INTERET ET VALEUR DES MYSTERES
rues de Londres faire des dessins en couleurs sur les dalles, représentent toujours des scènes terribles ou des gentillesses attendrissantes : à côté d'incendies et désastres divers, on voit, au milieu d'une bataille, un soldat panser son cheval blessé, oubliant son propre danger; puis des cascades sous un ciel d'azur dans des paysages de printemps, avec un oiseau bleu qui s'envole. Il y a beaucoup de dessins pareils dans l'œuvre de Dickens; beaucoup aussi dans les Mystères. Après une scène touchante entre Abraham et son fils, les petites mines d'Isaac qui demande seulement à ne pas voir « l'épée si aiguë » dépassent la région sensible de notre cœur et atteignent presque le point où commence le rire. L'opposition entre les fureurs d'Hérode et la douceur de Joseph et de Marie est poussée de même au degré le plus exorbitant. Joseph, qui tout à l'heure injuriait sa femme en termes intraduisibles, devient un saint tellement gentil et suave qu'on a peine à le reconnaître. Il emporte ses outils en Egypte, « ses petits outils », dit-il '. Quoi de plus touchant? Rien, si ce n'est peut-être la précaution oratoire du dessinateur des rues , signalant à notre attention qu'il crayonne « on the rude stone » ; l'idée que la pierre est « si dure », pourrait-elle manquer d'émouvoir le passant? Au moyen âge, on s'attendrissait là-dessus , on pleurait ; et tout aussitôt on était prêt à se réjouir des plus énormes bouffonneries. Elles abondent dans les Mystères et, parmi elles, brillent parfois des scènes de comédie, faites d'observation vraie.
Les personnages les plus mal traités dans les Mystères anglais sont les rois. Ce sont toujours des fantoches gro-
1 AU my smaJe instrumentes is putt in my pakke.
Digby Hystérie s; ■p. II.
tesques et méchants. Les auteurs eussent peut-être donné pour excuse que leurs rois sont des mécréants et que le noir n'est pas assez noir pour peindre des infidèles. 3Iais à ce pieux motif s'ajoutait sûrement une pointe de malice, et une partie du plaisir que les auteurs de Mystères trouvaient à dessiner ces caricatures venait de ce que les originaux, non seulement étaient des païens, mais encore des rois. Car ils étendent souvent la satire, des rois aux princes et aux seigneurs, même lorsque ceux-ci sont chrétiens. On constate, ainsi, la présence inattendue de Lancelot du Lac à la cour d'Hérode, en Palestine, où après avoir débité maintes vantardises , le preux amant de la reine Guenever tire son invincible épée et massacre les Innocents (Mystères de Chester).
Hérode, Auguste, Tibère, Pilate, Pharaon, le roi de Marseille, ouvrent toujours les scènes où ils figurent par un monologue où ils font leur éloge; c'était une tradition établie; de même que Dieu récitait volontiers un sermon, de même ces personnages faisaient ce que les manuscrits appellent leur <( boast », leur fanfaronnade. Ils sont les maîtres de l'univers ; ils lancent le tonnerre, tout le monde leur obéit, ils jurent sans vergogne (par Mahomet); ils mènent grand tapage. Ils se pavanent dans leurs beaux habits et leurs belles phrases, et prononcent toujours quelques paroles en français; le français est là comme signe de puissance et d'autorité; l'Hérode Anglais ne pouvait se flatter de descendre des ducs de Normandie, mais les sujets des rois angevins se seraient difficilement représenté un prince qui n'eût pas parlé français. Le français d'Hérode est mal châtié et le Parlement de Paris, qui devait s'indigner un jour de la mauvaise grammaire des Confrères de la Passion,