LES ROIS ET LES PRLXCES
eût bien souffert s'il avait vu mettre à la torlure le noble langage de France sur les tréteaux de Chester.
Peu importait et des mots quelconques suffisaient, puisque le français n'était autre chose qu'un signe, tout comme l'épée de saint Paul et le turban des païens.
Une des fonctions de ces turbulents héros était d'imposer le silence; jaloux du bruit à faire, ils tenaient h main à ce que nul n'empiétât sur leur pri^-ilège : tâche que la foule indisciplinée des spectateurs ne rendait pas facile. « Tenez vous cois, beshers, » crie Auguste; ^beshers signifie « beaux sires », dans le français royal des Mystères ; — « je vous l'ordonne! pas un mot de personne; moi seul je dois parler! le premier qui remue, je lui lance ma foudre au nez; aussi soyez muets comme des pierres ! » Silence ! crie Tibère ; sUence ! crie Hérode ; « bougez sans permission et je vous hache menu comme chair à pâté », smalie as flesh to i:)ottl Et chacun de ces princes là-dessus, de se démener sur son tréteau, et de s'égaler, pour le moins, au soleil : « Au-dessus de tous les rois, sous le cristal des cieux. royalement je règne, dans la félicité, inconnu au malheur? » — « Du ciel et de la terre je suis gouverneur souverain, dit un autre... je suis le roi des rois. » — « Place, canailles, dit un troisième, pourquoi ne me saluez-vous pas?... Il ne vous arrive guère de voir un prince comme moi, et le fait est qu'il n'y en a aucun sous le soleil... Je suis le roi de Marseille ' ! »
De tels personnages n'ont peur de rien ; ils sont familiers avec l'auditoire et l'interpellent à chaque instant, ce qui ne devait pas contribuer au maintien du bon or-
1 JHghy Hystéries, p. 90.
dre : « Vois-tu toutes ces belles femmes , » dit l'Octave des Mystères de Chester, en montrant l'assistance ; « choisis celle que tu voudras; prends la plus jolie; je t'en fais cadeau^ ». — « Ne suis-je pas le maître? dit Tibère, répondez tous! » Et une note du manuscrit porte : « Ici le peuple répond d'un seul cri : Oui, Mylord, oui ~I » Le tout était joué avec gestes appropriés, dune emphase extrême et dont la tradition se conserva fort tard. Shakespeare condamne, comme Molière condamnait les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, les acteurs de son temps qui « sur-hérodaient Hérode ».
Les auteurs des Mystères anglais n'avaient pas grande expérience des Cours; ils traçaient leurs caricatures par à peu près. Us n'étaient pas non plus fort instruits ; les anachronismes et les bévues pullulent sous leur plume; pendant qu'Hérode sacrifie à Mahomet, Noé invoque la sainte Vierge, et les Bergers de Noël jurent « par la mort du Christ » dont on ne leur annoncera la naissance qu'à la fin de la pièce.
La psychologie de ces drames est très sommaire, surtout lorsqu'il s'agit de personnages d'un certain rang et de sentiments un peu raffinés. Les auteurs de Mystères parlent alors à l'aventure et décrivent par ouï-dire; ils n'ont vu leurs modèles que de loin et ne sont pas familiers avec eux. Ont-ils à nous faire comprendre par suite de quels revirements la jeune Marie Madeleine, vertueuse autant que belle, se résoud à commettre son
* Boye, their be ladyes manye a one, Amonge them ail chouse tliee one, Take the faiereste, or elles non, And freely l give her thee.
Chester plays {Salutation and Nativity).
* Dlgby Mysteries, p. 56.