LYDGATE
fabliaux, satires', romans de chevalerie, disputoisons , ballades du temps jadis", allégories, vies des saints, poèmes amoureux, fables S; bon an, mal an, il compose cinq mille vers, et comme il fut non seulement fécond, mais encore précoce, il laisse à sa mort cent trente mille vers, à ne compter que 3es poèmes de longue haleine. Virgile n'en avait écrit que quatorze mille. Il s'inspire des modèles latins, français et anglais, mais surtout de Chaucer^. 11 ajoute son Histoire de Thèbes'^ à la série des Contes de Cantorhéry ; il a rencontré les pèlerins dans leur voyage de retour; l'hôte lui a demandé qui il était : « Je répondis, je m'appelle Lydgate, moine de Bury ; je frise la cinquantaine. » Admis dans la petite société, il paye son écot en contant une histoire de guerre, d'amours et de batailles, où l'on voit les Grecs porter des armures de tournois, recevoir des bénédictions d'évêques et prendre les villes à coups
1 Ex. son pittoresque Londo/i Liclipenny.
' Même idée que dans Villon : refrain : « AU stant in chaunge like a mydsomerrose. » Halliwell, Sélections from... Lydgate, 1840, p. 25.
3 Lijdgate's jEsopubersetzung, p. p. Sauerstein ; Anglia, 1886, p. 1 ; huit fables. Ils'eicuse :
Hâve me excused, I was bom in Lydegate, Of ïullius gardyn I entrid nat the gâte. (p. 2.)
4 0, ye maysters, that cast slial yowre looke
Upon this dyté niade in wordis playne.
Remembre sothely that I the refreyn tooke Of hym that was in makyng soverayne, My maister, Chaucier, chief poète of Bretayne. Halliwell, Sélections from... Lydgate, 1840, p. 128. Même éloge dans le Serpent of Division (en prose). Voir L. Toulmin Smith, Gorboduc, Heilbronn, 1883, p. xxi.
s Le British Muséum en possède un splendide manuscrit {Royal 18 D. II, miniatures du temps de la Renaissance) YEarly English Text Society en prépare une édition ; il en existe d'anciennes, dont la première est de 1500 : Hère begynneth... the Story of Thebes, Londres, 4".
de canon. Son Temple de Ve7're^ est une imitation de la Maison de la Renommée; sa Complainte du Chevalier Noir ressemble au Livre de la Duchesse; sa Chute des Princes- est imitée de Boccace et du conte du moine de Chaucer; la « litel hevynesse » dont se plaignait le chevalier à propos des histoires du moine est surtout parfaitement bien imitée; si bien que, sans attendre les interruptions d'autrui, Lydsrate s'arrête parfois, la plume en Tair. pour bâiller mieux à son aise au nez du lecteur 3. Mais la plume se rabaisse sur le papier et repart avec une nouvelle énergie. Il en sort une Histoire de Troie, de trente mille vers , où des guerriers de carton se coupent en morceaux sans se faire grand mal ni nous faire grand peine ^, une traduction de ce « Pèlerinage » de Deguile ville dont Langland s'était inspiré , un Guy de Warwick^, des Vies de Notre-Dame, de sainte
' Lydgate's Temple of Glas, éd. J. Schick, t891, 8». - Première éditioa : Hère begynnethe the boke calledde John Bochas, descrivinge the Falle of Princes [1494] fol. 3 Myn hand gan tremble, my penne I felte quake...
I stode checkmaie for feare whan I gan see, In my way how little I had runne.
Falle of Princes, prologue du liv. III. Schick, Siory of Thebes, p. cv.
* Exemple, combat d'Ulysse et de Troilus :
He smote Ulyxes tliroughout his viser... But Ulyxes tho lyke a manly man, Of tliat stroke astoned not at ail, But on his stede, stifîe as any waU, With his swerde so mightely gan race, Through the umber into Troylus face, That he him gave a large mortall wounde,
dont, bien entendu, Troilus ne mourut pas. The auncienl historié... ofthe Warres, betwixte the Grecians and the Troyans, Londres, 1555. 4". Lit. III, chap. XXII. Première édition, 1513. L'ouvrage avait été composé pour Henri V et à sa demande. Thomas Heywood en donna une version modernisée : The life and death of Hector, 1614.
* Éd. Zupitza. Early English Text Society.
LYDGATE, HOCCLEVE. 519
Marguerite, saint Edmond, saint Alban; un « pageant » pour l'entrée de la reine Marguerite à Londres en lii5, une version du Secretum Secretorum, une infinité d'autres écrits^. Rien que la mort ne putle faire taire; son dernier poème étant de liV6, ses biographes en ont unanimement conclu qu'il dut mourir cette année-là.
Les règles de sa prosodie n'étaient pas très rigoureuses; on n'en sera pas surpris; il pouvait dire, comme Ovide, mais par des raisons différentes : « Je n'avais qu'à essayer d'écrire, et c'étaient des vers. » Il est prêt à tout; il suffit de commander et l'on a aussitôt des vers de commande. Ce sont des vers un peu bossus, un peu boiteux : « Onques ne me souciai-je, dit-il, de longues ni de brèves- »; mais n'importe, il nous assure que Chaucer, son bon maître, eût excusé sa prosodie fautive 3, et de quel droit serions-nous plus sévères que Chaucer ? Assurément, il n'y a rien à dire, mais on peut aussi s'en aller. On peut aller faire visite à l'autre principal poète
1 Un choix de ses poésies détachées, mêlées à beaucoup de poèmes apocryphes, se trouve dans Halliwell, A sélection from the minor Poems of Dan John Lydgafe [Percy Society], 1840, 8".
2 I toke none hede nouther of shorte nor longe.
Troy 5oo/.; dans Sciiick, Lydgatés Temple of Glas, p. lvi. Dans son savant essai, M. Schick plaide pour Lydgate les circonstances atténuantes.
3 Cet appel à Chaucer est en lui-même fort touchant; le voici :
For he that was grounde of well sayinge,
In ail his lyfe hyndred no makynsr,
My mnister Chaucer y' fouiide fui many spnt
Hym list not pynche uor grutche at every blol
Sulîeiynge goodly of his gentilnesse,
Fullmany thynge embraced with rudenesse
And if I shall shortly hym discrive
Was never none to tins daye alive
To reken ail botlie of yonge and olde,
That worthy was his ynkehorne for to holde.
The auncicnt historié, Londres, 1554, 4». Liv. V, ch^p. xxxviii.
de l'époque, Thomas Hoccleve; il n'habite pas loin, le voyage sera court et nous ne ferons que voisiner.
Celui-là est un fonctionnaire public; il est clerc du Sceau Privé * ; sa fonction consiste à faire des copies, ce qu'il trouve à la longue un peu ennuyeux-. Il se distrait de ses copies dans les tavernes; le service y est fait par des femmes, il les embrasse. C'est déjà fort mal, confesse-t-il; mais il s'en tint là, à ce qu'il assure 3, sans doute pour ne pas nuire à son avancement. En tout cas, ce peu était déjà trop, car on le trouve bientôt malade à rendre l'âme, rimant des suppliques au dieu de la santé et à lord Fournivall, autre manière de dieu, fort utile à se concilier, car il était lord Trésorier. Il écrit beaucoup de pièces détachées où, grâce à sa manie de se confesser, il fait connaître les coins et recoins de la vieille cité, indications curieuses et rares que l'historien recueille. Il compose, pour se faire remarquer du roi, un ample poème sur le Gouvernement des Princes^ qui n'est qu'une compilation rédigée d'après trois ou quatre traités antérieurs; il ajoute un prologue où, sui-
' Thomas Hoccleve naquit vers 1368-9 et entra au « Privy Seal » en 1387-8; il mourut vers 1450. Ses œuvres sont publiées par l'Early English Texl Society : Hoccleve's Works, 1892, 8<'-, 1, The minor Poems. Son grand poème, De Regimine principum, a été publié p. Th. Wright, Roxburghe Club, 1860, 4°. Deux ou trois de ses récits en vers sont imités des Gesta Romanoi'um ; un autre, la Letler of Cupid, de l'Epistre au Dieu d'Amours de Christine de Pisan. « Hoccleve's mètre is poor. So long as he can count ten syllables by his fingers he is content. » Furnivall , Minor Poems , p. xli
- Ça n'a l'air de rien, dit-il, mais qu'on essaye et on verra !
Many men, fadir, wennen that writynge
No travaile is; thei hold it but a game...
But who-so list disport hym in liiat same, Let hym continue and he shal fynd it granie : It is wel gratter labour tlian it seemeth,
Minor Poems, p. xvii.
" La maie Règle de T. Hoccleve, dans les Minor Poems, pp. 25 et s.
HOCCLEVE. 521
vant l'exemple de Gower, il prend à partie toutes les classes de la société, et ne manque pas de recommencer sa confession. Il est, d'après ses aveux; ivrogne, vaniteux, poltron et un peu méchant.
Il eut cependant une qualité et, avec tous ses défauts, il a bien mérité de la littérature. La meilleure œuvre qu'on lui doive n'est pas son Gouveimemerit des Princes; c'est un dessin. Non seulement, comme Lydgate, il aima et pleura Chaucer. mais il voulut fixer le souvenir de ses traits et il a fait peindre sur la marge d'un manuscrit ce portrait, mentionné plus haut, qui cadre si bien avec les descriptions contenues dans l'œuvre du maître luimême que la ressemblance n'est pas douteuse'.
Passons les monts, et nous trouverons encore Chaucer. De même qu'en Angleterre, on le pleure en Ecosse et on l'imite; mais les poètes vivent dans une atmosphère différente ; l'imitation est moins prochaine ; le mélange plus abondant de sang celtique agit comme un réactif; le déclin est moins apparent; les meilleurs poètes de langue anglaise, « inglis », comme ils l'appellent « oure inglis », dit Dunbar, sont, au quinzième siècle, des Écos-
Al-thogh his Ivfe be queynt, the résemblaunce
Of liira hath me so fressh lyllynesse, That, to putte othir men in rémenibraunce Of his persone, I liave heere his lyknesse Do makëjto this ende, in sothfastnesse,
That thei thaï hâve of liim lest thouglit and mynde, By this peynturë may ageyn him fynde.
Minor Poems, p. xxxiii; sur ce portrait voir supra, p. 347.
sais. Parmi eux, un roi, un moine, un maître d'école, un ménestrel, un évêque.
Le roi est Jacques P% fils de Robert III, de la famille de ces Stunris, presque tous doués du don de poésie et presque tous destinés aux fortunes les plus tragiques. Celui-ci, pris en mer par les Anglais, alors qu'il n'était qu'un enfant, demeura dix-neuf ans interné en divers donjons. Comme un chevalier de roman et un personnage de miniatures, il abrég-eait les heures de sa captivité par la musique, la lecture et la poésie. Les œuvres de Chaucer et de Gower le transportaient d'admiration. Puis, il connut un meilleur adoucissement à ses peines; à ce chevalier de miniature et de roman se présenta un jour la jeune fille si souvent peinte par les enlumineurs, celle qui apparaît parmi les fleurs et la rosée, la Nicolette d'Aucassin, l'Emilie du Knight's Taie, celle qui apporte le bonheur. Elle apparut au jeune roi, non pas en rêve, mais en réalité. Elle s'appelait Jeanne de Beaufort, elle était fille du comte de Somerset et arrière petite-fille de Jean de Gand. Dans sa famille aussi, nombre de destinées tragiques ; son frère fut tué à la bataille de Saint-Alban ; ses trois neveux périrent dans la guerre des Deux Roses; son petit-neveu gagna la bataille de Bosworth et fut le roi Henri VII. Les deux jeunes gens s'éprirent d'un mutuel amour, et quand Jacques put retourner en Ecosse pour être roi, il y amena sa reine de roman, qu'il avait épousée devant l'autel de Sainte-Marie Overy, à côté du sépulcre d'un de ses dieux littéraires, le poète Gower.
Son règne dura treize ans, qui furent treize années de luttes : vains efforts pour ordonner et centraliser un royaume fait de clans tous indépendants, tous vaillants.