hypocrite et un menteur. » La passion pour ces divertissements est si forte que les bourgeois deviennent avares dans tout le reste, afin d'économiser en vue de la représentation et des débauches qui s'ensuivent : « Ils rechignent à payer une dette, mais non à dépenser le double pour leurs pièces ». Les marchands fraudent dans leurs ventes, toujours en vue des représentations de Mystères.
Maints documents confirment ces déclarations et montrent l'exactitude du tableau. Le goût des prêtres pour le drame et autres amusements publics est condamné
par le concile de Londres, en 1391 ^ Cent ans plus tôt, un Anglais, dans un poème qu'il rédigea en langue française, avait signalé déjà les mêmes abus, et on voit par là combien ils étaient enracinés. Une autre folie, dit William de AYadington - a été inventée par les clercs fols; c'est ce qu'on appelle des Miracles; malgré les décrets, ils se déguisent au moyen de manques, « les forcenés! » Sans doute, le drame purement liturgique est permis (ce qui nous montre qu'il existait en Angleterre comme en France) ; on peut faire certaines représentations dramatiques; (c mais que ce soit chastement, en office de sainte Église » ; c'est ainsi qu'on figure la mise au tombeau et la résurrection, « pour plus avoir dévotion ». Mais, <( faire de folles assemblées par les rues des cités, ou dans les cimetières, après manger », organiser pour les oiseux ces lieux de rendez-vous, la chose est bien différente, et si l'on vous dit « que ce soit fait pour l'honneur de Dieu », n'en croyez rien: c'est à l'honneur du diable. Il faut refuser aux acteurs de leur prêter chevaux et harnois, habits, ornements divers. Car le théâtre d'alors savait d'emprunts; et malgré les défenses, malgré l'exemple des chapes de Saint- Alban brûlées, il continuait d'employer des vêtements
1 « Item quod tabernas, spectacula aut alla loca inhonesta, seu ludos noxios et illicilos non fréquentent, sed more sacerdotal! in habitu se habeant et in gestu, ne ipsorum ministeriuni, quod absit, vituperio, scandalo vel despectui habealur ». Labbe, t. XXVI, col. 767. Il s'agit de tous « presbyteri stipendarii aut alii sacerdotes, propriis sumptibus seu alias sustenlati ». Cf. Décrelales d'Innocent III et Grégoire IX, liv. III, titre I. chap. XV, Richteret Friedberg, Corpus Juri.s Canonici. 1879, t. II, p. 454.
2 Roberd ofBrunne's Handlyng Synne {wrilten A. D. 1303) with the French treatise on which it is founded : le Manuel des Péchiez, by William of Wadington, éd. Furnivall, Roxburghe Club, 1862, 4°, pp. 146 et s.
HISTOIRE LITTÉRAIBE. 31
d'ég-lise. H Si les vêtements furent consacrés, dit William, le péché est encore plus grand » ; le prêtre ou le clerc cpii consent au prêt mérite châtiment, il commet un sacrilège. Dans tout ceci, dans tous les divertissements publics, danses et folies de toute sorte, une lom^de responsabilité échoit aux ménestrels, « car ils ont un métier trop périlleux ; ils font oublier Dieu et aimer la vanité du siècle ».
Beaucoup de ces drames anglais, autrefois si populaires, nous sont parvenus. Indépendamment des pièces existant à l'état séparé, histoires de saints (très rares) ou épaves d'anciennes séries, plusieurs collections subsistent, jadis propriété de guilds ou de municipaUtés. XomlDre de ailles se donnaient ces spectacles qui attiraient des visiteurs et qui étaient à la fois édifiants, profitables et amusants. A partir du quatorzième siècle, les représentations étaient généralement confiées aux corps de métiers, chacun d'eux se chargeant, quand faire se pouvait, de scènes conformes à sa spécialité : les charpentiers représentaient Noé et son arche ; les orfèvres, les rois mages couronnés d'or; les marchands de vin, les noces de Cana, où s'accompHssait un miracle qui leur était familier; d'autres fois, les drames étaient joués par des guilds fondées exprès pour cela : guild de la Fête-Dieu, du Pater noster^, etc. Nous avons ainsi, dans un état plus ou moins complet, la collection des Mystères joués à Ghester, Coventry, ^Yoodki^k, York, et des fragments d'autres collections-. Ces textes sont
1 Par exemple guild du Pater noster d'York; voir ses statuts, très caractéristiques, dans Toulmin Smith, English Gilds, Londres, 1870, Early English text Society, p. 139.
-Principaux monuments du théâtre religieux anj^lais : Chesler plays, éd. Wright, Shakespeare Society, 1843-7, 2 vol. 8»